LE COURS DE L'AN
L'an, comme un cercle rond qui tout en soy retourne, En soy-mesme revient tousjours en mouvement. Et du point de sa fln reprend commencement, Tourant d'un pié glissant qui jamais ne séjourne.
Ma peine en est ainsi, peine, helas ! trop cruelle I Qui change à son plaisir mes saisons et mes jours ;
i.Rs <moi:rs n iiippolytr.
Cm- au i>oint qu'elle arrive à la (In de son cours. Comme l'an, par sa fin, elle se renouvelle.
Que l'an donc à son gré diversement tournoyé, Et que le clair soleil marche par ses malsons ; Amour dedans mon cœur fera quatre saisons. Et mon cruel tourment tiendra la mesme voye.
Quand le bel œil du ciel, clair d'une douce flame, Entrant au Mouton d'or les fleurs reverdira. Amour, fils du Printans, dans mon cœur entrera, Faisant naistre et fleurir les soucis en mon ame.
Et comme on voit alors couler toute fondue L'eau que le froid hyver en glaçons resserroit. Amour, touchant mon cœur, qui glace demeuroit, Le fera fondre en eau par mes yeux espanduf^.
Si du porteur d'Europe aux Jumeaux il arrive, Et sortant du printans il croisse les chaleurs. Amour renforcera ma peine et mes malheurs, Sans que je sorte, helas! du joug qui me captive.
Et 8*11 laisse, arrivant au Lyon effroyable, Le Cancre ardant de chaud, et de soif altéré, lx)rs mon cceur, tout brûlant d'un feu démesuré, Sentira malheureux un esté trop durable.
Durant cette saison le laboureur s'appreste A cueillir le doux fruit des travaux endurez. Moissonnant tout joyeux 4cs espis blons-dorez, Dont la roere Gérés va couronnant sa teste.
Et moy, pour tant de peine, helas 1 trop mal semée Au terroir infertll de vostre cruauté, •
Je n'espère cueillir en l'amoureux esté. Sinon pertç de tans et de^a renommée.
Si, passant par la Viei^e, il entre en la Balanc**, Et qu'aux jours tempérez il égale les nuits, Amour, sans modérer mes durables ennuis. Rendra ma peine égale à ma persévérance.
Comme en cette saison la verdure s'efface. Que rhyver puis après fait mourir en passant, Ainsi l'Amour cruel rend mon teint palissant. Attendant que la mort de tout point me deface.
Et quand du Scorpion courant au Sagittaire, Vers le cercle hyvemal Phœbus s'adressera, Amour de mille peurs mon espoir glacera, Ayant pour mon hyver vostre rigueur contraire.
Passant le Chévre-come et l'enfant de Phi^gie, S'il va d'un mesme cours les Poissons traverser. Quel tropique assez froid lors pourray-je passer. Amour, pour rendre en moy ta chaleur amortie?
138 LES AMOURS D'HIPPOLlffE.
Durant ces mois derniers que la terre est gelée, Portant neige et frimats au lieu de belles fleurs^ Les vens par leurs soupirs, et le ciel par ses pleurs Regrettent la richesse au printans estalée.
Et moy, versant des yeux une éternelle pluye, Et laschant maint soupir par les vens emporté, Je me plains, ne voyant la divine beauté, Qui, comme un doux printans, faisoît fleurir ma vie.
Autour du Zodiac le soleil se promeine, Tousjours en mouvement légèrement dispos. Madame, autour de vous, je tourne sans repos. Et du point de sa fin recommence ma peine.
Ayez le cœur d'un tigre ou d'une ourse cruelle. Soyez, s'il se peut faire, aussi fleie que belle. Riez de tant de pleurs sans profit respandus Et des pas qu'après vous si souvent j'ay perdus ; Que vos yeux, dont les traits ma jeunesse ont desfaite, Se dédaignent de voir la prise qu'ils ont faite. Gomme basse conqueste, et ne méritant pas Que si brave guerrière en doive faire cas ; Envenimez ma playe, et durez inhumaine.
Avec tant de rigueurs, c'est perdre vostre paine, De penser qu'à la fin mon cœur, d'ennui lassé, Gesse de poursuivir le chemin commencé.
