EPIGRAMME
Privé du bel astre amoureux A qui mon ame est asservie, Entre mille ennuis rigoureux Le dueil ne peut m'oster la vie.
Au retour, par contraire effort.
Si Taise d'esprit ne me prive.
Liesse ou douleur excessive Ne suffit pour donner la mort.
XVUl
Ceste belle ennemie et d'amour et de moy. Qui presqu'en se jouant range tout en servage, A pour soldats choisis et pour riche équipage L'honneur, la chasteté, la constance et la foy.
Un seul mauvais penser n'a place auprès de soy, La vertu toute vive est peinte en son visage : Si bien que qui la voit levé au ciel son courage, Et des désirs communs n'esprouve point la loy.
Ses yeux sont deux soleils de beauté si parfaite, Que d'Amour et de Mars la lance et la sagette N'ont point tant de pouvoir contre une liberté.
La grâce et la douceur sont tousjours avec elle. Cette belle déesse, ah ! non seulement belle, Ains Bellone et guerrière, ainsi m'a surmonté.
Douce lin de mes vœux, s'il vous plaist que j'escrivc Ces parfaites beautez, dont vous blessez les dieux, Faites tant que je puisse en vous tenir les yeux. Durant que je m'essaye à vous pourtraire vive.
Car il ne faut penser autrement que j'arrive Au moindre des beaux traits que vous avez des cieux, Veu qu'il sort de vostre œil tant d'esclairs radieux. Qu'une si grand' clarté de lumière me prive.
Faites comme Phœbus, quand son flls s'approcha. Qui de son chef doré les rayons destacha.
CLEOKICE. 189
Pour ne Tesblonyr pas de se divine flame.
Sinon je ne piry dire, en chantant vos beautés, Fors que je vey des feux et de grandes clairtez. Qui troublèrent ma vue et brûlèrent mon ame*.
A la beauté du ciel vostre beauté j*éf aie : Le ciel en sa rondeur toute forme contient Et par son mouvement crée, esmeut et maintient ; De semblables effets vous estes libérale.
Car vostre belle veuê, admirable et fatale. Crée en nous les amours, les ^rde et les soustient. Et tant de beaux pensers, dont l'esprit s^oitretient. Ont leur mouvement d'elle et leur forme idéale.
Le clair soleil du ciel fait naistre en tournoyant Les fleurs, l'or précieux, le rubis flamboyant, Ik)nt mainte dame après son beau chef environne.
Les soleils de vos yeux, mon esprit allumans, Y produisent sans fin perles et diamans, Dont j'espère en mes vers vous faire une couronne.
Le tans léger s'enfuit sans m'en apercevoir, Quand celle à qui je suis mes angoisses console . Il n'est vieil, ny boiteux, c'est un enfant qui vole. Au moins quand quelque bien vient mon mal décevoir.
A peine ai-je loisir seulement de la voir Et de ravir mon ame en sa douce parole. Que la nuict à grand pas se haste et me la voile. N'estant toute clarté, toute ame et tout pouvoir.
Bien-heureux quatre jours, mais quatre heures soudaines ! Que n'avez vous duré pour le bien de mes paines? Et pourquoy vostre cours s'est-il tant avancé?
Plus la joie est extrême et plus elle est fùitive ; Mais j'en garde pourtant la mémoire si vive. Que mon plaisir perdu n'est pas du tout passé.
* Traduction d'un sonnet italien dont voici le début :
S'amate, akno mio lol eh' io canti, o scriva L'alte béllezze, onde M ciel \olse ornarvi, Oprale si, ch' io possa aimen mirarvi, Per potervi ritrar poi vera et viva.
190 r.LEONÎCR.
Gel habil Irop heureux, qui sert de couverture Aux thresors qu'à bon droit sur tout je vay prisant, Bien que vous le portiez presque en vous desplaisant, Croyei-moy, s'il vous plaist, n'est de noire teinture.
Car, ainsi que la nuê ou l'ombrage ne dure Aux lieux où le soleil ses rais va conduisant, De mesme, en quelque lieu que vostre œil soit luisant, Le noir s'évanouyt ou change de figure.
Qui voit, comme je fay, vos regards enflammans, Juge que vostre habit est plein de diamans, Et que toute blancheur auprès n'est qu'un ombrage.
Donc, pour porter le dueil sans changer de coule nr Et pour tenir la terre et le ciel en douleur, 11 faut cacher vos yeux et vostre beau visage.
