ROLAND FURIEUX
Car il fremist tousjours et, ce qui est doutable, Il craint qu'en le cherchant le troure véritable, Hais il a beau fQir : car l'obstiné malheur Ne luy veut esp.irgner un seul point de douleur.
L'hoste de la maison, qui voit comme il soupire, Qu'il tient la veuê en bas, et qu'il tire et retire Tant de sanglots rompus, pensant le resjouyr, Luy veut des deux amans le discours foire ouyr.
• Cessez, gr^nd chevalier, dit-il, de vous contraindre, Et chassez le regret qui dedans vous fait plaindre ; Si vous estes pressé d'angoisse ou de courroux, Sans le couver aiifti, bannissez-le de vous. Il vous faut espérer : long-tans n'est importune L'ombre aux rais du soleil, aux vertus la fortune; Le sort de nos projets se joué insolemment. Le seul estât des dieux est franc du changement. Mais quel autre nuage en si grande jeunesse. Peut troubler vostre esprit, que la feinte rudesse D'une beauté superbe? hé, bien qu'il fust ainsi. Devez-vous sans espoir vous gesner de soucy? La femme est variable, et telle en sa pensée S'accorde à vostre amour, qui s'en monstre ofTençée; Puis la loy du destin, disposant d'icy bas, Rond heureux bien souvent ceux qui n'y pensent pas. « Ji'un de ces jours derniers, durant la saison l»elle Que les prez et les bois prenneiit robe nouvelle, M'égarant par les champs, du bon -heur adressé. Je découvre à mes pieds un jouvenceau blessé, Qui tiroit à la fin, et d'une large vaine Son beau sang rutsseloit comme d'une fontaine ; Son chef estoit poudreux, son teint palle et séché, Pareil au jeune lis que l'orage a touché, Sans effort, sans vigueur, lorsqu'on celte Infortune Il esprouva dn ciel la faveur opportune ; Car presqu'au mesme instant une vierge y survint, Dont l'ame à cet objet toute pitié devint. La nimphe n'avoit lors qu'une vesture telle Que la porte en ces bois la jeune pastourelle. Mais son (fort vénérable est plein de gravité, Qui nous descouvre en terre une divinité. Ses regai*ds, ses façons, sa grâce et sa hautesse Me confirment encor que c'est une déesse. Pronte, entre deux cailloux, d'une herbe elle pila Et retint dans sa main le jus qui distila, Le versa dans la playe, et tellement s'efforce, C^'elle eslanche le sang et qu'il eust quelque force ;
ROLAND FUR l LUX. 331
Puis doucement porté dans ma proche maison, La belle en prend le soin tant quMl ait guarison.
« Il reprint aussi-tost sa beauté coustumiere : Il avolt les yeux noirs, flamboyans de lumière, La fHce ouverte et belle et le teint blanchissant, Rehaussé par endroits d'un émail rougissant. Cestoit le*mesme amour ; Tor de sa tresse blonde Faisoit honte aux cheveux de ce grand œil du monde. Bref, il estoit si beau, qu'Angélique Taima (Lanimphe avoit ce nom) et si bien s'enflama. Qu'elle mesprise tout et n'est plus entenlive Qu'à giiarir le cruel qui la fait mouiir vive, Ore froide, ore chaude; et, comme il guerissoit, La belle une autre playe en son ame reçoit. S'il reprend sa beauté, le chaud-mal, qui la tuô. Fait que de plus en plus la sienne digiinuê Et se consume, ainsi qu'on voit dessus un mont Aux rayons du soleil la neigé qui se fond ; Et luy f^ttt à la fin, tant son désir la donto, Qu'elle chasse de soy toute craintive honte Pour demander mercy, tout à l'heure octroyé. Et le tans du depuis est par eux employé En tous ces jeux mignards, où doucement se bagnrnl Ceux-là que la jeunesse et l'Amour acôompagnent.
« Oubliant la douleur qui les avoit pressez, Ils se tiennent sans fin l'un et l'autre embrassez. S'ils partent du logis ils vont tousjours ensemble, Et l'Amour avec eux, qui leurs deux cœurs assemble. Or' ils sont dans un bols estendus à l'envers, Or", sur le chaud du jour, ils se tiennent couvers De l'ombrage d'un antre, et, à lesvres decloses, Ils cueillent mille œillets, mille lis, mille roses; Puis, témoins de leurs Jeux, ne se trouve arbrisseau, Qu'or' avec un poinçon, or' avec un couteau. Ils n'y gravent leurs noms ; mesme la roche tendre Par maints chiffîres subtils leurs amours fait enten<lre. Voilà comme un bon cœur ne doit jamais faillir. Pour quelque grand meschef qui le vienne assaillir. Car lorsque nous pensons estre plus misérables. C'est alors que les cieux nous sont plus favorables. »
Ainsi dit le pasteur, et laisse là Roland, Qui dedans et dehors de rage est tout brillant. . Il veut celer son dueil, mais rien : car, quoy qu'il face, Les douleurs de son cœur se font voir sur sa face. Et, bien qu'il sé contraigne, il verse sans repos De la bonche et des yeux des pleurs et des sanglots.
