‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 109 sur 190 · LIVRE I. 2H · texte numérisé non relu

LIVRE I. 2H

Aussi, pour dire \Tay, mon amour j'ay fondée Sur la perfection d'une si belle idée, Qu'il semble que le ciel en elle ait tout compris, Pour ravaler l'estime et l'orgueil de Cypris, Et qui, sillé d'erreur, ne le voudra pas croire, Qu'il vienne voir vos yeux, causes de la victoire Que vous avez sur moy, dont je m'estime heureux. Bien qu'ils me soient à tort quelquesfois rigoureux : Yeux où l'enfant Amour tient son céleste empire. Yeux où le beau soleil tous les soirs se retire, Yeux, les lampes du jour, aux rayons gracieux, Qui font honte à la lune et aux astres des cieux. Qui font en mesme point vivre et mourir ensemble, Qui font qu'en les voyant l'ame soupire et tremble, L'œil esperdu s'égare, et tout soudainement On perd sa liberté sans connoistre comment.

Qu'il vienne voir après l'or de vos tresses blondes, Soit quand vous les laissez llotter comme des ondes, A l'abandon du vent, qui s'empestre dedans Les filets blonds dorez de vos cheveux pendans ; Soit quand vous les tenez sur le chef amassées, Les ayant par devant ordonnément dressées, Ou qu'avec un bonnet vous nous représentez D'Uylas ou d'Adonis les célestes beautcz.

Qu'il vienne voir ce front, large table d'yvoire, Plaine, claire et polie, où l'Amour à sa gloire Tient appendus devant les noms et les escus De tant de chevaliers heureusement vaincus. Le mien s'y reconnoist le plus haut de la bande. Et pense avoir acquis une gloire bien grande D'avoir vaincu celuy qui libre se gardoit, Et qui sans obeyr à chacun commandoit.

Mais ce m'est grand honneur pour vainqueur reconnoistre Un dieu des plus grands rois le monarque et le maistre. Et lequel nonobstant tout seul ne m'eust donté, S'il n'eust eu pour secours voslre unique beauté. Beauté vrayment parfaite et tellement extrême, Qu'elle peut prendre Amour et le vaincre luy-raesme, Ainsi quelle m'a pris, qui ne fey nul effort, Sçachant que mon pouvoir ne seroit assez fort.

Las! que depuis ce tans j'ay passé de traverses, Que j'ay souffert d'ennuis et de peines diverses, Qui, troublant mon repos, toutefois me plaisoient, Quand je voyoy vos yeux, deux soleils qui luisoient Au centre de mon ame, et que, par leur présance Mon cœur se nourrissoit d'une douce espérance !

Mais, lorsqu'il me falut de la cour séparer Et, pressé du devoir, au camp me retirer. Où j'estois attendu d'une puissante armée, Que mon œil pouvoit rendre au combat animée. Dieu sçait les passions qu'il me falut sentir! Mais, voyant que l'honneur me forçoit de partir. Je m'en allay sans cœur, sans esprit et sans vie, Que je vous delaissay pour en estre servie; Et demouray, chetif à part moy languissant, Le ciel comme ennemy sans repos maudissant. Accompagné d'Amour, qui tout rcmply de rage. Me faisoit sans cesser quelque nouvel outrage : Dieu sans miséricorde, importun, furieux, Qui pour me travailler me suivoit en tous lieux, M'accompagnoit par tout, me livroit mille allarmes. Et ne doutoit l'effort de dix mille gendarmes, Ki de tant de soldats que j'avois à l'entour. Sans me pouvoir garder des embusches d'Amour, Amour qui n'avoit seul l'entreprise dressée. Car il estoit suivy d'une troupe amassée De pensers ennemis qui cruels m'assailloient, Et de jour et de nuict mon esprit travailloient. L'un me faisoit songer à ma perte advenue. L'autre rendoit ma vie en espoir maintenue, L'autre me faisoit peur, lautre, plus gracieux, Vos divines beautez offroit devant mes yeux. Mais, quand j'estoy charmé d'objet si désirable, Mes maux se faisoient doux, tout m'estoit favorable, L'aise enyvroit mon ame, et m'estimoy heureux D'estre idolatrement de vos yeux amoureux, Souhaitant pour tout bien l'heure tant attendue Par qui vostre beauté devoit m'estre rendue. Et que, sans plus me voir de pensers enchanté, J'échangeasse à la fm l'ombre à la vérité.