Amour pour mon malheur croist sa persévérance; Puis de faire autrement je n'ay plus de puissance. Semblable au marinier par les vents emporté, • Qui ne peut retourner au port qu'il a quitté; Ainsi ma course, helas I ne peut estre arrestée, Le trait est décoché, la chance en est jettée, Et sans espoir de mieux, il faut persévérer : C'est heur au malheureux de ne rien espérer.
Lors que de vos regards mon ame fut éprise. Et que j'osay penser la superbe entreprise De vous offrir mon cœur, si je m'estoy promis Quelque douce faveur de vos yeux ennemis, J'auroy juste raison d'accuser sa promesse, Rechargé coup sur coup de nouvelle tristesse; Mais lors que je vous vey, ce grand maistre des dieux, Pour mieux vous contempler, me débanda les yeux , Et voyant que mon ame erroit toute égarée Parmy tant de beauté de luy-mesme adorée. Pour retenir mon cœur tout prest à déloger,
LES AMOURS D HIPPOLTTB.
Me flst voir aussi-tost mon apparent danger,
Mon malheur tout certain, mon audace et ma perte,
Et ma prochaine mort de vos beautez couverte.
« Voy bien ce que tu fais (dit cet aveugle enfant) Car si ses deux beaux yeux vont ton ame échaufifànt, Et malgré la raison te forcent de me suivre, Chasse au loin tout plaisir, n*espere plus de vivre, Banny-toy de toy-mesme, et, triste désormais, Ne pense plus gouster de repos ny de paix; Et pour comble de mal, en prison si cruelle. Désespère plus fort, plus tu seras fldelle. »
Assez d* autres propos Amour me sçeut tenir, Amour, prophète seur de mes maux à venir; Mais il n'avança rien. Ma volonté forcée Suivit obstinément sa course encommencée, Résolu d'endurer tout ce qu'on peut penser. Et lasser les tourmens plustost que me lasser. Aussi, belle Hippolyte, au milieu du martire Un soupir seulement de mes flancs je ne tire. Je ne me plains jamais de tant de cruautez ; Mais, quand vous me tuez, je chante vos beautez. Et ne vous blasme point de m'estre si rebelle. Car je me suis promis que vous me seriez telle. Et n'atten pas de vous un plus doux traitement, Que mourir sans pitié servant fidellement.
Quand le soleil doré laisse nostre hémisphère. Tournant ailleurs le cours de ses chevaux ailez. S'il paroist peu souvent, si les jours sont gelez. Le désir des humains par l'espoir se modère.
Mais après son retour, qu'on s'attend qu'il éclaire, Si d'un nuage épais ses rayons sont voilez. Hommes, bestes, oiseaux, en sont tous désolez ; Et les <!hamps trop baignez né font que se déplaire.
Ainsi, quand loin de moy mon soleil se tenoit, Bien que mon mal fût grand, l'espoir me soustenoit, Et, soufflrant constamment, j'attendoy sa présence.
Mais, voyant qu'au retour il m'est tousjours caché, Je me noyé en mes pleurs, languissant et fasché, Et plus je vay avant, moins j'ay de patience.
Deux clairs soleils, la nuict estincelans, Et une main trop belle et trop cruelle
no T.ES AMOinS n IIIPPOLYTF..
Me Tont ensemble une guerre immortelle.
Comblant mon cœur de désirs violans.
Las ! je n'esteins par mes pleurs ruisselans De ces beaux yeux une seule estincelle; Et ceste main dont la blancheur me gesle, N'échauffe point par mes soupirs brûlans.
Si je suis près, la main de près m'enserre. Et les beaux yeux de loin me font la guerre, Perçans mon cœur comme un blanc qui est mis.
Belle Hippolyte, ardeur de mon courage, Vous me prenez trop à vostre advantage, Me combattant avec trois ennemis '.
En pire estât ma fortune est venue, 0 tristes yeux, helas ! qu elle n'estuit, Lors que le ciel, bénin, vous penneltoit Voir la beauté de moy tant reconnue.
Car si l'ardeur où mon ame ^st tenue, S'en approchant, d'heure en heure augmentoit, Son œil piteux mon mal reconfortoit, Rendant ma vie en espoir maintenue.
0 tans heureux I quand je peu, la serxant, Luy découvrir mes ennuis si souvant, Pleurer, crier, blasmer sa rigueur forte 1
Las! maintenant je languy sans confort.
