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roi les beaux vers jusqu'ici renfermés dans mes tiroirs ; que, si je veux, vous me ferez mander par un seigneur de la cour, lequel, sous le prétexte du bien public, se chargera de m'introduirc, parlera de mes faits d'armes, des services de mon père sous les drapeaux. Saisissant l'occasion, vous ajouterez que je suis en outre un habile rimeur.
Car, dites-vous, qui seulement se dit Estre poêle, il perd tout son crédit, Estant lenu coinnae une girouette :
En cour n'est qu'un estre fol ou poète. Mais feindre faut qu'on n'y prend point plaisir Si le public « n'en donne le loisir.
« Vous ajoutez, poursuit Vauquelin de la Fresnaie, que je connais nombre de seigneurs, qui tous me viendront en aide, me feront nager dans le bien-être et obtenir des commissions; n'y en eût-il pas à distribuer, on en inventerait. 11 faut dvoir perdu le sens pour blâmer ce système commode usité au lielà des Alpes. Ne voit-on pas tous les jours des notables de laris puiser à ces sources abondantes de richesse? Les uns vendent les biens communaux et les landes; les autres afferment des bois, traflquent sur la coupe des forêts, sur les entrées, sur les impôts. « Cela remplit les bourses vides, » et, r jinrae je suis en province, que je pourrai diriger les opérations, mes coffres se rempliront d'autant plus vite. Vous termiujz par ces remarques :
Qu'il vaut bien mieux estre marteau qu'enclume, Quand à mal faire un chacun s'accoutume. Et que combien qu'exerçant mon estât, Je puisse encor toucher quelque ducat Avec honneur, pourtant c'est peu de chose Au prix du bien qu'en la cour on propose, Et qu'en peschant dedans une grande eau, On prendia plus qu'en un petit ruisseau. »
A cette morale du succès, du lucre et de la jouissance, Vauquelin lui opposait la modestie de ses désirs. Sa place lui fournissait abondamment de quoi vivre, lui assurait l'estime du monde : il aimait d'ailleurs la nature, il craignait les intrigues de la cour. Bref, il aimait mieux se contenter de moins et ne pas aventurer sa barque sur des Ilots orageux.
<>tte épitre importante nous montre qu'il y avait au seizième si'icle des hommes d'affaires, comme de nos jours; qu'on spé-
* Les affaires publiques.
culait à c.^ttc époque sur les denrées, sur les gabelles, sur les terres, sur les fournitures faites au gouvernement. Desportes était expert dans ce trafic, et, par intérêt pour les écrivains, cherchait à les enrôler parmi les agioteurs.
11 semblait avoir adopté comme règle de conduite les avis moqueurs exprimés dans le Petite courtism, de Joachim du Bellay :
Mais qui des grands seigneurs veut acquérir la grâce,
Il ne faut que les vers seulement il embrasse :
Il faut d'autres propos son style déguiser
Et ne leur faut toujours des lettres deviser.
Bref, pour être en cet art des premiers de ton âge,
Si tu veux finement jouer ton personnage,
Entre les courtisans le savant tu feras.
Et entre les savans courtisan tu seras.
Ce faisant, tu tiendras le lieu d'un .\ristarque. Et parmi les savants seras comme un monarque. Tu seras bienvenu entre les grands seigneurs. Desquels tu recevras des biens et des honneurs, Et non la pauvreté, des Jluses l'héritage. Laquelle est réservée à ceux-là en partage Qui, dédaignant la cour, fâcheux et mal plaisants, Pour allonger leur gloire accourcissenl leurs ans.
Du Bellay eût voulu peindre Desportes et ses habiles façons d'agir, qu'il n'eût pas employé d'autres termes. Son succès, comme poète, avait été très-rapide.
Il fut tout aussitôt reconnu par la France Un foudre de bien dire, im torrent d'éloquence, Et, brusquement porté sur l'aile de ses vers. Du clair bruit de son nom il remplit l'univers.
nous dit en assez bon style Jacques de Montereul. Ses œuvres eurent un grand nombre d'éditions pendant sa vie. Celle de 1585 est la première qui offre son troisième recueil de sonnets galants, publié sous ce double titre : Cléonice, Dernières Amours. Le poète avait juré trop tôt que la passion ne l'entraîrerail plus; il s'éprit encore d'une grande dame, et, comme elle lui tint la dragée haute, il recommença de plus belle ses langoureux gémissements. Son ardeur ne laissait pas de lui surexciter l'imagination.
Je laisse au philosophe et aux gens de loisir A mesurer le temps par mois et par journées; Je compte, quant à moi, le temps par le désir.