Or j'ay si fort contraint le ciel par ma prière. Que je voy de rechef vostre belle lumière ; Je revoy les thresors de vostre poil doré. Les lys de vostre teint de roses coloré; Je revoy le coral de vos lèvres jumelles, Qui ouvrent en riant des perles naturelles ; J'entr'oy ces doux propos qui me retiennent pris, Qui ravissent mes sens, qui charment mes espris. Et bref, vous contemplant, bien-heureux, j'imagine L'entier contentement de la troupe divine. Je jouys icy bas de la gloire des cieux. Et d'un homme mortel je suis égal aux dieux,

LlVRt 1.

Sinon de ce point seul que leur oye est durable, Et moy, dés qae je pers vostre veuê adorable, Mon bien léger s'envole aussi-tost que le vant, Et ma douleur me presse ainsi qu'auparavant.

Mais je m'estime heureux de vivre en telle sorte, Pourveu que vous sçachiez l'amour que je vous porte, Que vous preniez mon cœur, lequel vous est offert, Que vous plaigniez le mal que pour vous j'ay souffert Et que je souffre encor, de la playe cnielle Que je receu, le jour que je vous vey si belle : Que vous vous asseuriez de ma fidélité, Et que tous mes propos ne sont que vérité. Croyez qu'un noble cœur est franc de tromperie; 11 demeure immobile, et jamais ne varie, D'aucune fiction il ne sçauroit user.

Car la parfaite amour ne se peut déguiser. Joint que tant plus qu'un prince est grand et remarquable, Plus il se doit monstrer entier et véritable.

ELEGIE Vlll

De tous ceux qui d'Amour ont senty la rudesse, Aggravez sous le joug d'une ingrate maistresse. Et qui pour le loyer d'avoir persévéré Ont par sa cruauté maint supplice enduré. Il ne s'en trouve point que ce dieu plein de rage Ait battu plus que moy de tempeste et d'orage, Ne qui plus justement se puisse lamenter D'avoir comme sa foy veu sa peine augmenter. 11 m'a tousjours choisi pour butte à sa colère, 11 m'a tousjours pressé comme son adversaire. Sans me donner relâche, et sans que mon devoir M mes longues douleurs layent peu desmouvoir, Ki fléchir la rigueur de sa haine obstinée Contre ma patience, à souffrir condamnée.

11 est vray que quand seul j'estoy maistre de moy, Rejettant dédaigneux son empire et sa loy. Il sucroit son absynthe, et sous un doux visage Recelloit la rigueur de son mauvais courage; Et pour mieux déguiser sa fiere cnaauté. Il offrit à mes yeux vostre unique beauté, Riche d'attraits subtils, de regards et de flame, Qui percèrent mon cœur et voilèrent mon ame. Mais ce tourment nouveau m'estoit plaisant et doux, Tantj'aimay dés ce jour tout ce qui vient de vous! Joint que bien tost après vous eustes connoissance

î.^il LLEGIES.

«Combien pour vous aimer j'enduroy de soiiflraiicc;

Et vous, comme déesse encline à la pitié,

Eusles le cœur touché d'un rayon d'amitië.

Me recevant pour voslre, et prenant davantage

Le mien qu'au mesme instant je vous laissay pour gage,

Lequel, pour quelque ennuy qu'il ait peu soustenir.

Devers moy du depuis n'est voulu revenir.

Ah ! qu'en ce tans heureux je senloy de liesse. Me voyant favory de si belle princesse. Dont los yeut, gracieux qui doucement luisoient. Mille feux amoureux ilans mon ame attisoient! De ses divins propos je prcnoy nourriture, J'admiroy les ihresors du ciel et de nature; Souvent par mes pensers aux rieux je m'enlevoy, Et, ravy de moy-mesme, en elle je vivoy.

