‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 58 sur 163 · POUR UN MAL D'YEUX · texte numérisé non relu

POUR UN MAL D'YEUX

Que je vous plains, ô mes beaux adversaires ! Astres divins, roys des cœurs et des yeux. Tenus jalouse et le soleil des cieux Cachent le jour de vos flammes si claires.

L'aveugle enfant dont ma peine est venue, De son bandeau vos rayons tient couvers ; Mais leur clarté luit et flambe au travers. Comme un éclair se fait jour par la nue.

Phœbus, Amour ou Cyprine la belle De vos beaux yeux n'obscurcit la couleur; Non, c'est le ciel, touché de ma douleur, Qui veut punir leur mauvaistié cruelle.

Car sa faveur ne leur avoit donnée.

Tant de clartez, tant d'amours, tant d'appas. De traits, d'attraits, pour causer mon trespas. Brûlant une ame à vos loix destinée.

Repentez-vous, et, changeant de pensée.

Soyez plus douce au cœur qui n'est qu'à vous ; Tout aussi-tost le ciel vous sera doux, Chassant le mal dont vous estes pressée.

0 ciel démenti si juste est ma prière, •

* linilé d'un sonnet italien qui commence par celte strophe :

Poi ch' hai del sangue m'o sete si ardente, K, perch' io raora, o morte acerba e ria, Sei mosM per ferir la Donna mia Con velenoM ttral fiero e pungente.

it

CLEONICE.

Guary sa veuê et lay blesse le cœur, Nesme à ses yeux dbnne plus de lumière* A celle fin de mieui voir ma langueur.

La beauté de nostre âge à nulle autre égalée, Paf qui le roy des cœurs son empire maintient, Languit dedans un lict, et la cour désolée En crainte attend la fin du mal qu'elle soustient.

Amour, que penses-tu? quel bois, quelle vallée De Cypre ou d'Amathonte en ce tans te retient? Ne connois-tu, pauvret, que son mal t'appartient, Et que ta destinée en là sienne est meslée?

Nous devons bien tous deux avoir l'esprit transi En ce courroux du ciel, qui nous ij^ace ainsi De voir dés le matin nostre clarté ravie.

D'autant qfke si ce mal d'elle est victorieux, Tu perdras ton empire et je perdray la vie : Car mon cœur et tes traits logent dedans ses yeux.

STANCES

En fin les dieux bénins ont exaucé mes cris ! La beauté qui me blesse, et qui tient mes espris

En langueur continué, Languit dedans un lict d'un mal plein de rigueur; Son beau teint devient palle, et sa jeune vigueur Peu à peu diminué.

Plus grand heur en ce tans ne pou voit m' advenir; Une heure en son logis on ne l'eust sçeu tenir,

Elle eust fait cent voyages, Aux festins, aux pardons d'un et d'autre costé, Et chacun de ses pas au cœur m'eust enfanté Mille jalouses rages.

Pour le moins tant de jours qu'au lict elle sera Nonchalante de soy, ma frayeur cessera ;

Car ceux qui me font crainte, D'approcher de son lit n'auront pas le pouvoir, Et peut-estre le tans qu'ils seront sans la voir . Rendra leur flamme esteinte.

Mais, las I une autre peur va mon cœur désolant 1 Je voy qu'elle afibiblit, et son mal violant

D'heure en heure prend ame :

La force luy défaut à si grande douleur, Les roses de son teint n'ont pas tant de couleur, Ny ses yeux tant de flame.

CLKONICE. Î07

Eh bien! elle mourra. Vea faut-il tourmenter? Rien de mieux en ce tans je ne puis souhaiter ;

Car s'elle m'est ravie, Et que pour tout jamais son œil me soit couvert, Mon cœm' a tant d'emiuis ne sera plus ouvert,

Sa mort sera ma vie.

Je n'auray plus l'esprit de fureurs embrasé, Mon lict ne sera pïus si smivpTit arrosé,

£l 1^ liuict iiolitaiiG Ne m'orrH Unt de fois les Jmuts eieux blasphémer. Ni la loy des destins qui inc forco d'aimer,

Quand moins je le vaux faJre^ Si toat que son beau «orps sera froid et transi. Sur le point de sa mort je veux mourir aussi,

La sentence est donni-^^ Car ma vie à Tinstant de regret Hnira, Ou par glaive ou poison du corps se bannira

Mon rtini^ infortunée* Avei; ce dernier acte à lou« Je feray voir Que moy seul, en vivanl, met i loy d^ l'avoir

Four mon amour fld^^lk :

Car de tant de tnugtieLs, qui l'aiment feintement. Je suis seur que pm un, Tm^s que moy seulement,

Ne se tùra pour elle* Tous me^ maux prendront cesse en ce commun trespas. Je ne duuleray ' plus que Jamais icy bas,

i^on cœur de moy s'est rant^e ; Et j*aime trop mieux voir nostre mort arriver Que, si vivans tous diius^ je m'en voyois priver

Par un malheu lieux change.

