‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 99 sur 163 · KT SA DESCENTE AUX ENFERS · texte numérisé non relu

KT SA DESCENTE AUX ENFERS

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MONSIKUH Di: VILLKRUV*

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Je sens d'un Teii nouveau ma poitrine allumée, Qui ne m'échauffe point d'ardeur accoustumée: ^ Un subit mouvement que je ne puis donter Me ravit hors de moy, pour me faire chanter Je ne sçay quoy d'estrange et difllcile à croire, ()uittantde Gupidon le triomphe et la gloire,

* Nicolas de Neuville, seigneur de Villeroi, né en 15V2, d'une famille récemment anoblie. Son aïeul et son père avaient administré les Unances de François I". Catherine de Médicis l'employa comme négociateur dans deui affaires importantes, en Espagne et en Halte. Devenu gendre de l'Aubeç pme, il lui succéda au ministère. Charles IX, qui lui têmoignail la plu' gnmde faveur, lui dicta son Traité de la CMsseet son Épiire àKonsai-d. il continua df* remplir les fonctions de secrétairo d'Etat sous Henri III.Hairi IV et Lonis Xlfl. Villeroi mourut à Rouen, le 33 novembre 1617, penoant un voyage de ce dernier prince ea Normandie. On a imprimé plusieurs foib ses Mémoires.

KODOMONT.

Les larmes des amans, leurs soupirs et leurs cris. Sentier trop rebattu des poétiques esprits.

Yilleroy, mon support, l'ardeur qui me commande Me veut faire entreprendre une tasche plus tp'ande, La mort de Kodomont, le contempteur des dieux, Qui fit trembler vivant l'air, la terre et les cieux ; c^i fit rougir de sang les campagnes de France, (irand de corps, grand de force et plus grand d'arrogance, Et comme, quand Roger aux enfers l'envoya, Caron tout estonné le voyant s'effroya, L'enfer trembla de peur, Pluton paslit de crainte, Et Proserpine aussi de frayeur fut attainte ; Megere en tressaillit et ses crins enlacez De serpens furieux se tindrent tous pressez, Tant cette ame enragée, inhumaine et terrible Faisoit de tintamarre et se monstroit horrible !

Un jour, à son malheur, ce brave roy d'Arger, Ainsi que l'on faisoit les nopces de Roger, Qu'on s'estoit mis à table et qu'on avoit pris place, Chacun selon son rang, son mérite ou sa race, Et que les chevaliers, sur la fln du repas, Devisoient seurement des périlleux combats, Des sièges, des assauts, des murailles forcées, S'égayans au récit des fortunes passées. Au (ort de leur discours ce superbe arrivant, Toyant Charles à table et Roger plus avant, Fièrement les regarde et lasche une menace.

« C'est moy, dit-il, Roger; je suis le roy de Sarse, Qui viens pour te combattre, et qui te veux monstrer Qu'un si lasche que toy ne se peut rencontre^k Tu as trahy ta foy, tes amis et ton maistre, Et misérable encor tu ne crains d^paroistre Entre ces palladins, qui, selon leur devoir. Oie peuvent saintement entr'eux te recevoir, ' Car un si meschant traistre est digne qu'on le fuye. Et que le ciel vengeur par mes mains le chastic. Ainsi que je feray prontement devant tous, Si, pleiq de IsVcheté, tu ne fuis mon courroux. Mais si tu n'as le cœur assez bon pour m'attendre, Choisis avecque toy ceux que tu voudras prendre, Quatre, six, douze, vingt, Ji* vous le maintiendray, Et (le tes trahisons la vengeance prendray. »

Il finit sa menace, œilladant rassemblée, Qu'une telle insolence avoit toute troublée. Les deux flls d'Olivier, Sanson, Renaud, Roland, Sentent mouvoir dedans un désir violant

538 ftODOMONT.

De rabattre l'orgueil de ce fler adversaire. Mais Roger, point au fif d'une juste colère. Crie après son hamois, au combat animé. Rt n*a presque loisir de se voir tout armé. Chacun pour l'assister soudain se met en place; Marflxe et Bradamant luy vestent la cuirasse. Charles luy ceint l'espée, et Naismes et Oger Kaisoient autour du camp tout le peuple ranger.

