‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 71 sur 163 · LIVRE I. 2S · texte numérisé non relu

LIVRE I. 2S

Et brûlerez de rage, alors qu'on vous dira Oue de ce nouveau bien quelque auti'e jouyra ; Car je veux, pour monstrer les forces de mon ire, Que vous vous efforciez Tune à l'autre de nuire. »

Ainsi crioit Amour, qui son aile estendit. Puis d'un vol redoublé dans les cieux se perdit; Et par nostre malheur sa menace efl'royable, D'âge en âge depuis, apparut véritable.

Vous le sçavez, madame, helasi vous le sçavcz. Et de sa prophétie expérience avez I Cor vous avez esté de la grandeur esprise, Et vous avez des grands esprouvé la feintise; Et, bien que vos beaux yeux, ardans flambeaux d'Amour, Surmontent la clarté qui nous donne le jour, Bien que vostre beau teint fasse honte à l'aurore. Que l'or de vos cheveux l'or mesme décolore. Qu'un yvoire poly vous finisse la main. Que des Grâces ayez la poitrine et le sein, Et que tant de vertus, qui vous font admirable, Eussent pouvoir de rendre immortelle et durable La plus légère foy, vous avez nonobstant Senty le changement d'un courage ' inconstant. Qui desdaigne le bien d'une amour mutuelle, Pour suivre aveuglement une beauté nouvelle. Mais vous devez cesser de vous en tourmanter ; Encor que vous voyez une autre s'en vanter; Car un tout tel destin que le vostre s'appreste, Pour celle qui si haut fait sonner sa conqueste.

Je ne veux point blasmer la nature et les cieux, L'Amour, la providence, ou quelque autre des dieux; Je ne veux, d'une voix qui s'accorde à ma perte, Faire haut resonner une plaine déserte, Blasphémant la fortune, et ne veux point tascher D'amollir par mes pleurs la rigueur d'un rocher, Bien qu'il me fust loisible en si triste avanture De dépiter le ciel, l'Amour et la nature ; Et que je peusse aussi, déplorant mon malheur. Esmouvoir les rochers et les bois à douleur. Il faut que de mon mal seule ayez connoissance, Puis que de m'en guarir seule avez la puissance.

' Cœur.

ffid ^ KLEGIKS.

Car, heUs! û de vous ne vient ma goarison, l^a pourray-je espérer des choses sans raison? C'est pourquoy seulement k vous je me retire, Pour, me plaignant de vous, consoler mon marltrf . Si vous le permettez : car de vous offenser J'endureroy la mort plustost que d'y penser.

Ali! que j'ay de rejfret, quand je mets en mémoire Combien j'ay receu d'heur, de plaisir et de gloire, Depuis l'heure qu'Amour devers vous m'adressa, Et que son feu divin par vos yeux me blessa; Car, prcsqu'au mesme instant, vous eusles connoissam» Combien pour vous aimer j'enduroy de souffrance; Dont vous fustes touchée, et, chassant mon soucy. Vous me fistes sçavoir que vous m'aimiez aussi. Alors trop fortuné de vous je prenoy vie, Alors ma flamme estoit de la vostre suivie. Alors un mesme esprit nos deux corps anlmoit. Ainsi qu'un mesme trait nos deux cœurs entamoil.

llelasl qui me l'eust dit en ce tans désirable, Que vous aviez, madame, un vouloir si muable, Oiie mal je l'eusse creu 1 veu qu'ores que j'en suis Trop clairement certain, croire je ne le puis. Ni ne le croiray plus, s'il se pouvoit tant faire Qu'il vous plcust d'un seul mot m'asseurer le C4>ntrairf!. Hais vous souvient-il plus qu'en nos communs propos Vous ne me laissiez point un moment de repos. Jalouse et defflante, et tout vostre langraST^ Estoit de m'appeller inconstant et volage? Et toutesfois voyez que je n'ay point changé. Et que depuis trois ans que vos yeux m'ont rangé, De cent mille beautez l'aimable violance Ne m'a sçeu destoumer de vosire obeyssance ; Car, quand je ra'asseuroy qu'en feriez tout autant, Je voulois à l'envy vous demeurer constant Comme je fais encor, tenant à grand louange Que vous tant seulement ayez suivy le change.

