LIVRE II
Nais, 6 cruel aoiy 1 ta flamme est-elle estainte. Que tu n'es point touché de ma dure complainte? Ton oreille est bouchée à mes cris enflammez, Et pour ne voir mes pleurs tes beaux yeux sont fermez. Ah ! que de desespoirs tyrannisent ma vie 1 Helasl tourne un regard devers rooy, je te prie! Respons-moy, Lycidas ; peux-tu voir sans parler Ton malheureux Damon tout en pleurs s'écouler?
Au nom de son amy, miracle I il s'evertué D'élever quelque peu sa prunelle abbatnê, (hii semble une fleurette où toute humeur défaut, Sèche sur un rivage espuisé par le chaud ; Mais Clothon, qui plus loin n'a limité son terme, D'une outrageuse main pour jamais la referme.
Damon, plus que devant au dueil s'abandonnant, Rend d'esclatans regrets l'air voisin resonnant, Couvre le corps de sang, de cheveux et de larmes. Et tOQ^jours la fureur luy fait nouveaux allarmes, Qui ne casse qu'alors qu'un spasme appesanti Luy dérobe l'esprit, de foiblesse amorti.
Tandis des faits nouveaux la courriere emplumée Par tout ceste merveille aussi-tost a semée. Chacun court sur la place, et sent en approchant Qu'un long trait de pitié son esprit va touchant ; Au moins humain de tous l'œil de larmes déboute, Et du plus mort des deux les regards sont en doole.
Alors quelques amis, que la foule entourott, Trouvant l'un tout glacé, l'autre qui respiroit. Portent, en soupirant de façon lamentable, Le blessé dans un licl, le mort sur une table.
Quel rempart assez fort la raison te garda, En ce torrent de dueil, qui sur toy déborda. Valeureux Cleophon, quand la triste merveille D'un tel bruit vint frapper ton ame et ton oreille? Le rodier de ton cœur, d'invincible vertu, A ce terrible choc se vit presque abbatu, Et rompu de tout point par la vague effrénée. Tant peut l'amitié sainte en une ame bien née ! Sceptre ny majesté n'ont pouvoir d'empescher Que cette affection ne le vienne toucher, Court au lieu piteyable, où, d'une force extrême Reserrant et pressant son angoisse en soy-mesme, S'approQlie du blessé, qui mourant languissoit. Et plus à son amy qu'à son mal il pensoitl
Ce grand roy le console et, d'un plaisant langage, Voile de son ennuy, luy remet le courage.
3)0 ELBGIRS.
Voit de ses coups divers sonder la profondeur, Et pour le secourir roet au loin sa grandeur.
Qu'on ne me vante plus Tamitié vengeresse Du preux fils de Tlietis, seur rampart de la Grèce, Ni le feu saint et beau dont fylade est forcé. Quand il s'offre à mourir pour Oreste insensé! S'esteigne le renom d'Hercule et de Thésée, Et de ceux dont la gloire en tout agc est prisée, Qui se sont de mortels dans le ciel élevez. Pour les droits d'amitié saintement observez! Mon prince, le plus grand de cette terre basse, Comme en toutes vertus en cecy les surpasse : iNul divertissement sa douleur ne déçoit. Des yeux ny de l'esprit le somme il ne reçoit. Tant cet ennuy le point ; donne, promet et prie. N'estime rien trop cher pour racheter sa vie ; D'autour de son chevet il ne se peut bouger, Et de sa blanche main le fait boire et manger; Importune le ciel de vœux et de prières ; Bref, pour fléchir la mort tente mille manières. Nais ceste âere Parque, aux ravissantes mains. Seule des deftez est sourde aux cris humains; Sans pitié d'heure en heure elle abat sa jeunesse, Et d'un si beau séjour se veut faire maistresse.
Amour, qui s'y logeoit superbe et redouté, Luy résista long-tans d'un courage indonté ; Et durant qu'il demeure un seul trait en sa trousse, Tousjours brave et vaillant, arrière il la repousse. En fin il est contraint, foible et tout desarmé. De quitter en pleurant un logis tant aimé, Déconfit, esperdu, traisnant l'aile blessée, Comme un qui s'est sauvé d'une place forcée.