Et de la mort qu'absent d'elle je porte, Rien ne me peut délivrer que la mort.
Jamais foible vaisseau, deçà, delà porté. Par les fiers aquilons ne fut tant agité L'hyver en plaine mer, que ma vague pensée * Est des flots amoureux hauf et bas élancée.
Ainsi qu'un patient, dont l'espnt est troublé Par l'efifort rigoureux d'un accez redoublé, Flotte en songes divers; l'humeur qui le tourmente Fait chanceler son ame, et la rend inconstante;
1 Imité d'un sonnet italien qui commence par cette strophe :
Due vaghi occhi et una man bella, ma cru<1a. D'accordo son per far mia vila brève ; Quei coD fuoco rai fan, qnella con neve Guerre, onde il corpo afnilto agghiaccia e suda.
T.RS AMOURS I» liiPPOLYTK. 111
Ui|debat après l'autre en l'esprit lui revient. Ainsi je rêve, helas! quand ma fièvre me tient, Chaude fièvre d'Amour inhumaine et contraire, Dont je ne veux guarir quand je le pourroy faire.
J'erre égaré d'esprit, furieux, inconstant. Et ce qui plus me plaist me desplaist à l'instant ; J'ay froid, je suis en feu, je m'asseure et défie, Sans yeux je voy ma perte, et sans langue je crie, Je demande secours, et m'élance au trespas; Oi' je suis plein d'amour, et or' je n'aime pas, Et couve en mon esprit un discord tant extrême. Qu'aimant je me veux mal de ce que je vous aime.
11 faut, en m'efforçant, cette pointe arracher Qu'Amour dedans mon cœur a sçeu si bien cacher ; Esteignons toute ardeur en nostre ame allumée, Kt n'attendons pas tant qu'elle en soit consumée.
Desjàje connoy bien que jn sers vainement, Cestde ma guarisonun grand commencement; Mais las ! qu'en foible endroit j'assié mon espérance ! Aux extrêmes périls peu sert la connoissance. Si je connoy mon mal je n'en pers la douleur ; Gonnoistre et ne pouvoir, c'est un double malheur. J'embrase ma fUreur, la pensant rendre étainte, Et voulant n'aimer plus, j'aime, helas! par contrainte; Mais, si je pers mon tans sous l'amoureuse loy. Quel autre des humains l'employé mieux que moy?
L'un à qui le dieu Mars aura l'ame enflammée, Accourcissant sa vie, accroist sa renommée; L'autre moins courageux, d'avarice incité, Cherche aux ondes sa mort, fuyant la pauvreté; L'autre en la cour des roys brûlé de convoitise, Pour un espoir venteux engage sa franchise; L'autre fend ses guerets par les coultres trenchans, Et n'estend ses désirs plus avant que ses champs. Bref, chacun se travaille, et nostre vie humaine N'est que l'ombre d'un songe et qu'une fable vaine.
Je suis donc bien-heureux d'avoir sçeu mieux choisir. Sans loger icy bas mon céleste désir : Un puissant dieu m'arreste et, pour gloire plus grande, Il me met sous le joug d'une qui luy commande: Sçachant ne pouvoir rendre autrement captivé Mon esprit, qui tousjours au ciel s'est élevé.
L'aigle, courrier du foudre et ministre fidelle Du tonnant Jupiter, roy.des oyseaux s'appelle, Poùrce que sans fléchir il soustient de ses yeux Les traits éblouissants du soleil radieux.
i$i^ ' LES AMOURS d'HIPPOLTTE.
Et que d'une aile pronte, au travail continué, •
S'élevant sur tout autre il se perd dans la nuë.
Hoy donc, qui dresse au ciel mon vol avantureux, Dey-Je pas me nommer l'aigle des amoureux? Car, si l'aigle regarde un soleil plein de tlame, . Je eoastien fermement les deux yeux de ma dame, Deux soleils flambloyans de rayons éclaircis, TX qui d'ombreuse nuit ne sont jamais noircis.
Lorsque sans y penser par fortune j'advise Oi amans abusez, qui ont l'ame surprise lii^ quelque autre beauté, je me sens bien-heureux Ii'fistre ainsi que je suis pour ses yeux langoureux. Et plains leur passion comme mal despendué, i: noyant qu'en autre part toute peine est perdue ; Et d y en m'estonnant : Dieu! quel aveuglement Trouble si fort leurs yeux et leur entendement Qi/ils n'aiment pas ma dame ! Amour, qui les oflhace. Se monstre en leur endroit enfant sans eonnoissance.