Ceux que trop d'avarice, ou trop peu de sagesse, Dans un foible vaisseau fait sur mer voyager, Et qui cherchent la mort au rivage estranger, Poinds d'un sale désir qui n'a jamais de cesse,
Si le juste courroux de Neptune les presse. Et qu'ils perdent l'espoir par l'effiroy du danger. Chacun à qui mieux mieux pour la nef décharger. Jette au milieu des eaux sa plus chère richesse.
Moy qui d'un beau désir me sentoy enflammer, Je m'embarquay joyeux sur l'amoureuse mer. Qui de flots et de vents aussi tost fût couverte ;
Pour décharger ma nef, j'ay ft-anchement jette Tout ce qui m'estoit cher, l'ame et la liberté, Et n'ay point de regret d'avoir fait cette perte.
Voyant le beau soleil si clair et radieux, Qui couvre et qui destruit toute grande lumière, Ainsi qu'en l'Océan se perd toute rivière. Je ne me puis tenir de le dire envieux.
Car tant de feux divins semez parmy les cieux, Voife sa propre sœur des astres la première. Perdent, s'il est présent, leur splendeur coustumiere. Et de leur deshonneur il se rend glorieux.
Le soleil de nos ans, qui foit fleurir ma vie.
CLEO CE. 101
Gomme l'autre soleil nVst point louché d'envie, Ombrageant les honneurs d'une moindre beauté ;
Ains, par l'aimable effort de ses flammes jumelles, Celles qui sont auprès en deviennent plus belles, Et tout objet voisin en rend plus de clairté.
Qui veut fermer l'entrée aux peu chastes pensées, Et par feu, comme Hercule, immortel devenir ; Qui veut de beaux désirs son ame entretenir. Fuyant les vanitez du vulgaire embrassées ;
Qui veut au ciel d'amour voir ses ailes haussées. Et de tous vieux ennuis la mémoire bannir, Vienne au jour de vos yeux s'il les peut soustenir, Beaux yeux, les doux meutriers de mes paines passées.
Quiconque ainsi que moy s'y peut ferme arrester, D'autres biens ne sçauroit son esprit contenter ; Tout objet du commun l'offense et le travaille.
Les tourmens ne pourroient l'en priver tant soit peu, Et, comme la vesUde avait soin de son feu, Il conserve le sien de peur qu*il ne luy faille.
Je voy mille clartés et mille choses belles, Mais c'est tout par vos yeux, les miens ne sçauroient voir; Vostre esprit tout divin me rend plain de savoir, Je voile au plus haut ciel, emporté sur vos ailes.
Vous me rendez gelé dans les flammes cruelles, Ainsi comme il vous plaist vous me faites mouvoir. Vous me donnes raison, jugement et pouvoir, Vous estes mon destin et mes lois étemelles.
De vous et non du ciel je reçoy qualité, •D'un clin de vos beaux yeux je fay ma volonté, Vous me donnez l'essence et la forme première.
Sans vous je suis pareil é cet œil de la nuit. Qui n'est de soy visible et qui point ne reluit. Si des rais du soleil il ne prend sa lumière.
Les combats renommez, les victoires hautaines Des dieux de vostre sang vous croyez surpasser. Comblant de feux mon ame, esclavant mon penser, Et triomphant d'un cœur soumis à tant de paines.
192 CLEONIGE.
Mais la mort, qui se rit des puissances mondaines, Et qui les pesans fers des vaincus peut casser, Finira ma souffrance et vous fera cesser De tirer pour tribut de mes yeux des fontaines.
Ma cendre seulement alors vous restera, (iue vostre cœur félon h son gré traitera, Tandis que mon esprit, sans douleur et sans crainte,
llelivré de l'enfer où il fut tourmenté, Jouyra bien heureux de vostre grand' beauté. En la f^ce de Dieu si vivement dépainte.
XXYIll
Ces froideurs, ce^ diklains, celle agréable audace. Ne peuvent pas assez pour me désespérer ; Ma foy fait en mon cœur l'espoir ferme durer, AQn qu'ifmour tousjours y conserve sa place.
Ces propos tousjours pleins d'aigreur et de menace, Cet œil qui s'embellist de me voir martyrer. Ne feront que pour vous je sois las d'endurer, Que je n*aime ma peine et qiie je ne l'embrasse.
Vostre beauté divine adoucist tellement L'aigreur de mes ennuis, que je chante au tourment ; Je beny vos rigueurs, j'adore ma souffrance.