0 tans heureux et doux! ô saison désirable! Helas! que ta faveur me fut lors peu durable! Que mon prinlans fut court, et comme en un moment J'esprouvay le malhem- d'un obscur changonient! Tout lestât de ce monde est un jeu d'inconstance. Mais encor en amour on voit moins d'asseurance; Sa faveur est semblable à un beau jour d'hyver, Oui se perd aussi-tost qu'on le void arriver. Veu qu'en ce tans heureux, las! je ne pouvoy croire Que le plus grand des dioux peust offenser ma gloire. Ce fut lors que mon heur en malheur se changea, Et que mon plus grand bien quand et vous s'estrangea.

Vous fustcs mariée! ô dure souvenance!

Helas! je meurs encor aussi-tost que j'y panse! Je sens renouveller mes antiques douleurs, Et faut que de mes yeux je verse mille pleurs. Mais ce qui m'afiligêa d'un regret plus extrnne Fut que je me trouvay sans vous et sans moy-mcsme ; Car ce nouveau mary jaloux vous enleva. Et mon cœur pour jamais d'allégresse priva ; Laissant la cour sans grâce, ennuyeuse et déserte. Et tous les beaux esprits qui gemissoient leur perte.

Uelas! combien depuis ay-je esté travaillé! Combien de fois la nuict, en sursaut éveillé, Ay-je arrosé de pleurs mon visage et ma couche, Ayant vostre beau nom à toute heure en la bouche, Et ne pouvant trouver de plus grand réconfort Que de crier sans cesse et d'implorer la mort? Or durant les assauts de ma dure infortune, L'ennuy qui me pressoit autant que chose aucune, C'estoil que mon malheur n'estoit point entendu ;

«ji Ijramiiqueuieiâl, vuus m'aviez defleniJu D'en faire aucune plainte, et de vous en escrire. AinM j'c>loy contraint d'élnulTpr mon marlire, Et mourir sun'o<jué sans m'osor déceler, Ni d'un seul mol d'escrit mes ennuis consoler; Seulement voslre image en mon cœur si vivante Donnoit force à ma vie et la rendoit constante.

Voilà les doux plaisirs qu'Amour ma lait sentir. Sans que de ses prisons j'aye voulu sortir. Eiicor n'est-ce la On de ma griéve souffrance! J'ay sceu que vous doutez de ma persévérance, Et que ce que j'ay fait pour couvrir mon ardeur, Passoit en vostrr endroit pour change ou pour froideiu". Las! est- " :ie foy si certaine?

Faut-il ', .t la mort inhumaine

De brùli 1 ....i ;... , ii\ en vous obéissant.

Je sois plus que Jamais à grand tort languissant?

Et qu'avec le destin vous faciez alliance

Pour forcer tout d'un coup ma vie et ma cnnstanrr*

Certes, vous avez tort, et ne srauroy penser Ou'Amour, just- ne s'en doive offenser.

N'espérez tout. : <■ l'arthenie,

Que j'en sois un.., .v..< a vostre tyrannie !

Car ainsi comme l'or plus il est refondu,

Rebattu, martelé, plus luisant e&t rendu,

Tout ain>>i ma constance au plus fort des allarmes.

Des ennuis, des rigueurs, des soupirs et des larmes.

Se monstrera plus belle et ne fléchira pas,

Deussé-je en vous servant souffrir mille trespas.

Car je troy qu'en mourant pour une beauté telle,

On s'acquiert, comme en guerre, une gloire immortelle.

En la sai?on première, après que toutes choses Furent de leur chaos ordonnément dctloses, Lors que tous blancs de foy les mortels icy bas. Nouvelle œuvre du ciel, seulement n'avoient pas Entr'cux le nom de vicp, ains guidez d innoçance Faisoient bien par nature, et non par connoissance; Amour, puissant démon, qui. le premier des dieux, A voit francfiy le sein du chaos ocicux, Ayant mis fin par tout au trouble et à la guerre, Ainoureux des humains vint demeurer sur terre Bien qu'il fust immortel, il ne les dédaignoil, Mais de jour et de nuict il les accompagnoit;

Il logeoit dans leurs cœurs, il échauflfoit leurs anies,

Et sous le doux effort de ses poignantes fiâmes,

Chacun, pour s'alléger, sa moitié choisissoit,

Ne cessant leur amour quand ce désir cessoit.