ROLAKD FlIBIEUX.
Puis, lorsqu'il se voit seul, la douleur, qui le guide, Luy commande plus fort et va laschant la bride An penser qui l'emporte, et sans trêve il respand Tn grand fleuve de pleurs, qui des yeux luy desçand Jusques sur la poitrine, et le soin qui l'esveille Ne luy veut consentir qu'un moment il sommeille.
Deçà, de là se vire, ores sur ce costé, Ores dessus cet autre ; il n'est point arresté. Se tourne impatient, et, quelque part qu'il aille, Sa jalouse fureur luy livre la bataille, n cherche tout le iict, les plumes estreignant, Et ne trouve un endroit qui ne soit plus poignant Que l'espine et la ronce, et pense, en cette paine. Que c'estoit le lieu mesme où sa belle inhumaine Caressoit son Medor, et, pour ce tout despit, Il abhorre la plume et saute hors du Iict.
Gomme quand un berger sur l'herbe se renverse Et découvre à ses pieds, marqué de couleur perse, Un serpent qui se traisne en sifflant bassement, Tout estonné se levé et fuit hastivement.
Roland, plein de dédain, s'habille en diligence; 11 vestit son hamois, reprend sa forte lance Et ressaute à cbeval, sans attendre le jour, Ni que la belle Aurore annonçast son retour. 11 pique à travers champs, et la nuit solitaire. Qui tient tout assoupy, refraischit sa misère. Il s'outrage soy mesme, et d'un cry furieux Il maudit l'innocence et blasphème les cieux. Et sanglotte sans fln; puis, quand le jour se levé, Son trop ferme soucy plus durement le grève. Il va deçà de là par les lieux écartez. Et fuit tant comme il peut les bourgs et les citez. Sa veuê est égarée, et, avec triste mine. Sans penser au chemin, tout le jour il chemine, Laschant maints chauds regrets et maints soupirs tranchaus, Qui renflarnment le ciel, l'air, la terre et les champs; Il forcené de rage, et sent dedans sa teste Pesle-mesle tourner l'orage et la tempeste; El Neptune, en hyver, n'écume en tant de flots Gomme il a dans le cœur de tourbillous enclos. Puis, si tost que la nuit les paupières nous serre, Il descend dans un bois et se veautre sur terre, Criant horriblement, et le somme ocieux N'a nul charme assez fort pour luy clore les yeux. Qui distillent tousjours mille pleurs qui descendent. Et, comme d'un torrent, ù grands flots se respandenl.
KdLAND FrRiKL'X.
LuyHOiesme il s'en estonne et ne sçauroit penseï
Comme il puisse des yeux tant de larmes verser.
Et dit en soupirant : « Ces ruisseaux qui s'écoulent
Ce ne sont point des pleurs : tant de larmes ne roulent
Ck)mme j'en sors des yeux ; non, ce ne sont point pleurs,
Les pleurs ne suffiroieiit à mes longues douleurs;
Car mes douleurs ne sont au milieu de leur course.
Et j'ay jà de mes pleurs tari toute la source.
Ah ! je connoy que c'est ! c'est la vitale humeur,
Qui fuit devant le feu que j'ay dedans le cœur,
Et coule par mes yeux de ma poitrine cuite.
Et tirera mon mal et ma vie à sa suite.
Mais las ! s'il est ainsi, double, double ton cours,
Précipitant la An de mes malheureux jours !
Et vous, ô chauds soupirs ! témoins de mon angoisse,
Vous n'estes point soupirs, car les soupirs ont cesse.
Et ne durent tousjours; mais plus j'en vay sortant,
Mon estomac enflé va plus fort haletant.
Amour, qui m'ard le cœur, fait ce vent de ses ailes,
Pour tenir en vigueur mes flammes immortelles.
« Quel miracle est cecy, que mon cœur allumé Par tant de feux d'Amour n'est jamais consumé? Mais que suis-je à présent qui souffre telle rage ? Seroy-je bien celuy que je monstre^au visage? Scroy-je donc Roland ? Ah î non, Roland est mort î Sa dame, trop ingrate, a occis à grand tort Ce Roland que j'estoy, son corps est dessous terre. Je ne suis, je ne suis que son esprit qui erre, Hurlant, criant, fuyant en ce lieu séparé, Où je fay mon enfer, triste et désespéré, . Pour témoigner à tous, par ma douleur profonde, Ce que doit esperex qui sur l'amour se fonde. »
Toute la nuit Roland en ces regrets passa. Puis, comme le soleil ses rayons élança
I our esclairer le ciel et que l'aube vermeille Eut laissé dans le lit son vieillard qui sommeille, Guidé par le destin, il se revoit encor
Au rocher tout escrit d'Angélique et Medor;
II le voit, et soudain le dédain qui l'enflame, De nouvelle fureur luy comble toute l'ame : 11 saisit son espée, et de taille et d'estoc,
11 part en mille éclats l'écriture et le roc. Et partout où il va la place est malheureuse, S'il y trouve un seul trait de la lettre amoureuse, Car soudain il la tranche, et n'a jamais cessé Qu'en morceaux çà et là tout ne soit renversé.