De moy, rien que cet oeil ne m'eust sçeu faire aimer, L'ardeur d'autre désir ne pouvoit m'enfiamer. Un trait moins acéré n'eust mon ame blessée, ¥A de moins blonds cheveux ne l'eussent enlacée : Autre amoureux propos ne m'eust pas enchanté, Va n'eusse point languy pour une autre beauté : Amour, je te pardonne, et ne fay plus de plainte, fuis que si belle flèche en mon sang tu as tainte. iktr, pris en si haut lieu, j'aime tant mon tourment, Uu'en l'assaut des douleurs je me plains seulement Uue si tard sa beauté mon ame ait retenue. Et porte envie aux yeux qui devant moy l'ont vue.
Ah 1 qu'Amour m'a fait tort de m'avoir tant celé L heur où le ciel m'avoit en naissant appelé ! Amans désespérez qui l'avez tant servie, Chargez de mille ennuis, que je vous porte «nvie! Laâ! pourquoy, malheureux, ai-je tant attendu? Je voudroy, comme vous, m'estre plustost perdu, Sans avoir si long-tans fait errer mon courage Au gré de mille amours, inconstant et volage.
Hais je me plains à tort : mon bon-heur a souffert <Jt^e i'aye aimé devant, pour estre plus expert, Ht sf^avoir mieux couvrir mon amoureuse flame, Ou and les yeux d'Hippolyte auroient forcé mon ame : L'f>iperience apprend. En ce commencement, Pt>ur estre un jour parfait j'apprenoy seulement : lie las! pour mon malheur j'en ay sçeu trop apprendre! Ikureux qui n'y sçait rien, et n'en veut rien entendre!
LES AMOURS d'HIPPOLTTB. 143
Or je sçay reconnoistre Amour pour mon vainqueur, Comme on vit en aimant sans esprit et sans cœur,
Comme on peut receler une douleur mortelle : j *
Je sçay brûler de loin et geler auprès d'elle : Je sçay comme le sang, vers le cœur s' amassant, De honte ou de frayeur rend un teint pallissant: le sçay de quels filés la liberté s'attache, Je sçay comme un serpent parmy les fleurs se cache. Comme on peut sans mourir mille morts esprouver, Chercher mon ennemie et craindre à la trouver.
Je sçay comme l'amant en l'amante se change. Et comme au gré d'autruy de soy-mesme on s'estrange, Comme on se plaist au mal, comme on veille en dormant, Comme on change d' estât cent fois en un momant :
Je sçay comme Amour voile, errant de place en place, I
Comme il frape les cœurs avant qu'il les menace, Comme il se paist de pleurs et de soupirs ardans, Enfant doux de visage et cruel au dedans. Qui de traits venimeux et de fiâmes se joué. Et comme instablement il fait tourner sa roué. Je sçay des amoureux les changemens divers. Leurs pensers incertains, leurs désirs plus cou vers. Leur malheur asseuré, leur douteuse espérance. Leurs mots entre rompus, leur pronte mefflance. Leurs discordans accords, leurs regrets et leurs pleurs. Et leurs trop cours plaisirs pour si longues douleurs.
Bref, je sçay pour mon mal, comme une telle vie. Inconstante, incertaine, à tous maux asservie. S'égare au labyrinth de diverses erreurs, Sijgetie à la rigueur de toutes les fureurs. Et comme un chaud désir, qui l'esprit nous allume, Enfielle un peu de miel de beaucoup d'amertume.
Amour, à qui j'ay fait tant de fois sacrifice De mon cœur tout sanglant réduit sous ton pouvoir, Si la voix d'un mortel peut les dieux esmouvoir, Tens l'oreille à la mienne, et te monstre propice.
Je ne demande pas que mon mal s'adoucisse, Que tu blesses ma dame ou change mon vouloir, Je sçay qu'un si grand heur je ne puis recevoir. Et que jusqu'à la mort il faut que je languisse.