CoUetet, dans sa Vie de Ronsard, prétend que la dame chan-
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tée sous le nom de Cléonice pourrait être lléliette de Vivonnc de la Chastaigneraie. Du Radier fait valoir cette hypothèse et nous donne quelques renseignements sur la jeune fille. Son père était Charles de Yivonne, baron de la Châtaigneraie, qui avait pour femme Renée de Yivonne, sa parente, lléliette épousa, le 10 juillet 1580, Louis de Montberon, seigneur de Fontaine-Chateaudray, et mourut en 1625. Le sonnet de Ronsard, joint aux Amours de Cléonice, semble la désigner d'une manière évidente. Un sonnet placé à la fin des Amours diverses porte aussi son nom. Pourquoi dans ce morceau très-vif le poète n'at-il pas employé le pseudonyme? C'est ce que je ne saurais deviner. Plusieurs passages prouvent d'ailleurs que ces opuscules s'adressaient à une femme mariée, avec laquelle Desportes entretenait un commerce platonique. Un homme si fin,, si positif, s'était laissé prendre à une affection idéale, qui devait, tout au plus, lui valoir de temps en temps un coup d'oeil, un serrement de main. Que voulez-vous? Il était poète et il imitait Pétrarque. Et puis il n'avait sans doute pas prèNii qu'il trouverait une si énergique résistance. De là ses pleurs véritables et cette ode mélancolique placée à la fin des sonnets.
Adieu, chansons, adieu, discours, Adieu, nuits que j'appelois jours, En tant de liesses passées; Won cœur, où logeoient les amours, N'est ouvert qu'aux tristes pensées !
Les Œuvres chrestiennes de Desportes sont généralement regardées comme un produit de sa vieillesse : on les confond à cet égard avec les psaumes, dent les soixante premiers parurent en 1592, chez Mamert Pâtisson. Mais, quand on suit chronologiquement les travaux du poète, on voit qu'il a eu en tout temps de pieuses inspirations, hés l'âge de vingt-quatre ans, il avait touché la harpe sainte; pendant ses jours de bonheur et di\Tesse, il la reléguait dans un coin, pour la reprendre aussitôt que la fatigue et l'ennui voilaient à ses yeux les riantes perspectives où se complaisait d'ordinaire son imagination. Plusieurs morceaux religieux, qui terminent l'édition de 1579, manquent à l'éditior
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(le loTô. D'année en année le poète augmentait son pieux recueil. C'était la mode alors de mêler la dévotion à la licence, le fanatisme aux orgies; on affectait même le libertinage, afin de se mettre en opposition avec la rigidité protestante *.
Ainsi nous lisons dans le Journal de l'Estoile que, le 51 octobre 1585, le roi s'en alla chez ses confrères les lliéronymites de Vincennes, pour célébrer avec eux la Toussaint, faire ses pénitences et oraisons sous les auspices des moines. Le dernier jour du mois précédent, il avait eu la fantaisie de monter en chaire, de leur adresser une exhortation. Quelques jours auparavant, c'était Desportes lui-même qui, à l'instigation du roi, leur avait débité une homélie *. Voilà de beaux prédicateurs, en vérité, pour soutenir les âmes chancelantes, purifier les cœurs et aplanir les voies du salut !
Ce piince dévot, qui s'était llagellé en public, faisait dans les rues de Paris de véritables bacchanales. Fendant les jours gras de 158'2, escorté de son frère, le ducd'Alençon, et de leurs intimes, il effraya la populeuse cité de son brutal dévergondage. Les honnêtes compagnons, déguisés en marchands, prêtres, avocats, bref, portant des costumes de toute espèce, masqués d'ailleurs et montés sur des chevaux, parcoururent la ville, bride abattue; ils renversaient les uns, frappaient les autres de perches et de bâtons, principalement ceux qu'ils rencontraient la figure masquée, le roi voulant avoir ce jour-là le i)rivilége du masque. Ils se précipitèrent ensuite au milieu de la l'oire Saint- Germain, s'y livrèrent à mille insolences et rôdèrent toute la nuit jusqu'au lendemain dix heures. Ils raccolaient en chemin une foule de mauvais garnements.
La même année où Henri 111 admonestait leslliéronymitesde Vincennes, le digne monarque avait eu un autre capi'ice. Chose étrange! il s'était passionné pour le bilboquet au point d'en jouer partout, même dans les rues. Voulant le flatter et lui
* Dreux du Radier, article du Conservateur.
* Journal de Henri UI, par lEstoile. Palma Cayet, dans le livre I" de sa Chronologie novcmiire, nous donne des renseignements curieux sur cet ermitage du bois de Vincennes : « Le roy avoit f;iict faire dans le parc du bois de Vincennes, autour de l'église des Minimes, plusieurs bastimens et oratoires pleins de riches tableaux, d'ornemens d'église, reliques, croix, saincls, calices et chandeliers d'or, d'argent et de cristal, avec des armoires pleines de plusieurs habits d'escarlatte rouge et violette, de bréviaires, d'heures et autres livres déglise qu'il avoit fait imprimer. Bref, c'estoitle lieu où il esperoit faire d'ordinaire sa solitude avec les Ilieronymiles, ou confrères de Xostre-Dame-de-Vie-Saine, que l'on nomme Vincenaes, lesquels faisoienl le service dans la haute église des Minimes. »