PHILIPPE DESPORTES. XLIX
son imagination poi' tique, devait désirer prendre sa refrai te. Jacques de Thou, qui le connaissait bien et qui le fiéquentait alors, comme nous l'avons va, nous apprend qu'il réalisa son vœu à cette époque '.
Mais il ne jouit pas longtemps de la douce nonchalance où il était parvenu à se plonger. Le 2 août 1589, le roi, qui venait de quitter sa chaise percée, reçut dans le has-ventre un coup mortel, avant même qu'il eût pu rattacher son haut-de-chausse. La guerre civile éclata dans toute sa fureur : la Ligue et Henri IV se disputèrent la France. Jugeant douteux le succès du roi de Navarre, Desportes fit cause commune avec ses antagonistef. Sans les deux victoires d'Arqués et d'Ivrv-, remportées peu de temps après, la maison de Bourbon n'aurait efTeclivement jamais succédé aux Valois-. Un homme qui possédait tant d'abbayes ne pouvait d'ailleurs se déclarer pour les huguenots. Un dernier motif rangea le poète sous la bannière du parti catholique. C'était sa liaison avec le sieur de Villars, qui occupait le Ba\Te-de-Gràce, où l'avait installé son parent le duc de Joyeuse. Desportes l'avait, selon toute vraisemblance, connu dans la société de son protecteur.
La première conséquence du choix presque inévitable fait par lui fut que les calvinistes saisirent toutes ses abbayes. Le monastère de Bonport ne put même lui servir d'asile. Avant la fin du mois d'août l'armée royale envahissait la Normandie, parvenait sous les murs de Rouen. Un nommé Rollet, gouverneur du Pont-de-r.4rche, auprès duquel était situé Bonport, livra aussitôt la place au Béarnais^. Pour n'être point capturé parle?, huguenots, le poète dut prendre la fuite, et n'eut que le temp.'. de se mettre en sûreté derrière les canons de Villars.
Le futur amiral était fier, emporté, brave, ambitieux et hon-
< « Lorsque le duc de Joyeuse eut été lue, à la bataille de Coutras, Desporles quitta la cour et se remit à létude. Ce fut alors qu'il travailla à si paraphrase des Psaumes, en vers français, ouvrage (rès-estimable. » Histoire universelle, livre CLXXXV.
- «Toutes les chances étaient pour la Ligue, et pas une pour le Béarnais. » Histoire de France, par M.Michelet, t. X, p. 333.
3 L'EstoUe, Journal de Henri IV.
nêle*. Peut-être manquait-il de finesse, comme tous les hommes de ce caractère. L'adroit rimeur sut l'apprivoiser, le dominer, le conduire. Yillars avait fait sur mer des prises considérables : il obtenait chaque année de la Ligue des sommes importantes, pour rester fidèle au parti. Ses coffres pleins ne le laissaient manquer ni d'hommes ni de bâtiments. Aussi voulait-il élever sa fortune le plus haut possible, et notre auteur ne l'en dissuadait pas.
Un jour donc, les Rouennais furent bien surpris de le voir remonter la Seine avec une galère et quinze vaisseaux armés, qui portaient quinze cents soldats. 11 fit descendre mille hommes dans une île, d'où l'on pouvait canonner Rouen et où les intrus se fortifièrent. Le duc de Mayenne, généralisshne des troupes catholiques, fut obligé d'accourir; un gentilhomme alla de sa part demander au hardi capitaine le motif de celte invasion menaçante. Yillars répondit qu'ayant été leurré par maintes promesses et désespérant de leur réalisation, il avait pris les armes pour se faire sa part II exigeait en conséquence le gouvernement de Rouen et la lieutenance générale de .\ormandie, sans quoi il se joindrait aux royalistes. Force fut de lui accorder les titres et avantages qu'il sollicitait d'une manière si belliqueuse. En juillet 1591, le hautain personnage entra donc dans la ville, non pas comme un protecteur et un chef régulier, mais comme un véritable conquérant. Desportes s'y installa prés de lui pour le diriger*. Le bruit courant d'ailleurs que le prince calviniste reparaîtrait bientôt sous les murs, avec des lansquenets allemands, Yillars se hâta de faire des préparatifs.
Pendant qu'on amenait des vivres, abattait les faubourgs, rassemblait de nouveaux soldats et augmentait les fortifications, la rumeur populaire l'accusa de nouer des intelligences avec le cardinal de Bourbon, qui présidait le conseil du roi, et d'emliloyer pour ces manœuvTcs Philippe DesporLcs. On prétendait que plusieurs conférences avaient eu lieu entre le poëte et un abbé de Saint-.\ubin, émissaire des antiligueurs. L'affaire avait même été portée si loin, qu'on avait proposé en plein conseil de rendre â Desportes ses bénéfices et abbayes : mais, ceux qui les occupaient ayant refusé de s'en désaisir, l'auteur diplomate rompit avec dédain les négociations. Une belle idée qu'on avait
^ Économies royales, t. VI. — Chronologie novenaire de Palma Cayet.