Pour fruit de mes labeurs donne moy seulement Que son nom glorieux vive éternellement. Et que mes vers plaintifo, courriers de son mérite,
141 LES AMOURS d' Il 1 PPOL ¥T£.
Façent qu'après mille ans les François estonnez Gardent le souvenir d'une belle Uippolyte, Plaignant les coups mortels que ses yeux m'ont donnez
Ce jour un pauvre amant triste et désespéré, L'ame en feu, l'œil en pleurs, le cœur plein de tristesse, Kt la bouche en regrets, éloigne sa déesse. Forcé du ciel cruel contre luy conjuré.
HelasI à ce départ s'il se voit séparé De ce qui l'a fait vivre heureux en sa destresse : Que ne meurt-il soudain sous le faix qui l'oppi-esse, ^^*affranchissant du mal trop long-tans enduré?
Aussi seroit-il mort : une si triste absance Eust finy prontement sa vie et sa souffrance : Nais le grand dieu d'Amour, juste vangeur du tort,
Pour plus le tourmenter le fait vivre sans ame ; Car l'amant qui se peut éloigner, de sa dame, Kest pas assez puni par une seule mort.
0 mon cœur plein d'ennuis que, trop pront. j'arrache, Pour immoler à une, helas ! qui n'en Mt conte ! C) mes vers douloureux, les courriers de ma honte. Dont le cruel Amour ne fut jamais touché !
0 mon teint pallissant, devant l'âge seiche. Par la froide rigueur de celle qui me donte ! 0 désirs trop ardans d'une jeunesse pronte ! 0 mes yeux dont sans cesse un fleuve est espanclié !
U pensers trop pensez, qui rebellez mon ame ! 0 débile raison! ô lacqs! ô traits! ù flame! Qu'Amour tient en ses yeux ti-op beaux pour mon malheur.
0 douteux espérer ! ô douleur trop certaine ! 0 soupirs embrasez, témoins de ma chaleur! Viendra jamais le jour qui doit finir ma peine ?
Durant qu'un feu cruel dedans Rome saccage Tant de palais dorez, tant de superbes lieux, Et qu'un bruit tout confus fait retentir les cieux, Les Romains malheureux lamentant leur dommage,
Néron, fusil de meurtre, et de flamme et de rage. Se rit de leurs regrets, cruel et furieux,
LES AMOUtVS d'uIPPOLYTE. llb
Et cliante en regardant le feu victorieux. Laissant de sa rigueur à jamais témoignage.
Celle qui de mon cœur tient le gouvernement, Fait ainsi l'inhumaine en mon embrasement: Elle rit de mes pleurs, mon malheur est sa gloiiie.
Son bel œil s'esjouyt de me voir tourmenté, Et se plaist de laisser en mes vers la mémoire De ma flamme étemelle et de sa cruauté *.
Loin du nouveau soleil en mes vœux adoré, Qui pour luire autre part sa clarté m'a ravie, Gomment puis-je tant vivre éloigné de ma vie. Sans ame et sans esprit, palle et défiguré?
Mille plus fors que moy n'eussent pas tant duré, Et la mort aussi-tost leur tristesse eût bannie : Pourquoy donc du trespas n'est la mienne finie, Veu que pour m<Hi secours je l'ai tant désiré?
J'en sçay bien la raison : Geste mort trop cruelle, Voyant dedans mon cœur vostre image si belle, Se retire étonnée et retient son effort.
0 destin rigoureux d'un amant misérable! En peinture et de loing vous m'estes favorable : Mais vraye, et près de vous, vous me donnex la mort.
Si ceste grand' beauté, tant douce en appai-ence, • Ne couvre, 6 ma déesse! un cœur de diamant, Vous plaindrez mes douleurs, quatid vous verrez comtiiant Amour m'a travaillé loin de vostre présence.
Mais, las ! je m'entretiens d'une vaine espérance : Car, si mon foible esprit dure assez longuement Pour vous revoir, madame, une seule influence Du soleil de vos yeux guarira mon tourment.
Mon ame ores t^nûe en langueur inhumaine, Oubliant sa douleur paroistra toute saine. Et les rais de vos yeux mes pleurs iront seichant.
Voilà comme un bel œil de deux sortes m'offance. Me blessant à la mort et puis en m'empeschant Que je ne puis monstrer ma mortelle souffrance.