0 mort, haste-loi dont-l fay ci' l'oup glorieux. Et de ton voile obscur couvre les plus beaux yeux

Oue jamais Û\ nature:

Sépare nn clair espril d'un corps parfait et beau. Tu mettras avec elle Amour et son tlambeau

IknJan^ la sépulture.

Lasl en parlant ainsi, je .^ens souciainement Un Hpasinc!| une nnld^s^stn uu rnorae^estonnement.

Qui pallit mon visage ; Ma langue s'engourdit, mes yeux îioul pleins d'horreur; Puis en moy revenu, despitant ma fureur, "^

De ces mots je m'outrage :

0 méchant que je suis, ingrat et malheureux ! Je ne mérite pas d'estre dit amoureux,

* Craindrai.

iOR CLEONICE.

Tay rame trop cruelle :

Chacun veut de sa dame allonger le destin, Et moy je fay des vœux pour avancer la fin

D'une qui m'est si belle.

Il Taut bien que la rage ait pouvoir dedans moy, Et que le troublement, qui me donne la loy.

Soit d'une estrange sorte, Quand, vivant tout en vous, ô mon mal bien-aimél repayant jour que de vous, par vous seule animé,

Je vous souhaite morte.

Mais piustost les hauts cieux et tous les élemcns, foient remis pelle-melle en confus broûillemcns,

Le sec avec l'humide :

Puissent tous les humains sans remède finir, Ains que je voye. helasi vostre mort advenir,-

0 ma belle homicide !

Il est vray que pour vous j*ay beaucoup enduré. J'ay porté le regard et l'esprit égaré,

J'ay eu la couleur sombre :

Tay pleuré, j'ay crié, mais souvent sans raison. Car j'estoy si troublé de jalouse poison.

Que je craignoy mon ombre.

Puis quand tous ces soucis pour vous m'iroient suivant, Encore aux ennemis on pardonne souvant.

Quand leur fin est prochaine; Joint qu'un trait de vos yeux doucement élancé, Et vos propos si doux m'ont trop recompensé

De tant et tant de peine.

0 dieux, qui d'icy bas les destins gouvernez, Et qui des supplians les malheurs destoumez.

Oyez ce que je prie!

Rendez saine ma dame avec un pront secours. Et, s'il en est besoin, retranchez de mes jours

Pour allonger sa vie.

Et toy, dieu cynthien, qui fais tout respirer, Si dés mes jeunes ans on m*a vu t' adorer,

Viens alléger ma dame; Chasse au loin sa langueur, rens luy son teint vermeil ; Foleil, tu aideras à cet autre soleil, » Qui esclaire en mon ame.

Que ne suis-je endormy durant l'obscure nuict, Qui retient mon aurore et la cache à ma vue ! 0 plaisir peu durable ! 6 douleur mal prévue !

CLEONIGE. Wi)

Certes l'heur des humains comme un son^e s'enfuit.

L'image de ma perte en tous lieux me poursuit. Et du plaisir passé le souvenir me tué. Las ! divine beauté, qu'estes-vous devenue? Je suis par vostre éclipse en toiebres réduit.

Je ne sçay que je fay, je ne sçay que je pense ; Si fày, je pense en vous, dont l'ennuyeuse absence Me laisse accompagné de regret et d'esmoy.

Sans cœur, sans mouvement, transi, muet et blesme. Revenez donc, mon tout, pour me rendre à moy-mesme; Car, en vous esloignant, vous m'ostastes à moy.

DU PRKmiR JOUR d'octobre.

Amour, s'il t'en souvient, c'est la'troisiéme année, Le jour mesme et le point qu'à toy je fus soumis. Et que le I>eau désir d'un bien qui n'est permis Rendit ma liberté de nouveau r'enchainèB.

Helas! à quels travaux ma vie est condamnée \ Je Bemfi au vent mt^s cris, sans espoir je gémis, Me5 yeujc trop clcsîrci^,^ , r t^ sont mes ennemis, Ma nef sans gotivemajl s l'^iire abandonnée.

Dieux I qu'une ^nnd'hvMté de grands maux me causa ! Mon sang Be gehi tout, mon esprit s'embrasa, Je periy la raison, lit fon'*^ et le courage;

Je d«yin$ pajiîLLon h ^s yeux me brûlant, Je VËScu salËmundrE en feu si violant, Et fûts caméléon à l'air de son visage.

Cesse, ô maudite main 1 cesse, esprit insensé 1 Trop pronts à mes malheurs, d'inventer et d'écrire. Puis que l'œil qui me tient esclave à son empire. De vos labeurs s'offense et se rend courroucé.

Quand des flammes d'Amour je seray trop pressé. S'il faut pour n'estouffer qu'en mes vers je soupire, Plaignons tant seulement l'aigreur de mon martire. Et taisons de tout point celle qui m'a blessé.

Encor, pour n'irriter cette fiere déesse, La nuict, seul à mon lict, j'ouvriray ma tristesse, Escrivant et tirant de mes yeux maint ruisseau ;

Et ce lict, seul témoin de mes maux incurables,

Î10 CLKONICE.

