LIVRE I. f
Nais si, par mon malheur trop cruelle et trop flere. Vous ne vous fléchissez au son de ma prière» Sans plaisir, sans conrort, triste et désespéré, Je veux blasmer le ciel contre moy conjuré, Et maudire ma vie, où tout malheur abonde. Prenant congé d'Amour, le seul bien de ce monde. Car que me servira que je sois redouté. Que j*aye en mon printans maint effort surmonté. De m'estre veu le chef de si grandes armées. D'avoir des ennemis les campagnes semées, D'estre échappé vainqueur de cent mille dangers, D'estre le seul effroy des princes estrangers, D'un roy si généreux avoir pris ma naissance, f 'ourageux, indonté, d'invincible puissance ; Avoir dessus mon front semé tant de lauriers. Avoir jeune arraché la palme aux vieux guerriers. Jusqu'au plus haut du ciel planté ma renommée. Que le tans ny la mort ne rendront consommée, Bioi voulu d'un chacun, bien craint, bien estimé. Si de vous seulement je ne puis estre aimé. Et si vous refusez de m'estre favorable? La grandeur sans amour est chose misérable.
J'aimeroy beaucoup mieux estre né bassement, N'avoir point tant de cœur, ny tant de sentiment, Que mon esprit fust lourd et mon ame pesante, ]tfa douleur pour le moins ne seroit si cuisante; Car plus un homme est grand et de gloire apimé. Plus chaud est le brandon qui le rend consumé; Et le mal qui le presse est beaucoup plus terrible Que celuy du commun, qui est presque insensible. Puis je croy fermement qu'Amour victorieux A des flèches à part pour les rois et les dieux, Et ne sçauroy penser que les grands il surmonte. Comme le peuple bas, dont presque il ne fait conte. Lasl de ses traits choisis mon cœur est traversé, Il a tout dedans moy son carquois renversé; Je suis sa trousse mesme et sa chaude fournaise ; Vos yeux et mes pensers en nourrissent la braise. Dont mon cœur languissant sera tost dévoré. Si par l'eau de pitié ce feu n'est modéré. Car, le voulant couvrir d'une froide apparence, Par ma discrétion j'accrois sa violence; De vous voir bien souvent ne faisant pas semblant. Quand je suis tout en feu feignant d'estre tremblant, Et me monstrant joyeux en ma douleur cruelle, Seul entre tous les grands qui mes amours recelle.
Car eux commanément au lieu de les celer, Trouvent mille sujets pour en faire parler, Où moy je les contrains et les cache en mon ame, Aimant mieux endurer que de nuire à ma dame, Et ne voulant qu'un peuple ignorant et sans loy Connoisse mes désirs et babille de moy.
Ceux qui sçavent comment à part je me retire. Que je me plais tout seul, que j'aime tant à lire Les passions d'Amour, ses effets rigoureux, Jugent tout aussi tost que je suis amoureux. Ils le disent assez, mais ils n'ont connoissance Que TOUS me reteniez en vostre obéissance. Tant je sçay bien couvrir mon désir violant, Qui, las! croist d'autant plus que je le vay celant! Nais j'aime mieux souffrir une douleur plus forte. Que mon allégement quelque ennuy vous apporte ; J'aime mieux me priver du beau jour de vos yeux. Fuyant ce que j'adore et que j'aime le mieux. Car j*ay ce reconfort, qui mon mal diminué, l>e penser .que ma foy par-là vous soit connue, Et que la vérité de mon affection Se découvre aisément par ma discrétion.
Qui est de fermeté le plus seur tesmoignage; Jamais homme discret ne sçeut estre volage.