Ma foy, d'autre costé pure et sainte à jamais, Sert d'asseuré rempart à ma ferme espérance. Et fait que vostre amour en fin je me promets.
Bien que l'onde pesante et l'air humide et pront. Pour croistre leur puissance ayent débat à toute heure, La terre en leurs discords immobile demeure, • Et du grand univers l'ordre ne se confont. •
Aussi, bien qu'en mon cœur les soupirs qui se font, Ayent débat étemel avec l'eau que je pleure, Leur quereleux discord ne fait pas que je meure : Avec un peu d'espoir mes esprits se refont.
Mais, si le feu léger les élemens excède D'un trop puissant effort, on verra sans remède L'air flambant, l'eau tarie et la terre brûler.
Las t je crains que par trop dans mon ame il abonde. Et que je face au ciel tant de flammes voler. Que, nouveau Phaêton, je rebrûle le monde.
Quand Tardante jeunesse, aux délices poussée, Cède à l'âge plus meur, moins amy du plaisir, Tout ainsi que le teint se change le désir, Et la raison commence à guider la pensée,
Des aiguillons d'honneur l'ame se sent pressée. Qui luy font tout à l'heure autre chemin choisir, Et celuy que l'Amour avoit sçeu mieux saisir. Se ri plus hautement de sa flamme passée.
CSiacun lors, par le tans rendu plus advisé. Voyant l'âge qui glisse A la nuict disposé. Songe à faire retraite ains que le jour luy fiulle.
Mais moy qui dois brûler aimant jusqu'à la mort. Plus je touche à la nuict, plus j'éloigne le port. Et moins j'ay de tigueur, plus Amour me travaille.
Ce bras qui m'a tiré tant de traits amoureux. Par qui ma jeune audace en triomphe est menée ; Ce bras toHJours vainqueur, ô ftere destinée 1 Est ouvert par le fer d'un barbier rigoureux.
Mais quoi I je vay plaignant un coup peu dangereux. Et voyant vostre sang mon ame est estonnée. Bien que par vos rigueurs la mort me soit donnée, Et que n'ayez soucy de me voir malheureux.
Je n'aime rien si fort que ce qui plus m'outrage; Mais las! que le barbier n'en tire d'avantage, Si grande cruauté je ne sçauroy plus voir.
Doy-je espérer qu'un jour la pitié vous surmonte, Et qu'avecques mes pleurs je vous puisse esmouvoir, Tous qui de voetre sang foites si peu de conte?
Smmlacres divins, flammes saintes et claires. Qui luisez dans le del de son front spacieux, Et, comme le soleil, par vos traits radieux Dissipes la Yertn des splendeurs ordinaires.
S'il est vray que toufljours les deux grands luminaires. Les flambeaux arrestez, ceux qui changent de lieux, D^une égale darté luisent dedans leiurs cieux. D'où vient que yos rayons soyent souvent si contraires?
Amour, père du tout, une fois seulement
194 CLEONIC.R.
Leur imposa de luire, et depuis coiâSlamment Ils vont gardant leur ordre et sont tonsjours semblables. Vous, les sphères d'amour, yeux, célestes flambeaux, . Luisez de cent façons divers et variables, Mais doux ou courroucei tousjours vous estes beaux.
Vous qui fuyez les pas du vulgaire ignorant. Et par maints grands labeurs gaignez la connoissance Des secrets de nature, admirable en puissance. D'entre les faussetez la vérité tirant,
S'il est vray qu'à son bien tout homme aille courant. D'où vient que je sois seul suivant ce qui m'ofiismce? D'où vient qu'en le sçachant je n'y fay résistance, Mais que de mon bon gré je le vay procurant?
Ou, si c'est mon vray bien que d'adorer ma dame. Pour quoy son doux regard n'appais&-t-il mon ame? D'où me vient tant de glace et de brûlans trespas?
S'ils naissent de la voir, comment se peut-il faire Que j'y coure à toute heure, ardant et volontaire, Et craigne moins la mort que de ne la voir pas?
STANCES
Soit que mon haut désir trop pront et trop ardaut M'offusque les esprits et les aille bandant, Soit que devant mes yeux sans cesse elle revienne, Soit que sa belle veuê ensorcelle la mienne. Ou bien soit que plustost le ciel, qui Taime tant, Aille avecque les ans ses beautez augmentant, Ou soit que de mes pleurs elle se face belle. Je luy trouve tousjours quelque beauté nouvelle.