Or quelque peu devant que l'extrême accident Couvrist ce point du jour d'éternel occident. Durant qu'autour du lict maint grand soupir resonne,' Et que Cleophon mesme aux regrets s'abandonne, Damon, le regardant, son esprit renforça, El ces derniers propos avec Tame il poussa :
Prince, honneur de nostre âge et sa gloire première, Qui fus mon heur, mon tout, mon ame et ma lumière, Kt le seras tousjours icar malgré son effort, L'amitié cette fois surmontera la mort). J'estime heureusement ma carrière achevée. Ayant jusqu'au tombeau ton amour esprouvé^, Et remporte en mourant un éternel plaisir D'avoir si dignement sceu loger mon désir.
LITBE II. 321
Si de peu de saisons ma vie est limitée,
Ayant d'un si grand roy la faveur méritée,
Je n'ay qu'assez vescu, mes esprits sont conlans :
« Tous ceux qu'aiment les dieux ne vivent pas^ong-tans.j»
Je jure par ton nom, qui m'est si doux à l'ame, Qu'un seul trait de douleur au trespas ne< m'entame. Fors du mal qui t'afflige, et l'ennuy de n'avoir, Te servant plus long-tans, témoigné mon devoir. Ce regret seulement suivra ma sépulture, Et par rooy Lycidas le semblable te jure. Qui las ! toutes les nuits se lamente dequoy Le tans ne t'a fait voir plus d'effets de sa foy. Mesme la nuit dernière, en l'horreur plus espesse, Alors que tous mes gens de peine et de tristesse Gisoient appesantis, de mon œil non touché Des pavots du sommeil, foible, il s'est approché, Sanglant, la couleur palle et la façon peu gaye. Et couvroit de sa main la grandeur de sa playe. UelasI bien différant de celuy qu'il souloit, Quand sa jeune beauté tant d'appas receloit !
Damon, me disoit-il, pour qui la destinée N'a fait dés mon aurore accomplir ma journée, Voicy ton heure proche, il te fSiut avancer; Tay resté jusqu'icy pour ne te point laisser. Afin que, comme en terre, aux planes Elysées On ne voye un seul jour nos âmes divisées. Mais devant, cher amy, que tu quittes ce lieu, A mon prince et au tien dy l'étemel adieu, Conte luy qu'en mourant j'en son nom en la iK)ucli>^, Et que touijours de luy le souvenir me touche. Regrettant de n'avoir, suivant ma volonté. Monstre de quelle ardeur j'adoroy sa bonté ; Dy luy que d'autre ennuy je n'ay l'ame oppressée, Mais fay-le prontement, car ton heure est pressée,
Je vouloy luy respondre alors qu'il s'envola, Et mon embrassement rien que vent n'accola.
Reçoy donc ce devoir dont iwur luy je m'acquille, Et croy que ta vertu ne tat onc mieux écrite Qu'elle estoit en son cœur à toy seul réservé. Où jamais autre trait ne put estre engravé ! Croy, s'il te plaist, aussi que la Parque ennemie, Ni du triste Lethé l'onbliance endormie. Jamais en nos esprits ton nom n'effacera ; Un breuvage amoureux sa liqueur nous sera, Qui de tout autre objet emportant la semblance, En nous tant seulement lairra ta souvenance,
3â ELEGIES.
Sur les myrthes ombreux comme oiseaux voletans, Et tous deux à Tenvy tes louanges chantans. Aux esprits bien-heureux nous les ferons entendre, Qui, ravis, nous suivront afin de les apprendre. Et serons comme dieux en la troupe estimez, Au nom d'un si grand roy qui nous a tant aimez.
Reste, prince, invaincu ; que ton ame s'appaise, Afin que sa douleur ne trouble point nostre aise ; Obeys sans murmure au vouloir du haut Dieu, Et de ma foible voix oy ce dernier adieu.
Adieu, chers compagnons dont la foy m'est connue ! Si le pouvoir me faut, l'Amour me continué ; Aimez-moy donc tousjours, et veuillez retenir. De Lycidas et moy l'éternel souvenir; Et pour doux appareil de vostre ame blessée, Ayez incessamment nos noms en la pensée. Or adieu, Cleophon, adieu, mortel séjour I lia mort m'oste à ce coup la parole et le jour.
Ainsi mourut Damon, l'ornement de son âge, Un Narcisse en beaux traits, un Mars en grand courage; Le ciel, qui pour sa gloire accomply Tavoit fait, S'il ne l'eust retiré, demeuroit imparfait.