PHILIPPE DESPORTES. XLV
plaire, les ducs de Joyeuse et d'Epernon s'empressèrent de l'imiter. Les autres seigneurs suivirent leur exemple; les gentilshommes, secrétaires, pages et laquais de ces derniers les singèrent à leur tour. Les rues étaient donc pleines de gens qui faisaient leurs courses et leurs visites en jouant du bilboquet ^ 0 majesté des rois, de quel respect tu frappes les historiens!
Desportes suivait-il Henri III dans ses escapades nocturnes? Pour conserver ses bonnes grâces, feignait-il de rafoler du bilboquet? Cela me parait évident, car le madré poète ne quittait guère le prince ni le duc de Joyeuse. Admirable influence des cours sur le talent !
Ces royales distractions, par bonheur, étaient loin d'absorber tout le temps de Desportes. L'historien Jacques de Thou, dans ses Mémoires, nous le montre occupé d'affaires plus graves. Ayant été lui-même nommé maître des requêtes, son oncle voulait qu'il se fit recevoir président en survivance. Augustin de Thou occupait cette charge au parlement et ne l'avait acceptée, disait-il, que dans l'espoir de la transmettre à son neveu. Mais Jacques n'aimait ni les sollicitations ni les démarches, et craignait de ne pas réussir. Pendant que l'oncle se dépitait, François Choesne, lieutenant général de Chartres, arriva fort heureusement à Paris. C'était un homme judicieux, qui avait occupé un emploi dans l'ambassade française, à P>ome, quand le neveu y remplissait d'autres fonctions. Ils s'étaient liés tout naturellement. Un jour donc, il vint rendre ses devoii's au président de Thou. Celui-ci, connaissant l'amitié qui existait entre les deux jeunes gens, lui confia son déplaisir. Il le pria ensuite de voir son neveu, de lui remontrer qu'il avait tort de négliger ses intérêts. Choesne accepta volontiers la commission, pei'suadé qu'il ferait une action agréable au vieux magistrat, utile à son ancien collègue et honorable povir lui-même.
Il alla donc trouver aussitôt Jacques de Thou, et lui exposa le sujet de sa visite.
— Mon Dieu! lui répliqua l'historien futur, je vous suis fort obligé de votre empressement. Je reconnais aussi la bonne vo- 1 )nté de mon oncle. Mais attendons, je vous prie, un moment T lus favorable. Vous savez combien les sollicitations me répugnent, combien les assiduités que demandent les grands s'acident peu avec mon humeur. Ce qu'on achète par des prières me semble toujours trop payé. Or on ne peut rien obtenir de nos jours sans multiplier les instances et les démai-ches; il faut
' Jo-urnal de l'Esloile, année 15^5.
plaire d'abord aux favoris du roi, eux seuls disposant de toutes les grâces qu'il veut bien octroyer.
Jacques de Thou allait développer ses raisons, mais Choesne l'interrompit :
— Moins on sait profiter du temps, plus on craint de le perdre. Si vous jugez les sollicitations malséantes pour votre dignité personnelle et pour votre charge, si vous appréhendez un échec, laissez-moi faire. Vous connaissez Philippe Desportes; vous n'ignorez point qu'il est de mes parents et de mes amis; vous savez en outre quelle influence il exerce sur le duc de Joyeuse, qui lui-même est tout-puissant auprès du roi, dans les affaires relatives à la magistrature. Eh bien, ils seront charmés l'un et l'autre que je les emploie à vous faire obtenir ce que vous souhaitez.
Comme il achevait ces mots, il alla en droite ligne chez le poète diplomate, qu'il trouva sur le point de sortir, avec son portefeuille sous le bras, ni plus ni moins qu'un ministre : h:' duc de Joyeuse l'attendait pour travailler. Choesne le tira un peu à l'écart, lui dit ce qui l'amenait; l'opulent rimeur prit note de sa requête, sans lui faire la moindre objection, et, comun' ceci avait lieu le matin :
— Venez tantôt diner avec moi, dit-il au solliciteur par procuration; je vous instruirai de ce qui aura été fait.
Choesne ne manqua point au rendez-vous : il apprit alors avec étonnement que l'affaire était conclue.
11 se hâta d'en avertir Jacques de Thou, que sa diligence et la prompte solution obtenue par Desportes surprirent à son tour. Il regretta de n'avoir fait aucune démarche auprès du jeune seigneur et de son conseiller, ne fût-ce que dans un but de politesse. 11 exprima son repentir à Choesne, ajoutant qu'il ne pouvait assez reconnaître un aussi grand service.
Et sur-le-champ il alla trouver Desportes, s'excusa de n'avoir point fait lui-même sa demande et attribua son retard au zèle de Choesne, qui l'avait prévenu. Le poète ne soufl"rit point qu'il se disculpât plus longuement et lui répondit avec une certaine grandeur d'àme :
— Vous êtes, je le sais, du nombre des personnes auxquelles il sied mieux de témoigner leur reconnaissance pour les bons offices que de prendre la peine de les solliciter. Quand vous m'avez employé pour vous auprès du duc de Joyeuse, soyez sûr que vous nous avez obligés l'un et l'autre : on se fait honneur, dans des occasions pareilles, quand on rend service à un homme de mérite.