Soit que son jeune cœur ne puisse estre adoucy. Soit qu'aux pleurs et aux cris il devienne endurcy, Soit qu'elle n'ait pitié d'un tourment qu'elle ignore. Ou soit que comme femme elle hayt qui l'adore, Ou soit que mon penser lui semble audacieux. Soit qu'elle veuille voir comment brûlent ses yeux. Ou qu'elle soit d'amour l'ennemie immortelle. Autant qu'elle est parfaite, autant elle est rebelle.
Soit que d'un feu si beau j'aime à me consumer. Soit que le tans m'ait fait aux maux accoutumer, Soit que mon entreprise assez me recompanse, Soit que l'esprit s'obstine en trouvant résistance, Soit que le cours du ciel m'ait donné cette loy.
CL£ONICE. 105
Soit que mon mal s'oublie alors que je la voy, Soit que tant de beautez ne la monstrent cruelle. Plus elle est inhumaine et plus je suis fidelte.
Le feu de ses beaux yeux par les ans s'esteindra; Peut-estre après ma mort douce elle deviendra; Mais plustost l'air du nord fera chaude la glace, Le feu sen pesant, la terre aura sa place; Plustost les corps meslez seront sans changement, Plustost le premier ciel perdra son mouvement, Plustost se confondra la suite universelle Que ma foy se corrompe ou j'adore autre qu'elle.
Pour alléger mon esprit languissant, Qu'Amour tenaille à secrettes atteintes, De quoy fant-il que je face mes plaintes, Quand de hauts cris je vay l'air remplissant?
De moy? Nenny; car j'estois impuissant Pour résister à deux deltez saintes.
Qui par la force et par leurs douces fàintes Enssient rendu tout brave obéissant.
De mes yeux? Non ; par eux je voy ma dame. Et d'elle? Moins; elle fait qu'en mon ame Tous bas désirs par son feu sont estains.
Amour aussi n'eust sçeu mieux me contraindre Que veux-je donc ' Rien, fors que je me plains Que je ne sçay de quoy je me dois plaindre.
Amour, oyant tant renommer La Venus qui me fait aimer, Entreprist vers elle un voyage; Tant il est désireux du beau !
Et se fit oster son bandeau Pour mieux voir si parfait ouvrage.
Alors ravy de tant d'attraits, Et navré de ses propres traits :
« Sus, sus, dit-il, qu'on me rebande; Aussi bien, revolant aux cieux, 11 ne faut pas que je m'attande De voir rien d'égal à ses yeux. »
196 CLEONICE.
Quand je vous voy si belle, ô ma douce adversaire! Je dy, d'estonnement et d'amour transporté. Si ma flamme doit croistre égale à sa beauté, Que sera-ce de moi? que faut-il que J'espère?
Celle qui Ait promise au Troyen pour salaire, Cause du long débat si souvent rechanté, Qui tint les Grecs dix ans autour d'une cité, N'avoit tant d'hameçons pour les hommes attraiie.
Quand en la mer Pontique, errant en maints destours. Le Danube orgueilleux vient descharger son cours, 11 rend long tans «près douce l'humeur salée.
Vos beautez tout de mesme, entrans dedans mon cœur, I>estrempent doucement son amere langueur, Et parmy mes ennuis la liesse est meslée.
Pource que je vous aime à l'égal de mon ame. Je vous voy contre moy la haine entretenir. Or, si l'inimitié mon amour fait finir. Changeant de naturel, m'aimerez-vous, madame?
Mais en vain pour mon bien tel secours je reclame, Car vous pourriez plustost amante devenir. Que pour quelque accident qui me sçeust advenir, Je sentisse en l'esprit moins d'amoureuse flame.
Le roc de vostre cœur, de glaçons remparé, Plustost s'éclatera d'un feu démesuré, Que l'ardeur qui m'allume en rien soit consumée.
Et puis j'ayme trop mieux vous aimer sans espoir Que, ne vous aimant point, à mon gré vous avoir, Car l'amant est tousjours plus divin que l'aimée ^
XXXYII
Le rayon d'un bel œil flamboyant et léger, Passant comme un éclair, ma poitrine a percée Et par sa vive flamme, en mon cœur élancée,
^ Imité d'un sonnet italien qui commence par celte strophe
V* amo, Donna; e di me sol perch* io v' amo, Non per altra cagion, nemica siete :
Deh ! se per sol amarvi odio m' bavele, Gradireteroi poi s* io tï disamo?
