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nuisible. Au pauvre moribond, il promcllait cent mille écus; aux chirurgiens, cent mille francs s'ils le sauvaient. Mais, après avoir langui trente-trois jours, il expira sous les yeux du prince. « 11 mourut, dit l'Estoile, ayant toujours en bouche ces mots, même entre ses derniers soupirs, qu'il jetait avec grande force et grand regret : — Ah ! mon roy ! mon roy 1 — sans parler autrement de Dieu ni de sa mère, j»
Le prince baisa les joues glacées des deux mignons, fit couper leurs blondes chevelures pour les garder; il ôta de sa propre main les pendants d'oreille qu'il avait doimés et attachés lui-même à Quélus. On exposa leurs corps sur des lits de parade, et toute la cour eut ordre d'assister à leurs funérailles. Le prince s'enferma pendant plusieurs jours, permit qu'on lui adressât des consolations, comme s'il avait perdu sa mère ou sa femme. De splendides tombeaux, élevés dans l'église Saint- Paul, reçurent les défunts, tombeaux ornés de statues, détruits plus tard par les ligueurs. Ronsard, Desportes et Amadis Janmyn* furent chargés d'exprimer en vers le deuil du roi. Outre le morceau dont nous avons parlé tout à l'heure, Desportes en écrivit trois autres qui offrent tous les caractères d'une galanterie équivoque. Le poète loue ces jeunes gens comme on louerait des femmes : ce sont les termes, les images que l'on emploie ordinairement pour peindre un amour licite. On attribue à Desportes l'invention ou la naturalisation dans notre langue du mol pudeur; il faut convenir que ce mot charmant a eu là un singulier patron.
Peu de temps après, le 21 juillet de la même année, Saint- X'.jgrin, autre mignon du roi, qui avait séduit la duchesse de Guise, ayant été assassiné, par l'ordre du mari, au moment où il quittait le Louvre, le prince désira que son poète officiel lui rimât une prière pour ces trois victimes bicn-aimées. 11 la fit écrire dans son livre d'heures, après l'office des morts.
Donne que les esprits de ceux que je souspire, N'esprouvent point, Seigneur, ta justice et ton ire: Fay leur part en ta gloire, ainsi qu'à tes esleus ; Cancelle leurs péchés et leurs folles jeunesses, El reçoy, s'il te plaist, en suivant tes promesses, En ton sein Mangiron, Saint-Mesgrin et Quelus ^.
1 Voyez les vingt-quatre sonnets de celui-ci dans le Journal de Henri III par l'Estoile.
- Trois ans auparavant, Desportes avait chanté un autre mi<mon de Henri III, Louis du Gast, que le duc d'Alençon et Marguerite de^Kavarre aTaient fait assassiner le 31 octobre 1.775.
Ainsi le prince unissait une piété apparente au libertinage le plus immonde; il demandait à Dieu les gloires de son chaste paradis pour d'effrontés Ganymédes. L'ardent catholique, le principal instigateur de la Saint-Barthélémy, profanait sans pudeur les mystères de cette religion qu'il avait voulu faire triompher par le meurtre. Le passé, il faut bien le reconnaître, a généralement de tristes protecteurs. Ces hommes corrompus, qui soutiennent la cause de la mort, semblent porter en eux-mêmes la putréfaction des cadavres. N'était-ce pas du sein d'une abominable dépravation que les empereurs romains calomniaient et persécutaient les apôtres de l'Évangile? Vous voyez quelles infamies étalaient au grand jour les modernes champions du fanatisme. Le dix-huitième siècle nous a montré tous les vieux pouvoirs plongés dans la boue, avant que la révolution les couvrit de ses flots vengeurs, purifiât la société de son déluge expiatoire. Aussi quand les chefs de la routine, les conservateurs du mal, les princes des ténèbres succombent enfin sous le poids de la raison et de l'équité, leur chute inspire une joie sans mélange. Leur caractère étant aussi vil que leur intelligence est méprisable, que pourrait-on regretter en eux ? Leurs sépultures sont d'infects charniers dont on s'éloigne avec dégoût, tandis que les pieuses fleurs de l'attendrissement et du souvenir parfument les tombes des héros, des penseurs et des justes.
La mort des trois mignons ne porta aucvm préjudice à la fortune de leur complaisant panégyriste. Anne, vicomte de Joyeuse, et la Valette, tous deux issus de grandes familles, les remplacèrent dans l'alcôve du roi. Le premier surtout exerça lùentôt une influence iriésistible. L'année même où avaient péri ses trois prédécesseurs, lors de l'institution de l'ordre du Saint-Esprit, en décembre 1578, le prince voulut qu'il portât un vêtement de même couleur et de même forme que le sien. Trois ans après, il lui fît épouser 3Iarguerite de Lorraine- Vaudemont, sœur de sa propre femme. Les réjouissances durèrent dix-sept jours et coûtèrent une somme qui vaudrait à notre époque trente millions. Or c'était un jeune homme doux, spirituel, affable et généreux. Son caractère et celui de Desportes ayant beaucoup d'analogie, leurs relations devinrent promptement très-amicales. Ce fut alors que l'étoile du voluptueux rimeur atteignit son point culminant. Le favori, créé duc et pair, lui demandait avis presque en toute chose ^ Il lui donna, au rapport de Balzac, une abbaye
* Talleiiiant des Réaux.