Sera de tant d'escrits, mes enfans misérables,- Tout en un mesme tans la tombe et le berceau.

Puissent tousjours durer les ennuis si cuisans. Dont ma bouche aux regrets sans rel^he est contrainte, Puis qu'il semble à mon ame, en cent chaines estraint^. Que sa rame et ses fers n'en sont pas si pesans.

La nuict est ma lumière, et mes jours plus luisans, Ce sont tristes horreurs, pleines d'ombre et de crainte; Mon repos gist à faire une étemelle plainte, Et les lieux de plaisir me sont tous déplaisans.

Ne me laisse donc point, ô dolente pensée ! Renais ainsi qu'une hydre en mourant renforcée. Et ne souffre mon œil de larmes s'épuiser.

Car d'ennuis et de pleurs sans plus je me contente, Le soupirer m'est paix>: aussi c'est mon attente, Que l'extrême soupir seul me doit appaiser.

Vers, engeance maudile, ingrate à vostre maistre, Qui serviez d'affoler mon esprit langouretix, Et qui par vostre son, plus ou moins douloureux, Faisiez de mon estât la fortune connoistre ;

Puis que des ceps d'Amour la raison me dépestre, Et le pouvoir tyran d'un œil trop rigoureux. Tous serez la victime, ô mes vers malheureux ! Pour oflHr au démon, qui libre me fait estre.

Amour, au lieu du cœur qui t'estoit immolé, Tien, brûle ces papiers ; tu l'as assez brùlé ! Passe icy ton courroux, je t'offre ame pour aroe.

Us sont enfans du cœur, respirans et vivans. Et ne font qu'estonner tes fldelles servans. Se plaignant sans cesser des rigueurs de ta flame.

Puis que tous les malheurs sont pour moy destinez. Puis qu'avec le desdain ma constance est forcée. Puisque ma foy se voit d'oubly recompensée, Et mes yeux pour jamais à pleurer condamnez,

Je te sacre, ô Yulcan ! ces vers infortunez. Geste main malheureuse et ceste ame insensée. Yange-moy de moy-mesme, et ta flamme élancée

CLEONIGR. tu

Fasse que prootement ils soient exterminez.

Mais je me doute fort que ces vers et ceste ame, Accoustumez au feu, ne craignent point ta-flame, Et que tous tes efforts n'y profitent de rien.

Brûle sans plus tes vers et la main malheureuse, Dieu Vulcan, si tu pewz; quant à l'ame amoureuse, Laisses en faire Amour, il la brûlera bien.

LUI-

Je verray par les ans, vengeurs de mon martire, Que l'or de vos cheveux argenté deviendra, Que de vos deux soleils la splendeur s'esteindra, Et qu'il faudra qu'Amour tout ponfiis s'en retire.

La beauté qui, si douée, à présent vous inspire. Cédant aux lois du tans, ses faveurs reprendra ; L'hyver de vostre teint les fleurettes perdra, Et ne laissera rien des thresors que j'admire.

Cet orgueil desdaigneux qui vous (ait ne m'aimer, En regret ef chagrin se verra transformer, Avec le changement d'une image si belle.

Et peut eitre qu'alors vous n'aurez déplaisir De revivre en mes vers, chauds d'amoureux désir, Ainsi que le phénix au feu se renouvelle.

LKllI

Cent fois tout courroucé de voir que mes escris N'ont peu rendre à m aimer vostre cœur plus facile : Jetions, ce dy-je, au feu cet ouvrage inutile. Aux destins de son maistre il doit estre compris.

Puisque tant de labeurs, de soupirs et de cris, Tous ont esté semez en terroir infertile. J'en veux brûler l'histoire et suivre un autre stile. Ce n'est que trop chanté d'Amour et de Gypris*

Vostre injuste rigueur me pousse à cet outrage; Nais de les mettre au feu je n'ay pas le courage, Voyant vostre beau nom en mille endroits semé.

Donc qu'ils restent vivans, puisque la mesme flame Feroit aussi mourir les honneurs de ma dame. Il suffit que sani eux je sois seul consommé*.

* Tmité d'un sonnet italien qui commence par cette strophe S' alcuna YoHa avien ch' io arder tente Le rime mie, che senia baver giovate A porre in voi pietà, m' hanno acquistato, Piu che fama fiitura, odio présente.

Le serain de mes jours commence à se troubler, Non esprit délivré retourne à la contrainte, Et Tamoureuse ardeur, que je pensois estainte, Reprend nouvelle vie et se veut redoubler.

Pren garde à toy, mon oœur, mets peine à rassenîbler Ta raison qui s'égare et fait place à la crainte; Tourne ailleurs tes désirs, sans qu'une œillade fainte De tant de vrays ennuis vienne plus te combler.

Ne te rembarque point sur une mer de larmes, Heurs plus tost au combat que de rendre les armes. Et que le seul desdain ait pouvoir dedans toy.

Las ! je le veux assez, j'y consens, je l'approuve. Je ne sçay quoi pourtant de plus puissant se trouve, Qui derechef m'enchaisne et me donne la loy.

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