‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 112 sur 190 · ELEGIE XII · texte numérisé non relu

ELEGIE XII

Que doit faire un amant comme moy misérable, Blesse dedans le cœur d'une playe incurable, Et brûlant peu à peu sans espoir de secours, Sinon tousjours se plaindre et soupirer tousjours? Ainsi comme je fais en vous servant, madame, Car je pers mes soupirs où j'ay perdu mon ame, Et me plains sans cesser du mal que je reçoy, Depuis qu'estant à vous je ne suis plus à moy.

En hyver, en esté, sans relasche, à toute heure, Soit de nuict, soit de jour, désespéré, je pleure. Voyant que mon malheur ne peul-estre évité. Et me deuls bassement de vostre cruauté : Mais ce m'est deshonneur qu'en ma peine excessive Je me plaigne de vous, qui faites que je vive. Et d'ime passion qui me plaist tellement. Que quand j'en suis privé je souffre doublement. Car j'ay tant de plaisir, alors que j'imagine Que toutes mes douleurs ont de vous origine. Que ce doux souvenir, qu'on ne peut estimer. Me fait en mes travaux bien heureux reclamer.

Ce seroit donc en vain que j'aurois espérance D'échapper quelque jour de vostre obéissance, Puis que de ma prison vient ma félicité. Et que j'aime plus fort plus je suis tourmenté, Helas! je le sçay bien qu'il ne faut que j'espère D'échapper de vos fers, quoy que je puisse faire ! Le ciel à vous servir m'a trop prédestiné. Ne m'accusez donc point que je sois obstiné, Si j'aime ardantement une ame si rebelle; Blasmez plustost le ciel qui vous a fait si belle, Que le seul souvenir de mon hautain penser Fait que de mes travaux je ne me puis lasser. Car au plus fort du mal ce penser me conforte. Que c'est pour vous aimer qu'à tort je le supporte. Las! s'il n'estoit ainsi, j'ay si fort enduré. Depuis que de mon œil le vostre est adoré Et que dans mon esprit je porte vostre image, Qu'il y a jà long lans que mon triste courage (Bien que ferme et constant) ailleurs se fust rangé, Et que le desespoir mon désir eust changé.

Car, si je veux conter les angoisses mortelles, Les diverses fureurs, les peurs continuelles. Les injustes rigueurs, les courroux veliemens, Les rapports envieux, les mescontentomens, Qu'Amour a fait pleuvoir dans mon ame oppressée, Depuis que je vous fay royne de ma pensée, Encor que vostre cœur soit plus dur qu'un rocher, La pitié vous fera maint soupir arracher; Et vos yeux, si cruels aux amoureux allarmes, Espandront par contrainte un grand fleuve de larmes : Car j'ay veu mille fois, escoutant mes douleurs, Jusqu'aux plus durs rochers estre bagnez de pleurs.

J'ay souffert tous les inaux de l'amoureux empire, J'en ay plus supporté que je ne sçauroy dire; Voire et si j'en prevoy mille autres à venir, Qui mon ardent désir ne peuvent retenii*. Vous pouvez bien juger, voyant tant de constance, Que de faire autrement je n'ay pas la puissance. Si j'ay quelque pouvoir, il s'estend seulement A vous aimer, madame, et servir constamment; Et quand pour mon salut je voudroy le contraire, Emporté du destin, je ne le pourroy faire; Mais je ne le veux pas, ny ne le puis vouloir, Deussé-je en vous aimant à jamais me douioir.

Puis donc que vous voyez que ma foy continue. Puis que mon amitié vous est assez connue. Je m'esbahy comment vous m'avez pu penser Avoir si lasche cœur que de vous offenser ; Et que j'aye entrepris, plein de jalouse rage, Blasphémer contre vous d'un médisant langage.

Vrayment vous avez tort, ma ferme volonté N'avoit en vous servant ce laurier mérité : Je confesseray bien que je vous ay blasniée, Sentant de mille ennuis ma pauvre ame entamée. Durant vos cruautez, au fort de ma langueur, J'ay souvent, sans mentir, blasmé vostre rigueur; Je vous nommoy cruelle, inexorable et fiere, J'accusoy de vos yeux l'homicide lumière, J'accusoy vos cheveux dont jp. suis enlacé, J'accusoy vos beautez qui m'ont ainsi blessé; Mais bien souvent encor, au milieu de ma plainte, Je demeuroy tout court, palle et tremblant de crainte, Et reprenoy mon cœur qui de vous se plaignoit, Quand vostre cruauté plus fort le contraignoit. Car, bien qu'en vous servant à grand tort il languisse, Au milieu des tourmens je veux qu'il vous bénisse.

Helas ! mon Dieu ! comment avez-vous donc pensé, Qu'à vostre honneur sacré je me sois adressé/ Honneur si pur et beau, que qui veut en médire Veut empescher aussi le clair soleil de luire.

Le malheur m'a li\Té maint assaut dangereux, Depuis que je suis serf de vos yeux rigoureux, Sans avoir pu forcer mon courage invincible ; Mais ce dernier effort s'est monstre si terrible Et m'a, du premier coup, tellement combattu, Que mon esprit en est de tout point abattu; J'en laisse au desespoir ma vie abandonnée, Et maudy sans cesser ma fiere destinée. Mais j'ay ce reconfort qu'il ne peut advenir Qu'un tel mal ne fmisse ou ne fasse finir. Avant qu'il soit long-tans, ma languissante vie. Par un rapport menteur à tous maux asservie.

Page 1