GLEONICE. 197
ITa rien laissé dedans de mortel A purger.
Depuis vostre beauté 8*y est Tenu loger, Trouvant la place vuide et sans nulle pensée, Et, pour toute la flamme autour d'elle amassée. Sa glace et ses froideurs elle ne veut changer.
Peut estre afin qu'un jour, quand ma despoûille entière Sera réduite en cendre, et faute de matière S'amortira d'un coup mon triste embrasement.
Elle sorte du feu sans qu'elle en soit atteinte. Pour jetter, sacrilège, au vent ma cendre esteinte. Et sur mon ombre encore avoir commandement.
Si vostre esprit divin, tout au ciel adonné, Un jour tant seulement s'abaissoit en la terre. Pour voir de quels liens vostre rigueur m'enserre, Assez je me tiendrois en mes maux guerdonné.
Mais depuis tant d'hyvers que je suis enchaisné. Et que l'aveugle Amour coup dessus coup m*enferre. Vous ignorez encor de m'avoir fait la guerre. Et que, vaincu de vous, je sois si mal mené.
Reconnoissez vos coups qu'autre ne m'eust sçeu faire, Reconnoissez les traits de vostre œil adversaire. Et, piteuse, à la fin dites tout bas de moy :
« Le mal de cet amant ne vient que de me suivre; Par trop d'aifeclion il est mort dedans soy. C'est raison qu'en mon cœur je le fasse revivre. »
J'avoy créa que l'espoir du firuit que l'on désire Rendoit l'amour durable et lui donnoit pouvoir, Et que le bien du tout impossible d'avoir * Se desiroit sans peine et sans donner martire.
Je dure toutesfois, bien que, sous vostre empire. Rien, sinon des tourroens, je n'atten recevoir. Et sens maintes douleurs mon courage esmouvoir. Tandis qu'à l'impossible aveuglement j'aspire.
Il est vray bien souvent que mon feu si brûlant. Faute d'un peu d'espoir, se fait moins violant, Et qu'il reste tousgours de la glace en mon ame.
Mais je ne laisse pas d'aimer et d'endurer ;
' Le bien absolument impossible à obtenir.
198 GLEONICE.
Et, s'il in'estoit permis en aimant d'espérer, Il n'y a rien en moy qui ne fust tout de flame.
STANCES
Alors qu'auprès de vous la fortune m'appelle, ITouvrant tous les thresors que recèlent les cieux, Trop foible à contempler une chose si belle. Je me courrouce à moy de n'avoir que deux yeux. Mais las ! c'est pour mon mal que j'en veux davantage. Car je ne voy que trop ma perte et mon dommage.
Mes yeux sont assez clairs pour lire en vos beautez L'irrévocable loy de ma mort asseurée, Et pour voir que trop haut mes désirs sont portez, Ayans l'aile tardive et foible, et mal cirée, Pour voir qu'à vos soleils leurs cerceaux se desfont. Et que tout mon espoir comme neige se font.
0 misérable vue à pleurer condamnée I Tu le vois, maintenant qu'il n'en est plus saison. Et tu ne le veis pas à l'heure infortunée Que par un doux regard tu vendis ma raison : Mais surprise et ravie, et d'amour affollée, Tégayois en l'objet qui mon ame a brûlée i
Fay donc de ton erreur maintenant pénitence, Pleurant les passions qu'au cœur tu fais sentir. Nais qui pourroit pleurer une si belle offance? C'est pécher doublement que de s'en repentir; Non, ne le faisons pas, mais monstrons au contraire Que ce malheur fbrcé nous est choix volontaire.
0 misérables yeux, aussi fous que dolans! Qui vous fait aujourd'hui lâcher tant de fontaines? âentez-vous plus qu'hier de douleurs et de paines. Perdant de vostre jour les rais estincelans?
Ce que d'un mal nouveau les accez violans Vous cachent une fois, ses rigueurs inhumaines. Ses courroux, ses fiertez de froideur toutes plaines. Mille fois sans raison vous le furent celans.
Et puis, quand vous seriez cent mille ans auprès d'elle, Devez-vous espérer qu'elle en soit moins cruelle, Et qu'ayez à la fin favorables les cieux?
Non, non, ne pleurez point deux ou trois jours d'absance; Pleurez le premier jour que vous veistes ses yeux. Qui de tous vos malheurs fut la seule naissance.
CLBONICE. 190
Je pars, non point de vous, mais de moy seulement, Car je laisse mim ame afin qu'elle vous suive; Et ne vous estonnez que sans ame je vive. Amour me fait mouvoir par son feu véhément.