Au moins si de mon lieu quelqu'un eust hérité, Qui par extrême amour eust ce bien mérité. Ou qui sçeust comme il faut d'une façon discrette Conduire et pratiquer une amitié secrelte; Qu'il peust dissimuler S(*s faveurs sagement. Feignant une tristesse en son contentement; Qu'il pleurast ses douleurs, vous nommast inhumaine, Ou qu'il dist seulement qu'il a pris quelque paine Devant que d'cstre aimé, j'en seroy moins fasché ; liais, alors que je voy qu'il fait si bon marché

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D'une cliose si rait* , et n'en fait presque coule, Mon extrême douleur toute rage surmonte. Il se rit de ces vers dont j'estoy si jaloux, Il fait voir des Tavenrs qu'il jure avoir de voua Pour mémoire et pour gage; il a vostre peinture, U dit qu'avez la sienne; il sçait vosire nature, 11 connoist vostre cœur et vostre intention, Et juge que pour luy vous souffrez passion; Bref, par tous ses discours il voudroit faire accroire Qu'il s'est acquis sur vous quelque belle victoire. Hé Dieu sçait la fureur dont je suis possédé, Voyant que vostre choix a si mal succédé I

Ores que sans relasche à moTi malheur je pense, Je n'ay contentement qu'à blasmcr l'inconstance Et demeurer tout seul, bastissant à part moy llille estranges desseins d'un homme hors de soy Et dis en soupirant: Chetif, que doy-je faire? N'ay-je pas contre moy toute chose contraire? A qui croiray-je plus? tout le monde est sans loy, Puis que mesme ma dame a violé sa foy. Ouelle eslrange rigueur se veit jamais descrite Par tragiques regrets, qui ne soit plus petite, Si l'on pense à la gloire où j'estois élevé. Et par quelle injustice à coup j'en suis privé? Malheureux qui dépend d'une dame muable I S'il est contant un jour, l'autre il est misérable; Sa nef vogue incertaine ores bas, ores haut ; 11 a peur, il s'asseure, il est froid, il est chaud, Kt n'a non plus d'an'est en son troublé courage Qu'il plaist aux mouveniens de la mer où il nage. Mon esprit sans relasche est ainsi tempesté. Car le vent qui l'esmeut n'est jamais arresté.

Mais que ne faites-vous. Ci beauté sans exemple ! Avec tant de thresors que l'ame en vous contemple Pour accomplir du tout vostre perfection. Que vous ayez un cœur qui soit sans flclion, , Que vous gardiez tousjours un vouloir immuable^ Qui plus que les beautez vous feroit admirable Et reluire icy bas : car sans la loyauté H n'est point de vertu qui monstre sa beauté; I omuie sans la lumière aux couleurs si duisante, Tout objet à nos yeux vainement se presante.

Or, bien que vous m'ayez ingratement laissé, El qu'un change impreveu fort avant m'ait ble^>$^.'•: l'icn qu'en voyant celiiy dont vosire ame est sai«i«* J'ay plus pitié de vous que de luy jalousie.

i»i ELEGIES.

Bien qu'aux divers combats qui se font en mon cœur, Le desdain quelquefois de ramout* soit vainqueur; Uien que le vray renom que j'ay d'estre fidelle, Avec grand avantage en d'autres lieux m'appelle, Voire et que mon esprit, qui se pense outragé. Consente au changement afin d'estre vangé; Helas I si ne sçauroy-je, il faut que je radvouê, Suivre assez constamment le change que je loué ! S'il m'en prend fantasie, aussi soudainement. Confus et repentant, mon vouloir se dément ; Je ne vous puis hayr, quand je vous vois si belle, Je ne vous puis aimer, vous sçachant inûdelle; Mes sens sont en débat, mon esprit agité Chancelle constamment d'un et d'autre costé, Et suis si possédé de ma fureur extrême, Que je n'ay rien en moy qui s'accorde à moy-méme. Que feray-je à la fin? que veux-je devenir? Je ne puis, malheureux, lâcher ny retenir 1 Tout bien considéré, mon plus grand avantage, C'est que je m'abandonne au vent et à l'orage, Et, calant aux destins que je ne puis forcer. Je consente à regret tout bas en mon penser, Qu'infldelle et parjure, et pis cent fois encore. Il faut, bon gré mal gré, que mon cœur vous adore.

C'est en vain qu'on essaye à forcer la puissance Du ciel, qui nous contraint depuis nostre naissance. Il fout tout laisser faire à la fatalité; Car on ne peut changer son terme limité. Pour courir à clos yeux aux hazards de la guerre, Chercher toutes les mers, rauder toute la terre. Ou pour vivre à son aise et se contregarder, Le destin ne se peut haster ou retarder.

Tel avoit mille fois attendu le naufrage, L'hyver en pleine mer, qui, joignant le rivage, Apres s'estre asseuré des frayeurs do la mort, S'est veu sans y penser submergé dans le port; Ainsi que moy chetif, qui fais expérience Que le malheur nous prend lors que moins on y pense; Car je me voy surpris et blessé durement, Alors que j'esperoy vivre plus seurement.

Durant le tans piteux que la France embrasée Tournott le fer contre elle en deux pars divisée.

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