Lors tous vivoient conlans. l'amante estoit sans crainte

Que sous un beau semblant logeast une ame fainte,

Qu'on apprit aux soupirs quand ils dévoient sortir,

Lt que mesmes les pleurs fussent duits à mentir;

La bouche estoit du cœur asseuré témoignage,

On ne s'amusoit point à farder son langage,

Ses yeux, sa contenance ; ains, sans dissimuler.

Qui plus avoit d'amour, mieux en sçavoit parler.

La beauté, la douceur, le mérite et l'adresse,

Estoient les seuls efforts pour vaincre une maistresse.

Simple et sans artifice, et qui ne sçavoit pas

User selon les tans de rigueurs ou d'appas,

Façonner un sou-ris, composer ses œillades,

Pour rendre en se jouant les jeunes cœurs malades.

Mais, qui plus est aussi, l'or n'avoit aucun pris;

Carquans', perles, rubis, n'eussent meu les espris

De la moindre bergère, ains l'amitié prisée

Sur toute autre richesse estoit authorisée.

Mais comme peu à peu le vice s'avança.

Et que cette saison en une autre passa.

Et que l'or jaunissant se mit en évidence.

Et que la fermeté fit place à l'inconstance.

Qu'on se sceut déguiser, et qu'on sccut fuiement

Au poids de la richesse estimer un amant;

Qu'on peut de cent façons coiivrir sa fantaisie.

Et du beau nom d'honneur masquer l'hypocrisie.

Amour tout estonné de voir si-tost changé

Un peuple, qui n'aguere estoit si bien rangé.

Détestant leur malice, ainsi se prit à dire :

« 11 faut, il faut, dit-il, qu'ailleurs je me retire; Ce peuple est misérable et ne connoist combien Il a par ma faveur receu d'aise et de bien. »

L'effet fust aussi pront que la voix prononcée ; Car d'une aile à plein vol par le vague élancée, Il se perd dans la nuê, où, soustenu de l'air. Pour dire ces propos il cessa de voler :

« Tu t'en repentiras, race ingrate et chetive, Et, regrettant trop tard le bien dont tu te prive, Reconnoistras en bref combien sont differans Les vTais contentemens des plaisirs apparans.

< Colliers.

roi

Et combien mon ardeur, dans le ciel allumée,

Brûloit plus doucement que ta vaine fumée.

Car, comme tous ensemble avez fait le peclié,

Sur tous de ma fureur le trait sera lasché.

Vous, hommes, les premiers, qui n'avez voulu suivre

Le doux train des plaisirs où je vous faisois vi>Te,

Qui vous estes lassez de la simplicil-.',

Qui pensez par le change acquérir liberté.

Pour les simples bontez qu'avez tant mesprisées,

Vous aurez désormais des maistresses rusées.

Au cœur dissimulé, sans foy, sans amitié,

A qui le mieux aimant fera moins de pitié.

Et dont tout l'artifice et la plus belle gloire

Sera de vous surprendre et vous en faire accroire.

Leurs regards, leurs sous-ris, leurs gestes, leurs propos

Seront tous façonnez contre vostrc repos;

Ores vous retenant, si l'espoir vous emporte.

Ores vous donnant cœur, si la crainte est trop forte,

Puis de nouveaux soucis vos esprits martelant.

Et tousjours aux glaçons la flamme entremeslant,

L'absvTithe avec le rniel, la joye à la tristesse,

Et parmy les attraits une grande rudesse;

Afin que vostre esprit, par la diversité

Confus et chancelant, soit tousjours agité.

Combien lors, forçenez, aurez-vous de martire?

Combien de foux propos alors sçaurez-vous dire?