Je ne vous laisse point à ce département, Bien que vous présumiez n'estrc jamais captive; Car je vous porte au cceur si belle et si naîfve, Que n'avez rien en vous qui n'y soit vivement.
Mais pourtant ma douleur n'est par là divertie, Car j'emporte de vous cette seule partie, Qui rafraîchit ma perte et l'en fait souvenir.
Puis je crains d'aub*e part, sachant votre rudesse, Que vous receviez mal l'ame que je vous laisse. Et que vous ne vueillez avec vous la tenir ^
DIALOGUE
Que sera-ce de vous, privez de la lumière, Pauvres yeux, dont le ciel vous contraint séparer?
— Nous ferons de nos pleurs une large rivière,
Hl serons tousjours clos si ce n'est pour pleurer. .
Vous aurez pour confort la pourlratture sainte. Qu'amour en mon esprit viendra représenter.
— Au cœur tant seulement servira cette fainte, Mais rien, sinon le vray, ne nous peut conforter.
Cherchez doncques ailleurs plaisir qui vous contente, En tant d'objets divers, si plaisans et si beaux. —Lors que nous l'essayons, nostre douleur s'augmente, Trouvans au lieu de jour de bien petits flambeaux.
Trompez-vous, et croyez de ces lumières claires Que c'est le beau soleil qui vous peut consoler.
— On ne se trompe point en choses si contraires, Et nous ne voyons rien qui le puisse égaler.
Quel ciel noircy de pluye, ou quel nuage espais, Quel désert séparé, quel antre assez sauvage,
I Imité d'an sonuet italien qui débute ainsi :
Parto, tum gi& di voi, pero che unita Cou voi ralma riman, ma da me stesso; Ne voi restale, ch' io non pur da presso Vi porto, ma nel cor viva e scolpita.
inO CLEONICE.
Ve recelle, inhumain, l'air de ce beau visage,
Hui pleuvoit esa mon cœur tant de feux et de traits?
Qui m'as si tost changé mon repos et ma paix Kn guerre et en discord, mon tans cahne en orage? Qiii de tant de ftireurs a comblé mon courage? Amour, conte-le moy. Las ! cruel, tu te tais.
Que je vous porte envie, 6 bois ! ô monts! ô plaines ! lié ! que ne fait le ciel pour adoucir mes paines, Que je sois parmy vous en oyseau transmué,
En arbre, en fleur, en roc, en fontaine champestre? Il ne m'en chaut en quoy, pourveu que je puisse eslre Plus souvent esdairé des yeux qui m'ont tué.
De ces yeux rigoureux, où ma mort se peut lire, Contre ma volonté le ciel me tient absant, l4^ diroy pour mon bien, si mon cœur languissant Trouvoit quelque allégeance au feu qui le martire.
La fin d'un de mes maux est naissance d'un pire.* Mon espérance est foible et mon désir puissant. Tandis, fieres beautez, qui m'allez meurtrissant, Soit mon bien ou mon mal, sans fin je vous désire.
Clairs miroirs de mon ame, yeux des miens tant aimés, Qui, si loin de mon cœur, tousjours le consommez, Hoses que le soleil ne peut rendre seichées,
Filets d'or, chers liens de mes affections, Et vous, beautez du ciel, grâces, perfections, Helasl pour tout jamais me serez-vous cachées?
Demain j'espère voir la beauté qui m'affole, Et cet œil gracieux mon superbe vainqueur : Voir cette vive glace et m'en brûler le cœur, FA ravir mes esprits en sa douce parole.
Mais, ah Dieu ! que le tans légèrement s'envole, Alors qu'en la voyant j'adoucy ma langueur! Et qu'heias '. au contraire, il est plein de longueur. Quand pour en estre loin je pleure et me désole !
Que dy-je, en estre loin ? je la voy sans cesser, Et suis tousjours auprès du cœur et du penser : Car si la nuict cruelle au soir m'en fait distraire,
Mon esprit amoureux ne part point de ses yeux, Comme le beau soleil ne part jamais des cieux, nien qu'il coure en tournant l'un et l'autre hémisphère.
CLEONICE. SOI
CHANSON
0 beaux ennemis de mon cœur, Yeux, les boute-feux^ nos âmes.
Que vous estes pleins de rigueur !
Vous n'aimez que meurtres et fiâmes.
