‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 97 sur 163 · AU RU Y CHARLES IX · texte numérisé non relu

AU RU Y CHARLES IX

Je veux chanter Roland, ses fureurs et sa rage, Je veux chanter d'Amour la tempeste et Torage, La colère indontée et le forcenement (iui troublèrent Tesprit d'un misérable amant, Délaissé sans raison d'Angélique, la belle, •Déplorable loyer d'une amour si fldelle. Charles, roy magnanime issu du sang des dieux. Je chante en m'essayant ces regrets furieux, Attendant qu'une fois plus hardiment j'entonne Les combats achevez pour sauver ta couronne, (juand le discord mutin, par la France allumé, Rendoit contre l'enfant le père envenimé. Tandis*, d'œil favorable et de royal courajje Reçois ce que j'appens aux pieds de ton imagé ; Et si tu pris jamais plaisir à mes écrits,^ Enlen de quelle ardew cet amant fut épris.

Le grand dieu des amours, dieu de telle puissance Qu'encor il n'a trouvé qui luy flst résistance, Un jour blessa Roland, le redouté guerrier, Le vaillant palladin, le brave avauturier;

* ËnaUeiHlant*

KO L AND FUr.IKlX. '.iîi

Et bien (lu'it n'eust pas eiainl une puissanle arnu'r,

si lobt qu'il eut d'un Irait sa poitrine entamée,

Et que de deux beaux yeux le rayon s'espandit,

11 mit les armes bas et vaincu se randit.

r,hetif, que feroil-il, si la céleste bande I

Des esprits immortels, si le dieu qui commande I

Aux enfers ténébreux, et cil qui peut donler (

L'orgueil des flots mutins, n'ont sceu luy resibitr.'

Or pour fléchir le cœur de sa fiere niaislrt'gbc, U fait en mille endroits retentir sa prouesse. Rn Inde, en Tarlarie, et desjà TOriant, Restant tout estonné, va ses faits publiant; Puis il repasse en Gaule, où le peuple d'Espagne, Le Numide et le More emplissoient la campagne, (Conduits par Ajframant, qui desjà se promet Que la France captive à ses loix se soumet.

Là de mille beaux faits il enrichit sa ijloire,

Là de mille combats remporta la victoire ;

Il foudroyé, il saccage, horrible et furieux,

I t l'ennemy, qui craint son bras victorieux,

Fuit au devant de luy, comme dedans la plaine

Fuit au devant du loup le mouton porte-laine. Qui a yeu quelqucsfois tournoyer dedans l'air.

Gronder et faire feu le tonnerre et l'éclair,

Puis, tombant tout à coup en mille eslranges sortes,

Esclater et partir les roches les plus fortes,

Briser les marbres durs, crouler les fondemens,

Kt pesle-mesle encor brouiller les elemens,

il a veu ce guerrier, qui porte, en tous allanncb,

La foudre en sa main droile et la mort dans^ses armes,

tt comme un nouveau Mars, débâchant et taillant,

Fait refroidir le sang du plus brave et vaillant. •

On n'oit autour de luy que raorlelles complainte»;

Son espée et son bras et ses armes sont tain tes

Du sang de« ennemis: car rien ne les deffend,

Maille ny corselet, quand Durandal descend.

11 fend, il taille, il perce, il frappe, il tuê, il chasse.

Chacun fuit devant luy : qui son armet délace,

Qui laisse choir sa lance, et qui sou ventes fois

Quitte là sor. espée, et fuit ded.ins le bois

Qui deçà qui delà, et leur ame craintive,

A chaque flair de vent croit qu'encore il les suive,

Qu'il presse leurs talons et qu'il hausse le bras,

l'our les priver de vie au milieu de leurs pas. Gomme un jeune chevreuil, qui dedans son bocayc

A veu le fier lyon, chaud de soif et de rage,

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326 ROLAND FUBIECX.

Uui inassaa^e sa inere et, convoiteux de san^, . En deux coups la déchire et luy mange le flanc; Craintif, il prend la fuite, et d'une course isnelle ' Escliappe et se dérobe à la beste cruelle; Une branche, une feuille, une halaine de vent L*horreur du grand lyon luy remet au devant.

Ainsi devant Roland la tourbe espouvantée S'enfuit à qui mieux mieux d'une course hastée; Et luy, foudroyant tout, laisse altérez de coups Chevaux et chevaliers aux mâtins et aux loups.