Imité d'un sonnet italien de Jean Mo/arillo qui débute ainsi : Mentre i superbi tetti a parle a parte Ardean di homa, etc.
iif) LES AMUUttS d'uIPPOLÏTE.
Quand pi^mier Uippolyte eut sur moy la victoi]*e. Et que j'ouvry mes yeux au jour de sa beauté, Je ne sçay qu'il m'advint, je fus si transporté, Que de moy-mesme, helas I je perdy la mémoire.
Mes sens estoient ravis en l'amoureuse gloire, Et mon œil esblouy de trop grande clarté, Craignant ses chauds regards, s'abaissoit arresté Sur son beau sein d'albâtre et sa gorge d'yvoire.
Je senty mal et bien, chaud et froid à l'instant : J'esperay sans espoir, j'eu peur, j'osay pourtant, Et parlay dans mon cœur mainte chose inconnue.
Je le fortiflay pour les maux à venir. Et, pour mieux y penser, chassay le souvenir De toute autre beauté que devant j'avoy veuê.
Je ressemble en aimant au valeureux Persée, Que sa belle entreprise a fait si glorieux. Ayant d'un vol nouveau pris la route des dieux, Et sur tous les mortels sa poursuite haussée.
Emporté tout ainsi de ma haute pensée. Je vole avantureux aux soleils de vos yeux, Et voy mille beautés qui m'elevent aux cieux, Et me font oublier toute peine passée.
Mais, helas ! je n'ai pas le bouclier renommé, Dont contre tous périls Vulcan l'avoit armé, Par lequel sans danger il peut voir la Gorgonne :
Au contraire à l'instant que je m'ose approcher De ma belle Méduse, inhumaine et félonne. Un trait de ses regards me transforme en rocher.
0 doux venin mortel ! ô guide tromperesse ! 0 l'oubly gracieux des plus griéves douleurs 1 0 laz subtil d'Amour, couvert de belles fleurs! 0 nouvelle sereine! ô douce enchanteresse !
0 paix instable et fausse ! ô puissante déesse, Qui fais durer l'amour, et qui crois ses chaleurs, Espérance, où es-tu? las au fort des malheurs Maintenant sans pitié ton secours me délaisse !
CiC fus toy qui me fis folement hazardei',
LES AMOURS D UéPFOLYTE. 147
En la gueiTe d'Amour, et tu fuis sans m' aider, lie laissant aux dangers compagne peu fideile. Helas ! retourne à moy, console mon trespas, Mais je t'appelle en vain. (Jn ne console pas Avec peu d'espérance une douleur mortelle.
Tant d*outrageux propos, de courroux et d'orage Que le ciel rigoureux dessus moy fait pleuvoir, Sont autant d'aiguillons qui poignent mon vouloir, Au lieu de l'arrester l'animans davantage.
Ma foy, comme un soleil fendant l'obscur nuage Des brouillards amassez, monstre mieux son pouvoir, Seulement je me plains que je n'ose plus voir Ces deux flambeaux divins, astres de mon voyage.
Du ciel en ce seul point j'accuse la rigueur : Tous les autres malheurs ne me font point de peur, Renforçans mon ardeur plustosl que de l'estaindre.
Car, quand à vous servir je me suis préparé, Je n'ay de mon amour aucun fruit espéré : Si je n'espère rien, rien ne me fera craindre.
Avoir pour toute guide un désir téméraire. Et comme les Titans au ciel vouloir monter. Sur un mont de pensers l'espérance planter. Puis voir tout renverser par fortune contraire ;
Connoistre assez son mal, ne s'en pouvoir distraire, Chercher obstinément ce qu'on doit éviter. Se nourrir de douleurs, nuict et jour lamenter. Et, fuyans ses amis, croire à son adversaire ;
Ourdir pour s'empestrer mille nouveaux liens, Bstre serf d'un tyran qui rit du mal des siens. Et jamais à leur foy, trop ingrat, ne regarde;
Ce sont les lois qu'Amour de ses traits écrivit Sur le roc de mon cœur, le jour qu'il m'asservit. Et sans espoir de grâce il faut que je les garde.
A pas lens et tai*difs tout seul je me promaine, Et mesure en rêvant les plus sauvages lieux : Et, pour n'estre apperçeu, je choisi de mes yeux Les endroits non frayez d'aucune trace humaine.
ilH LES ANUUftS d'hIPPOLYTB.