Vos traits, de ma mort glorieux, Blessoient de bien plus douce sorte.
Quand l'espoir riant à mes yeux.
De mon cœur vous trahit la porte.
Trompé, je me soumis à vous, Uan prives de toute rudesse.
Mais, las! pouviei-vous estre doux Estans les yeux de ma maistresse?
XLY
Helas! que veux-je faire? A quoy suis-je réduit? Quel malheureux destin ma fortune dispose ? Quel bandeau ténébreux rend ma paupière close? Quelle erreur furieuse à la mort me conduit?
Le pauvre laboureur semé en espoir de fhiit ; Tout discours, tout effet a pour but quelque chose ; Je suis seul malheureux, qui rien ne me propose Qn*ennuy, perte, regret du dieu qui me séduit.
Des fortes mains d'Hercul* veux-je arracher la masM ? Humilier un tigre? échauffer de la glace? Non, il faut par raison corriger ma fureur.
Et des griffes d'Amour retirer nostre vie : Si celle que je sers en a si grande envie. L'aimant sans espérance, aimons-la sans douleur.
On lisoit en ses yeux une paix étemelle, Lors qu'en sortant du ciel sa beauté m'apparut ; Et mon jeune désir follement y courut, Comme un gay papillon au feu de la chandelle.
Mes travaux endures, ma liberté nouvelle. Mes desseins, mes sermens, rien ne me secourut; Soudain tout me trahit, se rendit ou mourut. Dieux 1 comme une rigueur peut-elle estre si belle?
Depuis je n'ay vescu que comme elle a voulu, Bandé contre moi-mesme, à ma mort résolu, N'esprouvant que tempeste en la mer plus paisible,
Au gré des passions contrairement poussé.
toi CLEONICE.
Las ! fussé-j« une roche en quelque mont glacé, Sans estre à tant de feux si vif et si sensible!
Echo, nymphe jadis d'amoureuse nature, Qui n'est rien maintenant qu'image de la voix, Et qui dans ce val creux, caché d'un peu de bois, D'air et de bruit lasché prens vie et nourriture,
Si tost que je me plains du tourment que j*endure, Pour avoir désiré plus que je ne devois, Tu m'annonces mes maux, taschant si tu pouvois Me divertir de suivre une beauté si diure.
Quand en me souvenant du mal que j'ay passé, Je dis : Mais que seray-je ayant tant pourchassé? Chassé, me respons-tu d'un accent lamentable.
Et quand plus curieux du cours de mes malheurs, Je demande : Hé! comment finiront ces clameurs? Meurs, est lors de ta voix l'oracle irrévocable * .
XLVIU
La garnison d'ennuis, qu'Amour fait demeurer En mon cœur pour sa garde, est si grande et si forte. Qu'il ne fiiut avoir peur qu'un seul soupir en sorte. Ne qu'il puisse en ses maux seulement respirer.
Si quelque heureux plaisir se veut avanturer D'approcher de mon cœur, afin qu'il le conforte. Il esprouve à son dam quil se faut retirer; Car s'il veut passer outre, on le tué à la porte.
Le desespoir sanglant, capitaine inhumain, Sans jamais se lasser, tient les clefs en la main, Et ne fait rien entrer que du party contraire.
Tous pensers gracieux il en a sçeu bannir; Mes esprits seulement n*oseroient s'y tenir. S'ils n'estoient affligez et comblez de misères*.
( Imité d'un sonnet italien qui commence par ceUe strophe :
Già ninfa, or voce da le membra scossa, E da la voce allrui conforme imago, Che tra riposte valli, d'aere vago Sol vai prendendo nulriinento e possa, etc.
* Imité d'un sonnet italien dont voici les premiers vers : E si folta la schiera de' martiri, Cbe in guardia del mio petto ha posti Amore, Cbe è totto allrui l'entrare e l'uscir fuore, Onde si rauoion dentro i suoi sospiri.
CLEONICE. i05
A peine un doux printans commenvoit à pousseï* Le poil, au Jieu de fleurs, au bas de mon visage, Quand, ainsi qu*uu soleil sans nuê et sans ombrage, Vostre œil vint sa lumière à mon ame élancer.
Ses rayons gracieux, luisans sans m'offenser, EscbaufTerent un tans doucement mon coui^age : Nais, comme il poursuivit plus avant son voyage. De mille feux ardens je me senty presser.
