PHILIPPE DESPORTES. XXXIII
tuer à son indolence une action énergique, pour lui arracher le pouvoir par des moyens détournés. Une réunion dos étais généraux lui paioit indispensable : convoqués à Blois, ils furent ouverts le 6 décembre 1576. Desportes avait suivi le prince, auquel il servait peut-être de secrétaire particulier, comme précédemment au marquis de Villeroy.
En même temps que lui était arrivé un jeune homme de vingt ans, qui allait, avec son aide, faire dans le monde un chemin rapide. Le comte de Matignon, député aux états généraux et gouverneur de la basse Normandie, où résidait la famille du débutant, l'avait amené pour le présenter du roi comme une merveille de la nature. Ce n'était rien moins que Dav-j- du Perron, le futur cardinal. 11 montrait une intelligence si précoce, il avait déjà tant de savoir, que chacun l'admirait. Le comte en parla au prince, qui voulut le voir. La réception eut lieu pendant le diner. On adressa au jeune homme plusieurs questions sur diverses matières sérieuses, et ses réponses nettes, promptes, spirituelles, émer\eillérent les courtisans. Quelques-uns essayèrent de l'embarrasser; mais il se tira si bien d'affaire, que l'étonnement redoubla. Les auditeurs furent unanimes pour le déclarer un prodige.
Desportes lui témoigna une bienveillance toute particulière. Touchard, abbé de Bellozane, et Joyeuse, un des mignons du roi, lui firent aussi l'accueil le plus gracieux. Mais un obstacle essentiel empêchait qu'on lui accordât de sérieuses faveurs. Du Perron professait le calvinisme, pour lequel ses parents avaient souffert les persécutions et l'exil. Étant allé à Paris, après la clôture des états généraux, il y obtint de grands succès en prononçant des discours publics. Celte vaine gloire cependant ne lai procurait pas le moindre avantage. Aussi Desportes voulut-il avoir un entretien avec lui.
« Qu'espérez-vous, lui dit-il, de ces applaudissements qui flattent vos oreilles? îs'ambitionnez-vousrien autre chose qu'une futile renommée? Vous êtes jeune, vous avez besoin défaire fortune, et vous n'y parviendrez pas, si vous n'abjurez votre croyance. Moi-même, malgré toute mon affection pour vous, je n'oserais soutenir un scliismatique. Laissez donc là une opinion dangereuse, qui vous éloigne de la prospérité. »
Ces observations firent réfléchir le jeune Normand. 11 lut, diton, des livres de controverse, et un beau jour il vint déclarer au poète courtisan que la lumière s'était faite dans son âme, qu'il voyait son erreur et était prêt à renier la foi denses pères. La cérémonie eut lieu quelque temps après; pouvant dès
XXÎIV PHILIPPE DESPORTES.
lors la protéger sans se compromettre, Philippe Desportes le recommanda chaudement au souverain. !l n'eut d'abord d'autre fonction que de distraire le prince. Mais, ayant su obtenir ses bonnes grâces, il fut nommé son lecteur ofliciel, avec douze cents écus de pension.
Un changement s'était opéré dans notre auteur lui-même, depuis qu'il avait trente ans révolus. Au tumulte, aux orages de l'amour succédaient chez lui les préoccupations de la politique et de l'intérêt, ou, pour mieux dire, ces louches visiteuses, qui, reléguées au second plan, n'avaient encore osé sortir de l'ombre, vinrent se poster à sa droite et à sa gauche, comme d'avides et mornes conseillères. Desportes nous a expliqué celte métamorphose, dans un sonnet que nous devons reproduire, comme faisant partie essentielle de sa biographie.
Cette fureur d'amour, de raison la maîtresse, Aveugle, impatiente et qu'on ne peut cacher, Veiller, pleurer, jurer, s'apaiser, se fâcher, Lettres, faveurs, regards, ce sont tours de jeunesse.
J'en ai fait le voyage, et faut que je confesse Que jamais jeune cœur ne se vit mieux toucher. Et n'eusse jamais cru qu'on me pût arracher L'aiguillon qui, dix ans, m'a tourmenté sans cesse.
Mais six lustres si tôt n'ont mon âge borné, Que du chemin passé je me suis détourné. Tout honteux que si tard j'aie été variable;
Et dis. quand de quelqu'une à tort je suis repris : «Qu'amour à 1 homme m ir n'est que perte et mépris, Au heu que sa fohe au jeune est profitable.»
Mais, si les passions de Desportes se calmaient avant l'âge, celles de Henri 111 prenaient, au contraire, une odieuse intensité. Avec l'admiration des anciens, leurs révoltantes débauches semblaient avoir pris possession de la cour. Les sieurs d'O et de Yillequier présidaient à ces impures saturnales, pourvoyaient le roi de sujets des deux sexes. Eux-mêmes partageaient les goûts infâmes du prince. Pour s'y liu'er sans obstacles et sans témoins, Henri III avait acheté une maison de campagne isolée, à Ûllainville prés d'Arpajon*. Celait son parc aux cerfs, où il attirait les jeunes gens que distinguaient leurs avantages exté-
< Le monarque y bâtit n.éme un château : ilavait acheté la maison soixante mille livres, du tiésorier Milon. Voyez l'Esloile, la Confession de Sancy, les Tragiques.