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pour un sonnet '. Ce fut sans doute à l'époque de son mariage, où Ronsard et Baïf, ayant composé des vers destinés aux mascarades, jeux et tournois de la fête, comme Desportes lui-même reçurent chacun du roi deux mille écus, outre les costumes splendiues que leur avait offerts le jeune seigneur. L'abbaye pour un sonnet devait être celle d'Aurillac, échangée plus tard contre celle des Vaux de Cernay. En lo8'2, le souverain y ajouta l'abbaye de Tiron, au diocèse de Chartres, qui rapportait neuf ou dix mille livres de revenu. L'année suivante, Desportes obtint un canonicat de l'église de Chartres; mais, comme ce bénéfice l'obligeait à la résidence, il aima mieux l'abandonner. On le nomma, en compensation, chanoine de la Sainte-Chapelle. Le 15 février 1589, le prince lui octroya encore l'abbaye de Josaphat, au diocèse de Chartres. Mais le cadeau le plus important de Henri 111, ce fut l'abbaye de Bonport, située sur la rive gauche de la Seine, dans la haute ^'ormandie, à trois lieues de Rouen. C^tte maison rapportait au dix-huitiéme siècle vingt mille li\Tes de rente.
Kotre poêle reçut-il les ordres ? Cela me parait douteux. Les statuts du concile de Trente exigeaient, à la vérité, que tout laïque pourvu d'une abbaye en commende se fit adjoindre au corps ecclésiastique dans l'année de ses provisions, s'il ne voulait encourir la déchéance. Le Saint-Siège toutefois dispensait aisément de la prêtrise. Les revenus des monastères allaient ainsi , hors du cloître, servir aux passions les plus mondaines. Les jolies filles recevaient une bonne part des écus provenant de pieuses fondations. Les grasses prébendes de Desportes versaient chaque année dans sa caisse trente mille livres qui, de nos jours, en vaudraient cent mille -.
* Après avoir raconté ce fait dans ses Entretiens, Balzac ajoute : « Dans cette même cour où l'on exerçoit de ces libéralités, où l'on faisoit de ces fortunes, plusieurs poètes étoient morts de faim, sans compter les orateurs et les historiens, dont le destin ne fut pas meilleur. Dans la même cour, Torquato Tasso a eu besoin.dun écu et la demandé par aumône à une dame de sa connoissance. Il rapporta en Italie l'habillement qu'il avoit apporté en France, après y avoir fait un an de séjour. Et toutesfois je m'assure qu'il n'y a point de stance de Torquato Tasso qui ne vaille autant, pour le moins, que le sonnet qui valut à Desportes une abbaye. »
- Nous adoptons le chiflre de Régnier, mais Tallemant des Réaux dit quarante mille. Voyez la satire neuvième de Régnier, vers 102. Du Verdier, dans sa Bibliothèque françoise, nous donne quelques détaUs relativement aux faveurs qu'obtenait Desportes : « Et n'a-t-il pas eu ces bénéfices par vacance ou mort des abbés; ains par la résignation qu'ils en ont faite entre les mains de Sa Majesté, qui leur a donné récompens* plus grande, afin de le pourvoir selon son désir, n
Ce fut alors surtout qu'il mena celte grande existence, admirée comme un prodige par les auteurs contemporains et à laquelle il les associait généreusement. Sa table, richement servie, leur était toujours ouverte; ils puisaient dans sa bourse, les pauvres déshérités, qui n'avaient pas su, comme lui, remplir leur escarcelle. 11 faisait aussi libéralement les honneurs de sa vaste bibliothèque. « IN'ul ne surpassait la délicatesse, l'opulence de ses festins, nous dit Scévole de Sainte-Marthe ; nul ne prit plus de soins, ne fit plus de dépenses pour réunir une collection de livres; nul n'étala une plus grande somptuosité dans le train de sa maison *. » Admirable causeur, il animait, il égayait l'entretien. 11 semble d'ailleurs avoir détesté les ba- \ards prodigues de mots et vides de pensées. Le maréchal de Ketz, qui passait pour un grand politique, lui déplaisait par son insignifiante conversation; il lui reprochait de parler beaucoup sans rien dire -.
Obligeant et affecteux, Desportes se servit de son influence pour améliorer le sort des écrivains; il leur faisait obtenir des places lucratives, des bénéfices, des pensions, des avantages de toute nature. Vauquelin de la Fresnaie lui dut l'intendance des côtes de la mer, qui lui fut octroyée par le duc de Joyeuse, nommé grand amiral de France '. Non content de lui avoir ainsi procuré une belle position, il voulut pousser plus loin sa fortune et lui écrivit dans ce but une lettre curieuse, dont son obligé lui-même nous offre l'analyse. Une satire de son livre I" n'est en effet qu'une réponse à la missive et aux propositions de l'adroit négociateur, que précède un résumé de son billet.
Desportes, dont la discrète prudence Des plus prudents la prudence devance,
« vous me dites que je devrais trouver moyen de présenter au
* Nullus cnim eum vel tiospitalis mensae libcralibus epulis, vel inslaurandae bibliotliecae sumptu et studio, vel omni denique civilis vitœ splendore superavit. {Eloges des hommes illustres, ï- V.)
2 Voyez les notes de Lengiet Lufresnoy sur le pamphlet intitulé : Bihliothèque de madame de Montpensier (1587). Les dîners de Desportes sont chaleureusement décrits par Jacques de Montereul, dans le Tomleau, que nous reproduisons à la lin du volume.
3 La Fresnaie explique tout au long dans ses œuvres (dernière satire du livre I") ce service que lui a rendu notre poète :
Sa faveur vint de la bienveillance Que Desportes portoit aux bons dés sa naissance, J'aimerois beaucoup mieux pouvoir m'en revancher Par quelques bons effets, que ses vertus prescher.