Je n'ay que ce rampart ponr deffendre ma paine, tl cacher mon désir aux esprits curieux, Qui, voyans par dehors mes soupirs furieux, Jug^ent combien dedans ma flamme est inhumaine.
11 n*y a désormais .ny rivière ny bois. Plaine, moût, ou rocher, qui n*ait sçeu par ma voix. La trampe de ma vie é toute autre celée.
Mais j'ai beau me cacher, je ne puis me sauver K)i désert si sauvage, ou si basse valée, Qu'Amour ne me découvre, et me vienne trouver.
Aspre et sauvage cœur, trop flere volonté, Dussous une douce, humble, angelique figure, Si par vostre rigueur plus longuement j'endure, Vous n'aurez grand honneur de m'avoir surmonté.
Car soit quand le printans découvre sa beauté, Soit quand le froid hyver fait mourir la verdure. Nuit et jour je me plains de ma triste advanture, f)i^ ma dame et d'Amour sans repos tourmenté.
le vy d'un seul es|)oir, qui naist lors que je pense 0 u'on voit qu'un peu d'humeur par longue accoustumance Cave la pierre ferme et la peut consumer.
11 n'y a cœur si dur, qui par constante preuve, fleurant, priant, aimant, à la fin ne s'esmeuve, M y vouloir si glacé qu'on ne puisse enflamer.
Je crois que tout mon lict de chardons est semé, Qa'il est rude et mal fait. Hé Dieu ! suis-je si tendre, tjue je n'y puis durer? je ne fay que ra'estendre El ne sens point venir. le somme accoustumc.
11 est après my-nuit, je n'ay pas l'œil ferra<^, bt mes membres lassez repos ne peuvent prendre. Sus, Phœbus, leve-toy, ne le fay plus attendre, Et de tes clairs regars rens le ciel allumé.
Que la nuit m'importune, et m'est dure et contraire! Mais pourtant c'est en vain, ô Phœbus que j'espère D'avoir plus de clarté par toii nouveau retour;
Car je serai couvert d'une effroyable nuê. Tant qu'un plus beau soleil, qui me cache sa veuê, Yienne luire à Paris et m'apporte le jour.
LES AMOURS D HIPPOLTTB. 149
XLYIII
0 champs, cruels yoUeurs du bien qui me tourmente ! 0 prez, qui sous ses pas vous peignez de couleurs! 0 bois, qui fus tesmoin de mes griéves douleurs, ^ L'heureux soir que j*ouvry ma poitrine brûlante !
0 vent, qui fais mouvoir cette divine plante. Te jouant amoureux parmy ses blanches fleurs! . 0 banaux tant de fois desbordez de mes pleurs. Et vous, lieux écartez où souvent je lamante !
Puis qu'un respect craintif m*a de vous séparé, Tuis que je ne voy plus Tœil du mien adoré, Puis que seuls vous avez ce que seul je désire.
S'il ne m'est pas permis par la rigueur des deux, Champs, prez, bois, vent, canaux, et vous, sauvages lieux. Faites luy voir pour moy l'aigreur de mon martire.
La mort, qui porte envie aux plus rares beautés. Couvrant toute clarté d'un ténébreux nuage, ' Voulut fermer les yeux qui m'ont mis en servage. Et punir d'un seul coup cent mille cruautez.
Amour, qui dans ses yeux prend ses traits indontez. Tout aveugle qu'il est, conneut bien son dommage : 0 mort! s'escria-t-il, si tu fais cet outrage, Tu nous rendras tous deux cent fois moins redoutez.
Laisse-moy dans ces yeux qui font que je commande. Je feray désormais ta puissance plus grande. Et rendray par mes traits ton bras victorieux.
La mort s'arresta court, oyant cette promesse : Et le cruel Amour du depuis n*a eu cesse, Faisant mourir tous ceux qui regardent vos yeux.
CHANSON
Blessé d'une playe inhumaine, Loin de tout espoir de secours.
Je m'avance à ma mort prochaine, Plus /chargé d'ennuis que de jours.
Celle qui me brûle en sa glace, Mon doux fiel, mon mal et mon bien, Voyant ma mort peinte en ma fkce.
Feint, helas < n'y connoistre rien.
Comme un roc à l'onde marine.