PHILIPPE DESPOr.TES. XXXV
rieurs et surtout leur grâce fémiaine. D'Aubigiié peint ces honteux caprices en termes brûlants comme un fer chaud :
Si bien qu'à la royale il vole des enfants,
Pour s'échaufiFer sur eux à la fleur de leurs ans,
Incitant son amour, autre que naturelle,
Aux uns par la beauté et par la grâce belle.
Autres par l'entregent, aulres par la valeur;
Et la vertu au vice hâte ce lâche cœur.
On a des noms nouveaux et de nouvelles formes
Pour croître et déguiser ces p isse-temps énormes < .
Et le poète, continuant sa description en termes que nous ne pouvons reproduire, atteste qu'on employait, pour corrompre les jeunes victimes, les promesses^ les menaces, les dons et la violence. Imitant même la démence de >éron, le prince épousa plusieurs de ses favoris, entre autres Quélus et le Grand de Bellegarde; les contrats furent signés de son propre sang et du sang d'O, qui assistait comme témoin. Dans son cabinet, à Paris, plusieurs femmes succombèrent à ses attentats, que d'ignobles circonstances aggravaient encore. Le meurtre d'ailleurs se mêlait au libertinage, le crime assaisonnait la volupté.
En 1577, à Poitiers, dans le château royal, une scène tragique rappela les forfaits des empereurs romains. La dame de Yillequier ayant médit du prince en public, ou même, suivant l'Eslûile, lui ayant refusé ses faveurs, quoique du reste elle n'en fût point avare, et que son mari, comme tant d'autres à cette époque, ne blâmât point ses mœurs licencieuses, sa mort fut résolue entre le digne personnage et son auguste maître. Un jour donc, Yillequier entre chez elle, au moment qu'elle sortait de son lit et qu'une de ses caméristes lui tenait le miroir pour l'aider à se friser. Il lui reproche ses excès, l'accuse d'avoir voulu l'empoisonner, de concert avec un amant, puis se jette sur elle, quoiqu'elle fût enceinte, et la poignarde. Quand on examina le corps, on trouva qu'elle était grosse de deux enfants. Nulle poursuite ne fut exercée contre le scélérat : il obtint même son pardon avec une facilité qui rendit évidente la secrète approbation du roi. Peu de temps après, en 1579, llenri le nomma gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France.
Un manuscrit de la Bibliothèque impériale - prétend que Desportes aida le souverain dans une une bonne parle de ses galun-
* Les Tragiques, par d'Aubigné, p. 102, édition Lalanne.
* Anecdotes tirées de la bouche de divers grands personnages et notamment de M. le chancelier du Y air, recueil de Dupuy, volume 661.
teries. Celte imputation d'un auteur anonyir.e ne mérite pas une pleine confiance. Mais, s'il est douteux que le poète facilitât directement les plaisirs du prince, il est positif que même son libertinage contre nature ne lui inspirait ni colère ni dégoût. Ses poèmes ne laissent, à cet égard, aucune incertitude. Nous l'avons déjà vu flatter la coquetterie hermaphrodite du roi très-chrétien. Le duel célèbre, où périrent Quélus et Maugiron, lui donna lieu de manifester publiquement son extrême indulgence pour les goûts ténébreux de son seigneur eL maître. L'élégie intitulée : Aventure seconde : Cléophon S nous dépeint en phrases poétiques cette lutte sanglante.
Le 2G avril 1578, Quélus, mignon du roi, et le jeime d'Entragues, appartenant à la faction des Guises, ayant eu un léger débat dans la cour du Louvre, prirent rendez-vous pour le lendemain matin. A cinq heures, ils se trouvèrent sur le marclié aux chevaux, qui occupait le terrain actuel de la Place-Royale. (Juélus était accompagné de Maugiron et de Livarot; d'Entragues avait amené au combat deux ligueurs, Riberac et Schomberg. Us en vinrent aux mains avec tant de fureur, que îlaugiron et Schomberg restèrent morts sur le champ de bataille; Riberac traîna jusqu'au lendemain; Livarot demeura six semaines couché; l'irascible Quélus, premier auteur du duel, reçut dix-neuf coups; d'Entragues, le plus heureux, en fut quitte pour une égraiignure. On transporta Quélus dans l'hôtel de Boissy, peu distant du lieu fatal. Le malheureux languit trente-trois jours. Le roi ne quitL-^it pas sa chambre; il aidait à le panser, il le servait de ses propres mains. Écoutons Desportes :
Ce grand roy le console, et, d'un plaisant langage, Voile de son ennui, lui remet le courage, Voit de ses coups divers sonder la profondeur, Et, pour le secourir, met au loin sa grandeur.
Nul divertissement sa douleur ne déçoit; Des yeux ni de l'esprit le somme il ne reçoit (Tant cet ennui le point), donne, promet et prie, iS'estime rien trop cher pour racheter sa vie : D'autour de son chevet il ne se peut bouger, Et de sa blanche rnain il lui donne à manger.
11 avait fait tendre des chaînes dans la grande rue Saint-.\ntoine, de peur que le bruit des charrettes no l'importunât et ne lui fût
1 Dans quelques éditions de Desporles, dans celle de 1587 notamment, on a mis celle avenlure la première; c est une erreur évidente.