Jà desjà le renom de sa force admirable t^e rendoit en tous lieux terrible et redoutable; .là se disoit par tout qu'il n'avoit son pareil Depuis les Indiens jusqu'au lict du soleil; Quand au mois plus ardant, lors que la canicule De la terre et du ciel tous nuages recule. Ayant depuis deux jours vainement pourchassé Le vaillant Mandricard, il descend, tout lassé Me chaud et de travail, auprès d'un clair rivage, Ombragé des rameaux de maint arbre sauvage, Et dont l'émail divers, richement piolé, Des baisers du soleil n'estoit point violé. L'œillet y florissoit, l'amaranthe et la rose, Et Glytie au soleil sa robe avoit déclose ; Le myrthe y prenoit place, et le lis blanchissant, Et la fleur du mignon, qui -mourut languissant Par trop aimer son ombre et la figure vaine, Qu'il veit en se mirant es eaux d'une fontaine.

Le soleil, s'avançant pour parfaire son tour, A moitié du chemin nous marquoit le my-jour, Quand Roland y survint, qui tout par tout degouste, Et de son mal prochain le chetif ne se doute; Il pensoit reposer, mais, au lieu de repos, Un espineux travail le perça jusqu'à l'os. Chevalier malheureux, à qui la destinée Reservoit la douleur d'une telle journée! Car, en se destoumant, comme il levé les yeux Vers les arbres prochains, il voit en mille fieux Le nom de sa déesse engravé sur l'écorce, Témoignage évident d'une amoureuse force. 11 admire le chiffre et remarque soudain De la belle Angélique et les traits et la main. Pai*quoy tout estonné pensivement regarde, fit d'un œil plus subtil, curieux, il prend garde

I Rapide, du mot italien snello-

ROLANH FURIKCX. r.47

A tout cela qu'il voit, et lil par tout encor, Enlacez de cent noeuds : Angélique et Medor.

Desjà d'un chaud despit sa poitrine est attainlr, Et maint jaloux penser le fait pallir de crainte; Autant de traits qu*il voit, autant de clous ardans Amour fldie en son cœur, qui s'enfoncent dedaut». Encor il ne sçait pas que tout cecy veut dire; Toutesfois il frémit, et dans Tame il soupire, iHiig il se réconforte, et de tout ce qu'il voit U s'eflforoe de croire autrement qu'il ne croit. 11 feint mille discours et pense à l'avanture (Jue quelque auti« Angélique a fait cette escrituie ; Puis il connoist la lettre et voit qu'il se déçoit. Mais une autre espérance aussi-tost il cou^>oit.

<• Hors de moy, ce dit-il, penser qui me dévore ! Je connoy maintenant que celle que j'adore (Amour en soit loué) m'aime parfaitement, ITayant sous un Uedor déguisé finement; Car je suis ce Medor et connoy que ma dame, En déguisant mon nom, veut déguiser sa flame. »

Ainsi disoit Roland, mais un nouveau penser Luy fait presque aussi-toi»t ce propos délaisser ; Son frisson recommence, et ce qui le fait craindre S'eifveninie et s'accroist plus il le veut contraindre.

Comme le simple oiseau, qui s'engage et se prend Au piège et à la glus que l'oiseleur luy tend. Tant plus qu'il bat de l'aile et que plus il s'ell'urce De se desempestrer, plus la glueuse amorce L'attache et le retient : Roland en est ainsi, Qui sent croistre tougjours son amoureux soucy. Or' il rêve immobile, et or' il se destoume, Puis deçà, puis delà, et jamais ne séjourne Son penser variable, et sent dedans le cœur Un combat obstiné d'espérance et de peur.

Discourant en ce point sans qu!il pense à soy-inesnie, Tant il est possédé d'une manie extrême, II vient jusques aux lieux où les amans heureux, Sur la chaleur du jour doucement langoureux, . Se retiroient à l'mnbre au frais d'une fontaine. Où de mille plaisirs ils enyvroient leur paine. Ores de leurs désirs doucement jouyssans, Ores demy-lassez mellement languissans; Et soudain, repiquez de l'amoureuse touche, Ils se tenoyent collez la boudie sur la bouche, Le flanc contre le flanc, et nageol«nt à souhait Dans le fleuve d'Amour de nectar et de laict.