Renaud tient son cheval, qui bat du pi^ la terre. Qui blanchist tout son mors, qui le masche et qui serre Aucunesfois Toreille, et d'un bannissement Témoigne que la guerre est son esbatement.

Roger monte dessus, et Dndon qui s'avance A cbacun des guerriers baille une forte lance, De pareille grosseur, de force et de grandeur.

Lors dos deux bouts du champ s'avancent de roideur, Ne plus ne moins qu'on voit dedans un gras herbage Deux toreaux escbaufffes de l'amoureuse rage, S'éloigner l'un de l'autre et tourner bravement. Laissans tout le troupeau saisi d'estonnement. Les dames, cependant, aussi mortes que vives, D'un si soudain efnroy tremblent toutes craintives, De la sorte qu'on voit les colombes en l'air, Qui tout en un instant ne sçavent où voler, Quand l'émeute des vents, la gresle et la tempeste Les estonne et surprend, voulant faire leur queste. Chacun tressant de crainte et pallist pour Roger, Voyant le fler semblant du superbe esl ranger, Qui pique en l'abordant; sous luy la terre tremble, Et croit-on que le ciel à l'nbisme s'assemble. Roger vient d'autre part, qui fait bruit en courant, Comme le flot grondant d'un superbe torrent.

A ce ten'ible clibc. les deux lances baissées Jusques dans la poignée éclatèrent fh)issées. Mais les coups sont divers : Rodomont. qui donna • Dans l'écu de Roger, seulement l'estonna De la force du coup, sans luy faire nuisance; Car l'écu qui s'oppose au fer flt résistance. Roger semblablement dans 1 écu s'adressa. Mais le coup fut si grand, qu'en outre il le faulsa, Bien qu'il fust bon et fort, et que la couverture Fust d'un acier luisant, bien trempée et bien dure ; Et ne fust que du coup Roger brisa son bois,

luy perçoit tout net le corps et le bamois. ^

IjCS chevaux, estonnei de rencontre si fiere, Mettent la croupe en terre et panchent en arrière,

RODOMO.NT. àS9

De bride et d'esperon ils les font relever, Pois irextrèmo fureur viennent se retrouver^ Le coutelas au poing, tous deui brûlans d'etivic De voir leur sang en terre et s'arracher la vie. Leurs bambis martetei d'éclairs estineeloiont, Us tournent leurs chevaux ainsi comme ils vouloieiU, Or' à gauebe, or' à deztre ils cherchent l'avantage, Et tastent les endroits pour se faire domma^^f?.

Roger teint son espée au sang de Rodomont, Et celle du payen rebondist contremont Sur l'armure enchantée et ne peut, quoy qu'il hce, Entamer la sallade ou le c«>rps de cuirace; Dont il crève de rage, écumant, enflammé, Et fkit aussi grand bruit que le tlot animé De la mer courroucée au tans qu'elle s'augmente. Et que le froid hyver par les vents la tourmente ; Car Roger, sans repos, le poursuit furieux, Empourprant de son sang la terni en mille lieux. Rodomont, qui blasphème et despite en soy-mesroc La lumière et le ciel, d'une colère exti'dme, Menaçant le dieu Mars, a soudain aiTaclié Son escu qui pandoit par lambeaux detranché. Le jette contre terre et, plein de violence, Comme un fort tourbillon en bruyant il s'avance, Prend l'espée à deux mains, qui sinie, en descendant De pareille roideur qu'un lunnen'e grondant, On qu'un chesne ébranlé par l'effort de l'oragei Qui foudroie en tombant les trésors d'un bocage. Sur l'arraet de Roger le coup est descendu Qui, sans l'enchantement, tout entier l'eust fendu.