Combien de juremens de ne plus les revoir,

Qui n'auront toutesfois un moment de pouvoir?

Car il ne faudra rien qu'une larme contrainte,

Un regard pitoyable, tme parole fainte.

Pour plus fort vous reprendre, et croire fermement

Ce que vous aurez veu n'estre qu'enchantement.

Lors pour plus me venger je changeray mes flèches,

Mon carquois et mon arc, et feray mille brèches

Diverses en vos cœurs, et non comme autresfois.

Quand vous reconnoissiez mon empire et mes loix.

« Cestuy celle aimera qui ne sera point belle, Et l'autre celle-là qui fera la rebelle Sous le voile d'honneur, et ne doutera pas < D'en tenir toute nuict un autre entre ses bras. Tandis que le chetif dans son ame piquée Adorera Lamie en Lucrèce masquée.

L'autre à bon droit craintif, l'inconstance doutant, Bien qu'il soit jouyssant, ne sera pas contant ;

* Ke craindra pas.

2oS ELEGILS.

L'autre sera prodigue afin qu'on le gucrdonue, Et ne connoistra pas que celuy qui plus donne En doit avoir le moins, afin qu'en espérant Pour parvenir au but, on ait le denneurant; Bref, je vous feray voir si l'homme est misérable, Qui vit dessous le joug de la femme muable, Afin que souffriez ce qu'avez mérité, Pour avoir un gi'and dieu folement despité.

«Et vous, dames, et vous, qui n'avez tenu conte De la force d'un dieu qui tous les dieux surmonte. C'est à vous que j'en veux, pour vous faire sentir Si de se prendre à moy l'on se doit repentir; C'est à vous que j'en veux, qui avez préférée A la sainte amitié la richesse dorée.

Le vice à la vertu, l'ignorance au sçavoir. Et l'orde convoitise au fidelle devoir, Et n'avez estimée estre chose vilaine Du revenu du licl accroistre son domaine. Vous ne jouyrez plus du doux contentement, Oui provient de l'amour qu'on sent également ; Vous aimerez les grands à cause des richesses. Et les grands, comme vous, sçauront mille finesses Pour vous amadouer; car, en tous leurs discours, De constance et de foy vous parleront tousjours, Pour parvenir au but où l'amoureux aspire, Puis, leur désir finy, ne s'en feront que rire, Changeront de pensée et vous délaisseront, Et par mesmes appas autres pourchasseront, Pour monstrer leur adresse, et pour avoir la gloire De triompher sur vous d'une pauvre victoire.

€ Tout ainsi que l'on voit le chasseur qui poursuit Ardant, impatient, le lie\Te qui s'enfuit. Ores sur la montagne, or' à travers la plaine. Et pour bien peu de chose il prend beaucoup de paiue, Car la chasse luy plaist, et le plaisir qu'il prend, Mille et mille fois plus que ce qu'il en attend.

« Ainsi seront les grands en l'amoureuse chasse, Qui n'espargneront rien pour gaigner vostre grâce. Soupirs, pleurs, ni sermens, iiuis, dés qu'ils vous tiendront, A quelque autre beauté leurs filets ils tendront.

€ Vous alors, qui verrez leur foy dissimulée. Et leur amitié sainte au vent s'en estre allée, Bien que mon feu divin vostre cœur n'ait espoint. Et que de vTaye amour au dedans n'ayez point, Vous aurez de despit l'ame toute embrasée, Voyant vostre beauté si soudain mesprisée,

LiVliE 1. 2o9

r.t brûlerez de rage, alors qu'on vous dira Clue de ce nouveau bien quelque autre jouyra ; Car je veux, pour monslrer les forces de mon ire, Que vous vous eflorciez l'une à l'autre de nuire. »

Ainsi crioit Amour, qui son aile eslendit, Puis d'un vol redoublé dans les cieux se j)crdil; Et par nostre malheur sa menace effroyable, D'âge en àye depuis, apparut véritable.

Vous le sçavez, madame, lielas ! vous le s<,avcz, Et de sa prophétie expérience avez !

