‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 84 sur 163 · LIVRE II. 20S · texte numérisé non relu

LIVRE II. 20S

Expert j*en puis parler, sa faveur j'ay sentie, Quand plus fort la raison s'est de moy divertie; Quand je suis tout de flamme et que, chargé d'ennuis, Par la ville à grands pas j'erre toutes les nuits,- Toujours ceste déesse à mon secours se monstre. I^es batteurs de pavé qu'aux destours je rencontre, Ne m'ostent point ma cape, et leur fer rigoureux Ne se trempe jamais dans mon sang amoureux. U flroid des nuits d'iiyver ne me porte nuisance, Ni le serain, ny l'eau qui tombe en abondance; Je ne me sens de rien, tout aide à ma santé, Pourveu qu'à la parfin, ayant bien escoulé, Lasse de mes travaux, celle qui m'est si belle, Entr'ouvrant la fenestre, à voix basse m'api^elle.

0 toy quiconque sois, qui te vas retirant Si tard en ton logis, ne sois trop enquerant ! Pren ton chemin plus haut, porte basse la veué, Ne pense à remarquer ny rendi*oit ny la rue, Fay haster ton flambeau, toy-mesme avance-toy, Et ne t'enquiers jamais de mon nom, ny de moy ; Ou si sans y penser tu viens à me connoistre, N'en ouvre point la bouche et n'en fay rien paroisUv. Tout mystère d'amour mérite estre caché; Qui en use autrement commet un grand péché. Toutesfois quand la langue indiscrette et mauvaise D'un sot entreprendroit de corrompre nostre aise, Il s'en faudroit mocquer : car, maistresàe, aussi bien Vostre raary l'oyant n'en croiroit jamais rien. J'y ay mis trop bon ordre : une de ces sorcières Qui commande aux esprits, hostes des cimetières. Fort sçavante en son art, experte à conjurer, Qui pourroit des enfers Proserpine tirer, Qui sçait tous les secrets de Circe et de Medée, Et quelle heure ou quelle herbe est plus recommandée, Avec de puissans mots, par trois fois rechantez, A pour moy tous les yeux des maris enchantez. Si le vostre en mes bras vous voyoit toute nuë, 11 ne croiroit jamais la chose estre advenue. Nais sçachez que ce charme est pour moy seulemant, 1 1 ne vous serviroit pour aucun autre amant; Car si vous présumiez tant soit peu luy complaire, Mary, frères, voisins, sçauroient toute l'afliaire. I.a vieille me l'a dit pour vous en adviser, Nais de toutes faveurs vous me pouvez user Et sans crainte à mes maux donner pronte allégeance ; Jamais vostre mary n'en aura connoissance.

iJ

29i ELEGIES.

Geste bonne devine, avec son grand sçavoir, Fait serment qu'elle peut les courages mouvoir, Soit des prisons d'Amour ouvrant toutes les portes, Soit les plus libres cœurs chargeant de chaisnes fortes.

Noy-mesme en ay fait preuve, il le faut confesser. Elle m'a fait trois nuits à la lune passer. M'a fait plonger trois fois la teste en la rivière ; J'ay fait maint sacrifice avec mainte prière, Tandis que de parfuins mon corps elle purgeoit. Et de noires liqueurs son bras nud m'aspergeoit.

Il est vray qu'en mes vœux, ô seul but de ma vie! D'eschapper de vos mains je n'avoy point d'envie. Je prioy seulement, d'amour tout enflammé. Qu'en vous aimant bien fort je fusse Inen aimé, * Que jamais nostre ardeur ne se peust voir estainte. Et que plus désormais vous n'eussiez tant de crainte. Voilà tous les souhaits qui contant me i-endroient. Si le ciel n'estoit sourd, je sçay qu'ils adviendroient, Et qu'un trait plus aigu, perçant vostre courage, Vous seriez moins craintive, et moins tiède, et moins sage.

Rompons tous les presens d'une ame si traistresse, Rompons ces bagues d'or, rompons la blonde tresse, Dont mon cœur par mon bras est esclave rendu, Rt que tout le passé soit tenu pour perdu ; Noyons-en la mémoire et l'amour tout ensemble; Brisons ce diamant, qui si mal luy ressemble. Et brûlons ces escrits qui sembloient embrasez. Mais qui, comme son cœur, sont feints et déguisez. Ah ! je veux qu'on me saigne et qu'on m'ouvre les veines, Laissant couler le sang dont elles sont si pleines, ('e méchant sang brûlé, qui me faisoit l'aimer, Rt qui dans mon cerveau sçavoit si bien former Tant d'images trompeurs de façon différente, Qui toujours pour mon mal me la rendoient présenta. • IHustost que ce venin hors de moy ne chasser, Je veux avec le fer son portrait effacer Du rocher de mon cœur; car si fidelle place Ne doit tenir en soy rien* tant plein de falace. Pauvre amant misérable, où te voifr-tu réduit? D'où se levoit ton jour te vient ores la nuict ; Tes soupirs sont per.lus, ta foy tant eàlim<''e Dans une terre ingrate a tout esté semée.

Page 1