358 ROLAKl» FURIEUX.

Medor, pour faire foy du jHaisir desiiabJe, Qui l'avoit bien-heure dans ce lieu délectable, Par dessus tous les dieux, avoit subtilement Kii mille et mille endroits peint son contentement. On voit tout à l'entour mainte et mainte devise, Et ne peut courir l'œil un seul lieu qu'il n'y lise tiravé de cent façons : Angélique aux beaux yeux, Angélique et Medor le favori des cieux I

Roland regarde tout, ayant l'amc saisie De la froide poison d'une aspre jalousie, fit chancelle inconstant, comme le prestre saml Que le tan de Bacchus trop vivement attaint; «h- ainsi que tousjours de plus près il s'approche, Kt contemple estonné la fonUine et la roche, Toui-nant mille discours en son entendement, Voit ces vers de Medor engravez fraischement : « 0 tertres verdissans ! ô fidèles ombrages Des antres ténébreux, des prez et des rivages! 0 bois délicieux! ô doux courans ruisseaux, l.s|H»sement bordex d'amoureux arbrisseaux : Où la belle Angélique, omemeul de cet âge, i)m de tant de giands rois enllamma le courage, La fille à Galafron, seul miracle des cieux, Celle qui fil trembler les plus audacieux. Abaissant sa hautesse et sa race royale, A uioy, pauvre Medor, se flst si libérale, Que mille fois ensemble en mille heureux plaisir*, Avons donné relasche à nos bouillans désirs.

« Pour ces douces faveurs entre vos bras reculs, Tertres, ombrages, bois et cavernes moussues, Herbes, rives et Heurs, je ne puis avancer, Si je veux présumer de vous recompenser : Parquov, ne pouvant mieux, je bénis à toute heure, De cœur, d'arae et de voix, cette heureuse demeure; Priant tous palladins qui passeront icy. S'ils ont jamais scnty le doux-poignant soucy Du grand vainqueur des dieux, qu'aux fidelles ombra|ï«**- Aux antres ténébreux, aux prez et aux riVages, Aux bois délicieux, aux doux courans ruisseaux, Ebpessement bordez d'amoureux arbrisseaux, Us souhaitent ainsi : ces lieux tant désirables Ayent à tout jamais les nymphes favorables, La lune et le soleil, et Jamais pastoureau Ne puisse en leur giron conduire son troupeau. "

Cinq ou six fois Roland relut cette écrilui-e. Les yeux tousjours fichez contre la roche dure,

ROLANIi FUltlBUX. }S0

Nouveau rocher lay-mesme et sans nul mouvement,

Tant ce coup impreveu trouble son jugement !

Ihiis il relit encore et, cherchant, il essaye

A pouvoir trouver fausse une histoire si vraye,

Mais ce qu'il voit empraint ne se peut demenlir.

Et luy Cfiut à ses yeux malgré luy consentir.

11 n*a plus sur le front cette audace engravér ,

11 a le teint jaunastre et la face cavée ;

Son cœur est si serré, qu'il ne sçauroit pleurer.

Ni du chaud estoraach une plainte tirer ;

Mais tout pantoisement il halette de rage.

Car le flux débordé, qui grossit son courage.

Teut sortir tout à coup, et se pousse et se suit,

Mais au lieu d'avancer se bouche le conduit,

Comme le vase estroit dont l'eau, pour sortir toute,

S'empesche et se contraint de filer goûte à i?nut(>.

Si ne veut -il se rendre, ains tasche à s'alléger,

Ne croyant que sa dame ait l'esprit si léger,

Mais que quelque jaloux, d'une arae injurieuse,

A tramé tout cecy pour la rendre odieuse.

« Las! dit-il, quel qu'il soit, comme il a de bien prc.s

Imité sa main belle, et sa lettre et ses traits! »

Ainsi d'un foible espoir sa douleur il console,

Et se remet un peu du soucy qui l'afible.

Il remonte à cheval sur le point de la nuit,

Lorsque desjà la lune au ciel claire reluit,

Et que Phebus lassé dans la plaine azurée

Va plongeant le trésor de sa tresse dorée.

Cheminant sans chemin, or' à gauche, or' à droit,

11 n'avanee beaucoup que d'un haut tertre il voit

Haut rejaillir du feu d'une maison prochaine.

Oit abayer les chiens et, sortans de la plaine,

Il entendit béeler tes innocens troupeaux.

Et les mugissemens des bœufs et des toreaux.

11 vient droit au village, où tout las veut descendre. Et soudain un garçon son cheval luy vint prendre, Un autre le desarme et, du haut jusqu'au bas. Un autre met la nappe et la couvre de plas. Mats l'accez continu du mal qui luy coinmandt» Le degouste si fort, qu'il n'a soin de viande ; Plus cherche de repos, plus trouve de langueur Kl d'aiguillons poignans qui pénètrent son cœur ; Car il voit tout partout, aux fenestres et portes. Angélique et Medor lacez de mille sortes. Quelquefois il vouloit la cause en demander, Mais une froide penr ne luy fait haznnler

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