Car vous avez esté de la grandeur esprise, Et vous avez des grands esprouvé la fcinlibc; El, bien que vos beaux yeux, ardans llambeaux d'Amour, Surmontent la clarté qui nous donne le jour, Bien que vostre beau teint fasse honte à l'aurore, Que l'or de vos cheveux l'or mesme décolore. Qu'un y voire poly vous finisse la main, Que des Grâces ayez la poitrine et le sein, Et que tant de vertus, qui vous font admirable, Eussent pouvoir de rendre immortelle et durable La plus légère foy, vous avez nonobstant Senty le changement d'un courage ' inconstant, Qui desdaigne le bien d'une amour mutuelle. Pour suivre aveuglement une beauté n(juvelle. Mais vous devez cesser de vous en lourmanter ; Encor que vous voyez une autre s'en vanter; Car un tout tel destin que le vostre s'appreste, Pour celle qui si haut fait sonner sa conqueste.

Je ne veux point blasraer la nature et les cicux, L'Amour, la providence, ou quelque autre des dieux; Je ne veux, d'une voix qui s'accorde à ma perte, Faire haut resonner une plaine déserte.

Blasphémant la fortune, et ne veux pomt tascher D'amollir par mes pleurs la rigueur d'un rocher, Bien qu'il me fust loisible en si triste avantur» De dépiter le ciel, l'Amour et la nature ; Et que je peusse aussi, déplorant mon malheur, Esmouvoir les rochers et les bois à douleur. Il faut que de mon mal seule ayez connoissance. Puis que de m'en guarir seule avez la puissance.

' Coeur.

Car, helas! si de vous ne vient ma guarison, La pourray-je espérer des choses sans raison? C'est pourquoy seulement à vous je me retire, Pour, me plaignant de vous, consoler mon martire, Si vous le permettez : car de vous offenser J'endureroy la mort plustost que d'y penser.

Ah! que j'ay de regret, quand je mets en mémoire Combien j'ay receu d'heur, de plaisir et de gloire, Depuis l'heure qu'Amour devers vous m'adressa, Et que son feu divin par vos yeux me blessa ; Car, presqu'au mesme instant, vous cusles connoissance Combien pour vous aimer j'enduroy de souffrance; Dont vous fustes touchée, et, chassant mon soucy. Vous me fistes sçavoir que vous m'aimiez aussi. Alors trop fortuné de vous je prenoy vie, Alors ma flamme estoit de la vostre suivie. Alors un mesme esprit nos deux corps animoit, Ainsi qu'un mesme trait nos deux cœurs entamoit.

Helas! qui me l'eust dit en ce tans désirable, Que vous aviez, madame, un vouloir si muable. Que mal je l'eusse creu ! veu qu'ores que j'en suis Trop clairement certain, croire je ne le puis, Ki ne le croiray plus, s'il se pouvoit tant faire Qu'il vous pleust d'un seul mot m'asseurer le contraire. Mais vous souvient-il plus qu'en nos communs propos Vous ne me laissiez point un moment de repos. Jalouse et deffiante, et tout vostre langage Estoit de m'appeller inconstant et volage? Et toutesfois voyez que je n'ay point changé, Et que depuis trois ans que vos yeux m'ont rangé, De cent mille beautez l'aimable violance Ne m'a sçeu destourner de vostre obeyssance ; Car, quand je m'asseuroy qu'en feriez tout autant, Je voulois à ren\7 vous demeurer constant Comme je fais encor, tenant à grand louange Que vous tant seulement ayez suivy le change.

Au moins si de mon lieu quelqu'un eust hérité, Qui par extrême amour eust ce bien mérité, Ou qui sçeust comme il faut d'une façon discrette Conduire et pratiquer une amitié secrette ; Qu'il peust dissimuler ses faveurs sagement, Feignant une tristesse en son contentement ; Qu'il pleurast ses douleurs, vous nommast inhumaine, Ou qu'il dist seulement qu'il a pris quelque paine Devant que d'estre aimé, j'en seroy moins fasché; Mais, alors que je voy qu'il fait si bon marché

Page 1