PHILIPPE DESPORTES. XLVII
De Thou pria le gracieux auteur de le mener aussitôt chez le duc de Joyeuse, pour le remercier.
— Vous ne le trouverez point, lui répliqua Desportes. 11 vous a d'ailleurs obligé de si bonne grâce, qu'un remerciment précipité lui semblerait peut-être importun. Le duc ne trouvera pas mauvais que vous y mettiez moins de promptitude.
Sur ces entrefaites, le duc de Joyeuse partit pour son gouvernement de Normandie, où il se rendait chaque année aux fêles de Pâques. Il fut convenu que l'on attendrait son retour.
Cependant les proteeteurs de l'habile écrivain allaient périr l'un après l'autre d'une mort tragique. Le 20 octobre 1587, le duc de Joyeuse fut fait prisonnier à la bataille de Coutras et tué de sang-froid par deux capitaines réformés. Il avait lui-même, quatre mois auparavant, fait massacrer cinq cents huguenots, qui s'étaient rendus à condition d'avoir la vie sauve ^ : son crime retombait sur sa tête. La nouvelle de sa fin prématurée accabla Desportes, suivant Jacques de Thou. 11 éprouva le besoin de fuir le monde, d'aller dans la solitude chercher des forces contre la douleur. Il se retira donc à Saint-Victor, chez Antoine Baïf. Ce dernier poêle, admirateur passionné des Grecs et des Romains, possédait au faubourg Saint-Marceau une maison où Charles IX lui avait plusieurs fois rendu visite, où Henri III et le duc de Joyeuse avaient établi une sorte d'académie, morte en bas âge pendant les guerres religieuses-. C'était un asile tout à fait convenable pour un auteur. De Thou, reconnaissant de la bonne grâce avec laquelle le défunt l'avait obligé, vint y voir Desportes et mêler sa tristesse aux regrets de l'ingénieux courtisan. Le roi était tombé dans un profond chagrin : un mignon toutefois lui restait, un peu mûr sans doute, mais agréable encore; toute sa tendresse se reporta sur le duc d'Épemon'.
?sotre poète ne semble pas avoir recherché la protection du puissant favori. Aucun morceau ne lui est dédié, n'atteste un effort pour lui plaire. 11 avait dû exister entre les deux amis du prince une rivalité qui ne permettait pas de les courtiser ensemble. Et Desportes, ayant suivi la fortune de Joyeuse, se trouvait sans doute paralysé après le drame de Coutras. 11 n'eut
1 A Saint-Maixent, le 28 juin 138".
2 Colletet, Tie manuscrite dWnloine Baïf-
'• « Les nouvelles de cette mort et route arrivées, le roy en a fait un grand deuil, même n'a pas voulu cuir les gentilshommes, qui lui étoient envoyés de la part du roy de Navarre, pour recevoir les excuses de ce qui s'étoit passé; et, après avoir repris ses esprits, il a fait présent à M. dEpemon de toute la dépou lie du défunt, je veux dire de l'amirauté et gouvernement de Normandie. » Pasquier, Lellre xiv au livre IL
XLVIII PHILIPPE DESPORïES.
guère le temps d'ailleurs de faire volte-face, quoique ces mouvements s'exécutent très-vite dans les cours. Le duc ne tarda point à voir pâlir son étoile : il avait trente-cinq ans, c'était beaucoup pour un mignon : le roi se dégoûta enfin de ses charmes, et le duc de Guise lui persuada qu'on avait surtout ('lové des barricades en haine de son favori. D'Épernon fut sacrifié, n'échappa même à la mort que par son courage et ses promptes décisions.
Suivant un manuscrit de la Bibliothèque nationale, les troubles du mois de mai 1388 nous auraient fait perdre un document de la plus haute importance. >iotre auteur écrivait en cliilî'rcs, c'est-à-dire en signes à lui connus, les faits et gestes de Henri lll; pendant l'insurrection, il eut peur et brûla le précieux ouvrage. 11 aurait éclipsé les autres renseignements que nous possédons, ceux-ci étant rédigés par des hommes qui n'avaient pas vu de leurs propres yeux, comme le poëte'.
Ce fut alors que le dernier se retira dans son abbaye de Bonport, en JNormandie, le plus avantageux de ses bénéfices. 11 éprouvait par moments à la cour des lassitudes extrêmes : elles lui faisaient regretter la campagne, elles tournaient ses yeux vers les sereines beautés de la nature et la calme existence de la province. Dans son affliction, il soupirait alors des vers pleins d'attendrissement et de mélancolie.
0 champs plaisans et doux, ô vie heureuse et sainte,
Où, francs de tout souci, nous n'avons point de crainte
D'être accablés en bas, quand, plus ambilieux
Et d'hor.neurs et de biens, nous voisinons les cieux !
Où nous vivons contens, sans que la chaude rage
Davancer en crédit nous brûle le courage 2;
Où nous ne craignons point l'elfort des médisans.
Où nous nenduions point tant de propos cuisans,
Où nous n'avons souci de tant nous contrefaire
Et ployer le genou, même à notre adversaire ;
Où tant de vains pensers, d'erreurs, d'affections,
De veilles, de travaux, d'ennuis, d'ambitions,
De gênes, de regrets, de désirs, de misères.
De peurs, de désespoirs, de fureurs, de colères,
De remords inhumains et de soucis mordans.
Comme loups affamés, ne nous rongent dedans.
Nous jaunissant la face; et la dépite envie
D'une seule douleur ne trouble notre vie.
Ce tableau annonce un homme qui a souffert, et l'auteur, avec
* Volume 631 des manuscrits de Dupuy, ayant pour titre : Recueil d'anecdotes tirées de la conversation de divers grands personnages- - Courage, au seizième siècle, était synonyme de cceur.