Roger, tout estourdy d'une telle tempeste. Trois fois contre l'arçon laissa pancher sa teste, Ne sçait plus où il est, s'il est jour, s'il est nuit. Et toujours Rodomont impileux le poursuit, Et sur le mesme endroit un autre coup redouble. Qui fait que de Roger la lumière se trouble. 11 laisse choir la bride, il ouvre les genoux, Chancelant et ton^^ant ; l'autre double ses coups Et martelle touigours, car il ne veut attendre Que l'esprit luy revienne et se puisse deffendre. Mais, en continuant trop ftirieux et prompt, Son espée à la fin jusqu'aux gardes se rompt.

c Fay oe que tu voudras, sois moy tousjeurs contraire, Jupiter, ce dit-il, si ne sçaurois-tu faire, Ny toy ny tout le ciel contre moy conjuré. Que ce chetif m'échappe et demeure assenré. »

r^tlt RODOIIOKT.

Ce disant il s'approche» et hausse de la selle Roger tout éblouy, qui encores chancelle, Et ne se connoist point, privé de sentiment, Tant il est offusqué de cet estourdiment.

Rodomont le souslcve, il restreint, il le serre. Et puis de grand fureur le jette contre terre Estendu de son long, et se rit de le voir, Pensant l'avoir privé de vie et de pouvoir.

Nais ainsi, comme on dit, que le lybique Antée Sentoit en combattant sa puissance augmentée, LorsquMl touchoit la terre, et, tel qu*il se levoit, Roger hatif se levé, et, se levant, il voit La belle Bradamant toute palle et troublée. Dont de honte et d'ennuy sa force est redoublée ; U a le cœur si gros et si plein de dédain,^ Qu'il conclut de mourir, ou se vanger soudain.

Rodomont vient encontre, et Roger plus adestre l.a bride du cheval prend en la main senestre; D(; l'autre il le chamaille aux cuisses et an flanc, Et de cent mille endroits luy fait pisser le sang, Martelle coup sur coup d'un bras robuste et ferme. Et ne luy donne point un seul moment de terme. Le payen s'en estonne et ne sçait où tourner; Car Roger ne veut point le laisser séjourner, I^ presse et le poursuit à grand coup d'alliimelle> Kt semble qu'il acquière une force nouvelle.

Rodomont, qui se voit en extrême danger, S'avance une autresfois, pour estourdir Roger Du reste de l'espée en sa main demeurée ; Nais il s'en donne garde, et d'une ame asseurée, A chef baissé se coule et luy saisit le bras, Le démenant si fort, qu'il le fait choir à bas. Lors pront il se relevé, et l'estour recommence. Où l'art abandonné cède à la violence.

Roger toujours le suit, ne cessant de trancher. Et à coups de taillant l'engarde d'approcher.

Rodomont, tout brûlant de fureq^ et de rage. S'arme plus que jamais d'un généreux courage; Il rassemble sa force, il ramasse son cœur. Frappant son ennemy de toute sa vigueur A l'endroit de Tespaule, et du coup qu'il luy donne Roger, en chancelant, tout estourdy s*estonne.

Le payen veut entra*, mais le pié lui faillit. Roger plus que jamais courageux l'assaillit. Le flrappe en la poitrine, en la teste, en U fiice. Tant que de couleur rouge il teint toute la place ;

BODOMONT. 341

L'autre désespéré, comme un foudre élaïK^é, Se jette sur Roj^er et le tient embrassé, El luy de son costé restreint «ie toute force. Alors chacun des deux à qui mieux mieux s'efforce «De choquer, de pousser, d'estraindre et se mouvoir, Conjoignant l'artiflce avec leur grand pouvoir.