Elle est dure aux flots de mes pleurs :
f'in LES AMOURS D HIPPOLTTB.
Et clost, de peur d'estre benine.
L'oreille au son de mes douleurs.
D'autant qu'elle poursuit ma vie, D'ennuis mon service payant, Je la diroy mon ennemie, Mais je l'adore en me hayant.
Las 1 que ne me puis-je distraire, Connoissant mon mal, de la voir?
0 ciel rigoureux et contraire!
OVst toy qui contrains mon vouloir.
Ainsi qu'au clair d'une chandelle Le gay papillon voletant.
Va grillant le bout de son aile, Kt perd la vie en s'esbatant ;
Ainsi le désir qui m'affole, Trompé d'un rayon gracieux.
Fait, helas' qu'aveugle je voile Au feu meurtrier de vos beaux yeux.
Que n'ay-je la langue aussi pronte, Lors qu'en tremblant je vous raconte L'ardeur qui me lait consumer, Oue je tas pront à vous aimer?
Quand voslre œil de moy se retire, Je conte si bien mon martirc Et l'effort de vostre rigueur, Qu'il n'y a rocher si sauvage, Bois si dur, ne si sourd rivage.
Qui n'ait pitié de ma langueur.
Mes yeux deux rivières coulantes, Mes paroles toutes brûlantes.
Mes soupirs menus et pressez, Ma douleur tesmoignent assez.
Mais, dès que de vous je m'approche, Mon cœur se gelle et devient roche; Devant vos attraits gracieux Je pers esprit, voix et haleine ; Kt, voulant vous conter ma peino, Jo ne sçay parler que tles yeux.
STANCES
SI je languy d'un martire inconnu, Si mon désir jadis tant retenu,
LES AMOURS d'HIPPOLYTE. 1?H
Ores sans bride à son gré me transporto, Me doy-je plaindre ainsi comme je fais? Un nouveau mal fait de nouveaux effets, Plus de beauté plus de tourment apporte.
En ma douleur c'est pour me consoler Que j'aye osé si hautement voler.
Et que la peur mon courage ne change; Par les hazards l'honneur se doit chercher. Quand le malheur me fera trébucher, L'avoir osé m'est assez de louange.
L'homme grossier, en la terre arreslé, Me peut nommer plein de témérité ; ' J*aime trop mieux estre veu téméraire, Que de cœur lasche et d'esprit abbatu.
Un seul sentier n'est clos à la vertu, Ft au couard rien n'est facile à faire.
Les grands palais sont plus battus de vans. Et les hauts monts, vers le ciel s'élevans, Presque toujours sont frappez de l'orage; Mais c'est tout un; du ciel nous approchant. Cherchons la mort, phistost qu'en nous cachant Vivre et monstrer qu'ayons peu de courage.
Bien souvent Hippolyte, à grand tort courroucée, Arme son cœur de glace, et d'éclairs ses regards, Preste à lascher sur moy tant de feux et de dards. Que la mort pour me prendre a la main avancée.
Mais, voyant de frayeur mon audace abaissée, Ma force évanouye et mes sens tous espars. Elle qui fait tiophée et d'Amour et de Mars, Dédaigne une despoûille à ses pieds renversée.
Elle appaise son ire et rend l'un de ses yeux Aussi doux et serein que l'autre est furieux. Faisant luire une paix au travers de ma guerre.
Puissé-je un jour au ciel ce miracle envoyant, Apprendre à Juppiter le grand Dieu du tonnerre, Comme il peut estre doux mesme en nous foudrovant.
L'eau tombant d'un lieu haut goûte à goûte a puissance Contre les marbres durs, cavez finablement; Et le sang du l7on force le diamant, Bien qu'il face à l'enclume et au feu résistance.
152 LES AVnURS D niPPOLTTE.
La flamme retenue enfin par violance Brise la pierre vive, et rompt Tempeschement; Les aquilons mutins, soufflans horriblement. Tombent le chesne vieux, qui ftiit plus de deffance.
Nais moy, maudit Amour, nuict et jour soupirant, Et de mes yeux meurtris tant de larmes tirant. Tant de sang de ma pi ave, et de feux de mon ame;
Je ne puis amollir une dure beauté.
Qui, lasl tout au contraire accroist sa cruauté Par mes pleurs, par mon sang, mes soupirs et ma flame.