- « Il avoit pour conseil auprès de luy Philippe Desportes, abbé de Tyron, docte persoiuiage, qui tenoit sa fortune du feu roy. » Palma Cayet, Chronologie novenaire. Ce rôle valut à Desportes, dans la satire Ménippée, quelques railleries peu mordantes.
là de croire qu'il prêterait les mains a un traité où l'on ne tiendrait pas compte de ses intérêts ! Il en garda même un vif ressentiment, et montra depuis e ce que peut un homme de conseil, quand il rencontre un homme d'exécution '. »
Une partie de ces manèges s'étant divulguée, le peuple jeta les hauts cris, et un rassemblement eu lieu devant la porte du négociateur. On disait qu'en ce moment même il était réuni avec deux évêques, entrés dans la ville sous un faux costume; que ces trois personnages, autorisés par Yillars, se concertaient pour li\Ter Rouen aux hérétiques. On voulait donc saisir les deux agents mystérieux, afm de les expulser. Mais, comme on ne les trouva point, l'émeute s'apaisa. Le poète diplomate en fut quitte pour une alerte un peu vive. Les incidents du siège qui commença bientôt après donnèrent ime autre direction aux pensées de la foule.
Cette affaire n'ayant pas réussi, le gouverneur et son conseiller intime déployèrent une vigilance d'autant plus grande : des subalternes ne pouvaient-ils pas concevoir un plan analogue et l'exécuter dans l'ombre? Stimulé par Desportes, Yillars prit à sa solde un avocat nommé Mauclerc et le chargea d'espionner les royalistes, en affectant de partager leurs opinions. Le faux frère se glissa dans leurs conciliabules et obtint connaissance d'une intrigue, qui avait pour but de livrer aux assiégeants la porte Cauchoise. Un huissier des comptes, un procureur et un sergent militaire, se trouvaient parmi les meneurs : sur l'accusation du mouchard, ils furent arrêtés, mis à la torture et condamnés par un tribunal à être pendus, sentence que l'on exécuta le  janvier lo9-2, quelques semaines après la tentative échouée de Yillars et de Desportes. Le 7, une proclamation raenara de la même fin quiconque favoriserait en aucune sorte le parti île Henri de Bourbon. 0 justice humaine, voilà ton impartialité!
Le roi vint à plusieurs reprises commander lui-même le siège. Mais les deux chefs, car on peut qualifier ainsi Desportes, avaient si bien organisé la défense, q\ie la ville demeura imprenable. La lutte qu'ils soutinrent forme, avec les batailles d'.Arques et d'hry, avec les opérations sous les murs de la capitale, l'un des faits militaires les plus importants qui aient signalé cette longue campagne.
Yillars et l'ingénieux abbé cependant se mettaient en garde contre la mélancolie. Entre deux attaqiies des royaux, comme on disait alors, entre deux sorties du vaillant capitaine, ils fai-
* Palma Cayet.
saient bonne chiri\ ils so livraient aux passe-tennps d'amour. Desportes avait sedait jadis, sans efforts surhumains, une des jeunes personnes que Catherine do Médicis réunissait en galant cénacle, pour lui servir à plusieurs fins. Elle était agréable, spirituelle et passionnée. De son commerce avec le poëte résulta une fille. >'e pouvant la mettre au inonde chez la reine, mademoiselle de Vitry alla, un matin, accoucher dans le faubourg Saint-Victor, et, le soir, pour ménager l'opinion publique, se trouva au bal du Louvre : elle y dansa même, et l'on n'aurait pas deviné sa faiblesse, sans une perte de sang qui lui prit. On croyait alors qu'une ceinture, mise en contact avec l'image de sainte Marguerite, diminuait et abrégeait les douleurs de l'enfantement. La joviale pécheresse disait que les femmes légitimes pouvaient s'en passer, puisqu'elles avaient le droit de crier à pleine poitrine; mais qu'elle était nécessaire aux filles, qui n'osaient pousser un pauvre hélas * .' Cette incartade, suivie probablement de plusieurs autres, ne l'empêcha pas de trouver un mari : elle devint madame de Simiers -.
Or, pour se distraire pendant le siège. Desportes avait emmené avec lui cette fringante maîtresse. Elle cultivait la littérature à sa manière; les idées lui venaient facilement; mais non les rimes. Elle envoyait donc sa prose à l'abbé de Tiron pour qu'il la mit en vers. Elle ne put se rompre aux exigences du mèlre qu'après avoir atteint sa quarantième année. Lorsqu'elle s'enferma dans la ville de Rouen, elle n'était point encore parvenue à cet âge respectable, qui. loin de la corriger, augmenta la verve de son esprit et l'ardeur de ses passions". Villars, voyant tous les jours cette leste et provoquante personne, ne put s'abstenir du péché de convoitise; madame de Simiers n'ayant pas la moindre envie de se montrer cruelle, l'accord fut bientôt fait : Desportes en pensa ce qu'il voulut. Comme on partage les provisions pendant une famine, les deux rivaux se partagèrent les bonnes grâces de leur divertissante compagne. Fut-ce alors, ou dans une occasion semblable, que le poëte écrivit le sonnet suivant? Il a pu éprouver plusieurs fois la même déconvenue.
Prince, à qui les destins en naissant m'ont soumis. Quelle fureur vous tient d'aimer ceUe inlidèle? L'air, les tlots et les vents sont plus arr.lés quelle. Puisse une telle erreur troubler mes ennemis!
* Tallemant des r.éaux.
' Louise de l'Hôpilal-Vitry (c'était son nom de demoiselle) fut épousée par Jacques de Simiers, grand maitre de la gnrde-roi)e du duc d'Alenyon. •^ Tallemant des Réaux.