Roger à ce- combat est dextremenl agile. Et le fier Rodotnont, qui tout par tout distille Et qui pisse le sang par tous les lieux du corps. N'a les bras si tendus ny les membres si forts ; Tellement qu'à la fin, après mainte secousse. Maint tour et maint retour, Roger si fort le pousse. Mettant le pié devant, qu'il le fait trébucher Comme une grosse tour ou comme un grand rocher, Quand ils sont emportez par l'effort du tonnerre, Puis qu'avec un grand bruit ils retombent en terre. Roger sur l'estomach luy met les deux genoux Et d'un bras vigoureux luy donne mille coups, Luy fait crier le ventre, et le charge et le presse. Le hamois retentit sous le fer qui ne cesse. Comme aux mines de l'or bien souvent il advient Que tout à l'impourvenê une ruine survient. Qui suffoque les uns, et les autres à peine Peuvent ouvrir la bouche et r'avoir leur haleine : Le payen est ainsi, qui ne peut respirer. Ni des poumons pressez son haleine tirer.

Roger luy tient, vainqueur, le poignard à la face, Et d'une mort prochaine en parlant le menace. S'il ne se vouloit rendre afin de se sauver; Mais luy, qui veut plustost mille morts esprouver Que d'abréger sa gloire en allongeant sa vie, Fait voir en se taisant qu'il n'en a point d'envie. Il s'efforce, il remué, et met tout son pouvoir De renverser Roger et dessus luy se voir, Sans qu'avec tant d'efforts il avance sa paine, Car celuy qui le tient rend sa puissance vaine.

Qui a veu quelquefois un mâtin renversé Dessous un puissant dogue, au dos tout hérissé. Qui luy tient de la dent la maschoire entamée; IjC mAtin se débat d'une rage enflammée. Sa lèvre est écumeuse, il a les yeux ardens. Et monstre en rechignant de grands crochets de dents, 11 a veu Kodomont sous Roger se debatre, Qui voudroit s*H pouvoit la fortune combatre.

maugrée, il écume et s'émeut tellement, Qu'il se depestre un bras, dont tout soudainement

Si2 r.f>D0M0N1.

Du poignard qu'il tenoit il cherche par derrière A priver son haineux de la douée lumière.

Roger, voyant l'erreur où ii peut encourir. S'il tarde plus long-tans de le faire mourir, Dresse le bras bien-haut, puis comme une tempeste Desserre le poignard trois coups dessus sa teste, » Et autant sur le front tout rouge et tout souillé; Le cerveau tombe à bas du test écarbouillé, Et l'ame en blasphémant, orgueilleuse et despite. Vers Tombreux Acheron soudainement prend fuite, Abandonnant le corps qui roidist troiû et blanc, Ondoyant tout par tout à gros bouillons de sang.

Le peuple, en s'eslonnant d'une telle victoire, Elevé jusqu'au ciel le vainqueur plein de gloire. Chacun, à qui plus tOBt, le vient environner : On oit l'air tout autour du grand bruit resonner, Son nom deçà delà parmy les bouches vole, Et ce mot de Roger eat toute leur parole. Les palladins courans viennent tous l'embrasser, Gharlemaigne le tient qui ne le veut laisser : Tout ravy de liesse, il le baise, il l'embrasse. Et d'un pleur agréable il luy baigne la face. Harflze en fait autant, Sobrin, Renaud, Roland, Dudon, Griffon le noir et le blanc Aquiland ; La belle Bradamant, la guerrière amoureuse. Baise de son Roger la main victorieuse, Rassérène sa face et rallume ses yeux, Kncores tous troublez du combat furieux.

Combien, helas! combien l'amante desolé« Sentit de dures morts durant ceste meslée, Tremblant pour son Roger, son cœur, son tout, son Dieu, Las ! qu'elle désira de se voir en son lieu ! Non que de sa prouesse elle eust aucune crainte : Mais le fier Rodomont ne donne aucune attainte Qui ne trouve son ame, et que son cœur blessé D'une tremblante peur ne devienne glacé. Maintenant, au contraire, elle est toute ravie. L'appelle son esprit, sa lumière et sa vie. Et souhaitte en son cœur de voir la fin du jour, Pour cueillir le doux fruit de si parfaite amour.

Le peuple cependant à grands monceaux s'assemble Tout à l'entour du corps, qui de grandeur ressemble Le cydope Etnean sur la terre estendu, Apres que le fin Grec l'eut aveugle rendu. L'un admire estonné son visage effroyable, L'autre admire sa barbe et son poil admirable,

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