ùM ROLAND FUKIRUX.
Ainsi resta la roche, et au troupeau sauvage
Jamais à l'advenir ne servira d'ombrage ;
Et la belle fontaine heureusenient coulant,
Qui d'un reply tortn ftilt un tour ruisselant,
Avec son mol ombrage et son eau froide et claire
Ya pouvoir d*amortir sa brûlante colère.
li y jette des troncs, des pierres, des rameaux,
Et n*a jamais cessé qu'il n*ait troublé ses eaux ;
Puis, tout mol de sueur, de travail et de peine,
Il chet dessus le pré sans pouls et sans haleine,
Plein d'ire, de dédain et de forc«nement,
Et, les yeux vers le ciel, soupire incessamment.
Ni pour vent, uy pour froid, ny pour chaleur qu'il face,
Jamais 11 ne voulut abandonner la place
Où, sans dire un seul mot, il demeure couché,
Et tousjours vers le ciel a le regard fiché.
11 y fut si long-tans sans manger et sans boire, Que la nuit par trois fois vestit sa robe noire, Et trois fois Apollon, sortant du creux séjour De Thumide océan, nous alluma le jour.
Et tousjours la rigueur du mal qui le transporte. En le diminuant, s'aigrit et se foit forte. Si qu'en fin, tout gaigné de si noire poison. Apres le sens troublé s'égara la raison, Et le jour ensuivant, d'une main outrageuse, 11 se meurtrist la face honiblement hideuse. 11 écume de rage et derompt sans repos La maille et le plastron qu'il a dessus le dos. Icy tombe l'espée et, sur une autre place, Les brassars, les cuif^sols et le corps de cuirace ; Plus loin chet la sallade, et tout par tout le bois, En mille lieux divers, il semé son harnois. D'heure en heure plus fort sa rage le maistrise ; Or' il rompt son pourpoint et ores sa chemise, Et court d'un pas subtil, écumant, forcenant, Et de mille façons ses hWres trançonnant. Il monstre à nud le ventre, et le dos et Téchine, Et quand plus sa fureur puissamment le domine, 11 arrache de terre un grand chesne et un pin, Comme s'il arrachoit de la sauge ou du thyn. Tout en bruit à Tentour, les rocs cavez en sonnent, Et les bergers des champs tous effrayez s'estonnent, Puis veulent voir que c'est ; mais, pronts au repentir, Bien-tost gaignent au pied, se pensans garantir. Le fol se met après, et d'une main meurtrière, En leur froissant les os, les abat par derrière ;
ROLAND FURlfilX. ZSH
Il tire à un la teste, à un autre le bras,
Et un autre tout mort il fait tombor à bas
D'un revers qu'il descharge, et plus il voit de presse,
En fronçant les sourcils sa perruque lu y dresse,
Et, tout ensanglanté, traverse horriblement
Par les rangs plus serrez, l'un sur l'autre assommant.
Comme un ours furieux, qui bien peu se cgucie. Quand il est poursuivy des chasseurs de Russie, S'il rencontre en sa voye un nombre bien espés De petits chiens courans, qui le suivent de prés ; Car si tost qu'il s'arreste, élançant une œillade, 11 écarte bien loin cette foible embuscade : Ainsi Roland en fait, au travers se ruant. Et rend en un instant tout le peuple fuyant. Qui court en sa maison, qui ntonle sur un temple, Et qui d'ui^ haut couvert, tout e£frayé, contemple La fureur de ce fol, qui par les prez herbeux Démembre, en se jouant, les toreaux et les bœux.
Il mord, il égratigne, il se tourne, il' se vire ; Des pieds, des poings, des dents, il rompt, froisse et déchire; Il hurle furieux, et fait un plus grand bruit Que le flot courroucé qui bouillonnant se suit ; D'un choc continuel ses dents se font la guerre. Son visage est crasseux, plein de fange et de terre, Ses yeux, de grand courroux, sont tous bordez de sang. Et, en les contournant, n'eu monstrent que le blanc. Soit de jour, soit de nuit, erre par les campagnes; Si tost qu'on l'aperçoit, chacun fuit aux montagnes, Évitant ce déluge; et quand il sent la faim, Il se remplit le ventre ou de glans ou de pain. Ou des herbes qu'il trouve; et, passant aux bocages. Il met à mort les daims et les chevreuls sauvages, Les biches et les cerfis, et combat quelquefois Les ours et les sangliers, cruels hostes des bois, Les dérompt pièce à pièce et, à teste panchée, 11 en hume le sang dont sa face est tachée ; Sa moustache en dégoûte, et va, courant ainsi, Sanglant, défiguré, tout poudreux et noirci, Ne retenant plus rien de la grave apparence De ce gueiTier Roland, la colonne de France. Et fut ainsi trois mois errant tout furieux. Jusqu'à tant qu'à la fin, en descendant des cicux, Le vaillant Mirthe anglois, sur un coursier qui vole, Luy rapporta son sens dedans une fiole.