Alors vint mon esté, qui, lasl encore dure, Dont le chaud fit mourir mon espoir en verdure. Sans que je puisse voir un sou! de ses fruits meurs ;
Et croy que de tout point il eust séché mon ame, N'^estoit qu'incessamment je tempère sa flame Des vens de mes soupirs et des eaux de mes pleurs.
Je porte phis au cœur d'amour et de tourmens. Qu'on ne voit dans le ciel de luisantes images, D'eaux en mer, d'herbe aux prez, de sablons aux rivages, Qu'un siècle n'a de jours, qu'un jour n'a de momens.
Ma bouche n'ouvre pas moins de gemissemons. Je ne celé en l'esprit moins de feux et d'orages. Mes yeux ne laschent pas moins d'humides nuages, Et moins mon estomach de brasiers vehemens.
Entre tant de sigets, de vaincus, de rebelles, Qu'Amour a fait gesner en ses Chartres cruelles, Je suis le plus maudit et le plus languissant.
Il a changé pour moy toute douce nature : Aux autres d'espérance il donne nourriture, Et de pur desespoir il me va repaissant ^
Qu'avançé-je en l'aimant, sinon que je fay perle De moy, de mes soupirs, de mes pas, de mon tans '! Helas ! que ne sont donc mes désirs moins conslan:»,
* Imité d'un sonnet italien qui débute ainsi :
Non lia tante, quant' io pêne e lonnenli, Stelle il ciel, l'aere augelli e pesci l'onde. Père i bosclii, erbe i prali e i rami fronde, Giomi gli aiini, bore i di, rhore momenli.
204 CLEONIGE.
- i^ans qu'ainsy je m'élance à ma mort toute ouverte!
La douleur que pour elle en trois ans j'ay soufferte, L'ennuy séchant mon teint en son plus doux printans, A Tenvy de ma foy mes douleurs augmentaiis, La pitié de son ame assez m'ont découverte.
J'ay tant versé de pleurs qu'un marbre en fust cave, Dessus un diamant mon mal j'eusse engravé; Et je n'avance rien, tousjours elle est cruelle!
Le propre d'un sii^jet sans le sujet ne faut, Le feu ne seroit feu s'il cessoit d'estre chaud, S'elle estoit sans rigueur ce ne seroit plus elle.
LU
Si la vierge Erygone, Andromède et Cythere, Astres pleins d'amitié, bénins et gracifKi^t Font le ciel plus aimable et l'embellissent mieux Que le noir scorpion, l'hydre et le sagittaire:
Pourquoy ne changez-vous ce courage adversaire? Pourquoy ne sont plus doux vos propos et vos yeux? Pourquoy, vous adorant, m'estes-vous si contraire? Pourquoy me rendez- vous malade et furieux?
Quand vous m'aurez tué pour vous avoir aimée, Vous serez par les dieux en astre transformée, Haineux, rouge de sang, d'orgueil et de fureur;
Et tous ceux qui sçauront ma mort non méritée, Diront en vous voyant : 0 flambeau plein d'horreur. Tousjours des vrays amans soit ta flame écartée!
LUI
Enfin, l'Amour cruel à tel point m'a rangé. Que ma triste dépouille en cendre est convertie; Et votre cruauté ne s'est oncq* amortie, Que mon cœur par le feu n'ait esté saccagé.
Au moins pour le loyer de m'avoir outragé, Faites ainsi que feit la royne de Carie, Non par amour comme elle, ains pleine de furie : fieuvez le peu de cendre en quoy je suis changé.
La soif de me tuer s'éteindra dans vostre ame. Et ma cendre, qui couve une étemelle flame. Fera que vos glaçons se fondront tout soudain.
Mais ce qui plus rendroit ma douleur consolée, Seroit de me voir clos dans un tel mausolée. Fut-il onc monument si beau que vostre sain ?
Ces pleurs tires du cœur je t'oflfh) en sacriflce, Pour fléchir ton courroux, Parque au cœur indonté. Las! pardonne à ma dame, et par ta cruauté Ne fay point que d'Amour la puissance finisse.
Si tu desires tant d'exercer ton office, Passe moy de ton dard d'un à l'autre costé Et de cette déesse espargne la beauté, Sans appauvrir nostre âge avec tant d'injustice.
Mais, si mon ardant cry ne te peut eschauffer. Et que, quoy qu'il en soit, tu vueiUes trionfer * De sa grâce divine et de sa forme estainte.
Sans ester aux mortels leur plus riche ornement, Helas! contente-toy de frapper seulement Odle que dans le*l|&ur je porte si bien painte *.