‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 110 sur 190 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

D'une chose si rare, et n'en fait presque conte, Mon extrême douleur toute rage surmonte. Il se rit de ces vere dont j'estoy si jaloux, Il fait voir des faveurs qu'il jure avoir de vous Pour mémoire et pour gage; il a vostre peinture, 11 dit qu'avez la sienne; il sçait vostre nature, 11 connoist vostre cœur et vostre intention, Et juge que pour luy vous souffrez passion; Bref, par tous ses discours il voudroit faire accroire Qu'il s'est acquis sur vous quelque belle victoire. Hé Dieu sçait la fureur dont je suis possédé. Voyant que vostre choix a si mal succédé!

Ores que sans relasche à mon malheur je pense, Je n'ay contentement qu'à blasmer l'inconstance Et demeurer tout seul, bastissant à part moy Mille estranges desseins d'un homme hors de soy Et dis en soupirant : Chetif, que doy-je faire? ^'ay-je pas contre moy toute chose contraire ? A qui croiray-je plus? tout le monde est sans loy, Puis que mesme ma dame a violé sa foy. Quelle estrange rigueur se veit jamais descrile Par tragiques regrets, qui ne soit plus petite, Si l'on pense à la gloire où j'estois élevé, Et par quelle injustice à coup j'en suis privé? Malheureux qui dépend d'une dame muable ! S'il est contant un jour, l'autre il est misérable; Sa nef vogue incertaine ores bas, ores haut; 11 a peur, il s'asseure, il est froid, il est chaud, Et n'a non plus d'arrest en son troublé courage Qu'il plaist aux mouvemens de la mer où il nage, if on esprit sans relasche est ainsi tem pesté, Car le vent qui l'esmeut n'est jamais arresté.

Mais que ne faites-vous, ô beauté sans exemple ! Avec tant de thresors que l'ame en vous contemple Pour accomplir du tout vostre perfection, Que vous ayez un cœur qui soit sans fiction, Que vous gardiez tousjours un vouloir immuable. Qui plus que les beautez vous feroit admirable Et reluire icy bas : car sans la loyauté Il n'est point de vertu qui monstre sa beauté; Comme sans la lumière aux couleurs si duisanle, Tout objet à nos yeux vainement se presante.

Or, bien que vous m'ayez ingratement laissé, Et qu'un change impreveu fort avant m'ait blessé; Bien qu'en voyant celuy dont vostre ame est saisie, J'ay plus pitié de vous que de luy jalousie, *

26! LLEGIES.

Bien qu'aux divers combats qui se font en mon cœur, Le desdain quelquefois de l'amour soit vainqueur; Bien que le vray renom que j'ay d'estre fidelle, Avec {^rand avantage en d'autres lieux m'appelle, Voire et que mon esprit, qui se pense outragé, Consente au changement afin d'estre vangé; Ilelas! si ne sçauroy-je, il faut que je l'advouê, Sui\Te assej: constamment le change que je lonê ! S'il m'en prend fantasie, aussi soudainement, Confus et repentant, mon vouloir se dément; Je ne vous puis hayr, quand je vous vois si belle, Je ne vous puis aimer, vous sçachant infidelle; Mes sens sont en débat, mon esprit agile Cliancelle constamment d'un et d'autre costé, Et suis si possédé de ma fureur extrême. Que je n'ay rien en moy qui s'accorde à moy-mêmc. Que feray-je à la fin? que veux-je devenir? Je ne puis, malheureux, lAcher ny retenir l Tout bien considéré, mon plus grand avantage, C'est que je m'abandonne au vent et à l'orage, Et, calant aux destins que je ne puis forcer, Je consente à regret tout bas en mon penser, Qu'infidelle et parjure, et pis cent fois encore, 11 faut, bon gré mal gré, que mon cœur vous adore.

Cest en vain qu'on essaye à forcer la puissance Du ciel, qui nous contraint depuis nostre naissance. 11 faut tout laisser faire à la fatalité; Car on ne peut changer son terme limité. Pour courir à clos yeux aux hazards de la guerre, Chercher toutes les mers, rauder toute la terre. Ou pour vivre à son aise et se contregarder, Le destin ne se peut haster ou retarder.

Tel avoit mille fois attendu le naufrage, L'hyver en pleine mer, qui, joignant le rivage, Apres s'estre asseuré des frayeurs de la mort, S'est veu sans y penser submergé dans le port; Ainsi que moy chetif, qui fais expérience Que le malheur nous prend lors que moins on y pense; Car je me voy surpris et blessé durement, Alors que j'esperoy vivre plus seurement.

Durant le tans piteux que la France embrasée Tournoi t le fer contre elle en deux pars divisée,

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