PHILIPPE DESPORTES. LUI
Son œil, par qui tant d'heur vous est ore promis Abusa mon esprit par la même cautelle; Ce corail souriant, qui les baisers appelle, Mille fois ses trésors à souhait m'a permis.
Comment peut en laimant votre àme être assurée? 3Ie laissant pour vous prendre, elle s'est parjurée; Ce cœur, qu'elle dit vôtre, était naguère à moi.
Elle eut pour me dompter toutes les mêmes annes : C'étaient mêmes serments, mêmes vœux, mêmes larmes. Vous pourrez-vous lier à qui n'a point de foi?
Roueit ne capitula pas aussi vite que madame de Simiers. L'audacieux courage du gouverneur et la circonspection de Desportes rendirent la lutte sanglante. Le roi lui-même y couiiit, en mainte occasion, les plus grands périls. Convaincu enfui qu'il n'obtiendrait pas l'avantage, il résolut de traiter. Dans la cuisine de Villais régnait im certain Lafont, qui avait antérieurement présidé à la manœuvre des casseroles chez le duc de Sully. Le judicieux ministre ne dédaigna point de l'employer, faute d'un plus noble intermédiaire. Le chef consulta madame de Simiers : la coquette, toujours facile, lui promit son aide et obtint en effet l'assentiment de ses deux protecteurs pour ouvrir des négociations. Elle s'ennuyait sans doute d'un internement volontaire qui ne finissait point. Après quelques retards, Sully vint à deux lieues de Rouen, chez un nommé Saint-Bonnet, d'où on l'introduisit dans le fort Sainte-Catherine. Pendant cinq jours, il eut avec le gouverneur de secrets entreliens. « La plus grande difficulté ne roulait pas sur l'intérêt, nous apprend-il lui-même; Villars cherchait moins à satisfaire de cupides intentions qu'à obtenir la certitude que le roi, en traitant avec lui, ne désirait pas simplement gagner un chef-lieu de province, mais voulait s'attacher un homme capable de le servir et animé envers lui des meilleures intentions*. » Les négociateurs finirent par tomber d'accord, mais le ministre, n'ayant pas de pleins pouvoirs, dut retourner auprès du roi et obtenir son assentiment.
Il revint au bout de quelques semaines, en plein jour et avec une sorte de pompe : Villars avait fait préparer pour lui et sa suite la plus belle hôtellerie de la ville, oii il fut traité splendidement. In de ses gentilshommes alla visiter de sa part le gouverneur. Desportes et madame de Simiers : sa politesse lui fut aussitôt rendue; un le pria do se reposer tout le jour cl on lui dit
' Économies royale^, i. IL p. 2T0, édition de 1745
LIV PHILIPPE DESPORÎES.
qu'on entrerait le lendemain en conférences. Mais, le soir même, le malin poète arriva chez le duc : il lui apprit que son absenc e avait failli tout pei'dre. Un envoyé de l'Espagne et un émissaire de la Ligue étaient venus faire des propositions au commandant. Il y aurait peut-être cédé, si des lettres fort vives n'eussent exercé une influence contraire, l'une écrite par le cardinal cie Bombon au gouvei'neur; l'autre par le marquis de Viti'v à madame de Simiers, sa sœm-; la troisième par l'évoque d'Évreux, du Perron, au courtois diplomate qui l'avait lancé dans la cnrrière. Le prélat ne lui parlait qu'avec un ton d'extrême dû: rence; nos lecteui's, l'ayant vu débuter sous le patronage Desportes, n'en seront point surpris. L'abbé montra ces pièc au duc, le mit en garde contre les emportements de Villai prépara le succès de l'entrevue par d'habiles conseils.
Sully trouva le inide capitaine moins bien disposé que la première fois. Mais il ne tint pas compte de ses airs superbes > alla droit au fait. Le commandant exigea pour lui la digui d'amii^al, que lui avait octroyée l'Union catholique; le gouverii ment de Rouen, de son bailliage et du pays de Caux, sans et soumis à l'autorité du gouvernem' de la province; une somu. de cent vingt mille livres et une pension annuelle de soixai: mille; la restitution de Fécamp, livré aux huguenots par Boi - Rozé, qui l'avait conquis pour la Ligue avec une audace pro' gieuse, mais que l'ingratitude de Villars lui-même avait je dans le pai'ti contraire. Enfin, le vaillant lutteur demand.;^ que l'on mit à sa disposition les abbayes de Jumièges, Tir.' Bonport, la Valace, Saint-Taurin et Montiviliers. La dernici devait enrichir une sœur de sa maîtresse. Tiron et Bonport i venaient de droit à l'ancien titulaire, qu'on en avait dépouill Villars comptait sans doute lui offrir les trois autres monastêi r pour le dédommager des bénéfices saisis par les liguem's, qu les propriétaires actuels ne voulaient point rendre.
Comme le duc de Montpensier, gouverneur de Nomiandie, avaii droit de juridiction sur le bailliage et la ville de Rouen, sui î pays de Caux, et ne pouvait en être dépossédé sans son avev. cumme la dignité d'amiral appartenait au duc de Biron et qie Fécamp avait été remis entre ses mains, le secrétaire d'État se vit obliger d'interrompre la négociation. Le prince devait êUc cunsulté sur ces articles. Pendant que l'on attendait sa décisiuii: une foule de contre-temps et de manœuvres faillirent enccut annuler ce travail de Pénéh>pe. Un des meneurs fut même peiM à une croisée de l'hôtel qu'habitait Villars. Il fallait que lu pones, madame de Simiers, Lafoul, tiavaillassenl perpéluelle-
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ment à calmer le fougueux amiral'. Le consentement du Béarnais étant arrivé enûn, on dressa un traité dans les règles, et il lut convenu que Henri IV ferait mie entrée solennelle à Rouen, après avoir pris possession de la capitale. Sully se hâta de l'aller rejoindre, pour franchir avec lui les barrières.
Avant de s'y installer officiellement, le Bourbon était déjà maître de Paris. Le duc de Mayenne avait dû fuir à Soissons, et le parti royaliste dominait dans la ville. Aussi In 18 mars 1594, le prince envoya-t-il le frère de Desportes saisir tous les meubles que le duc avait laissés derrière lui : le sieur de Bévilliers, muni d'un bon passe-port, enleva jusqu'aux petits tableaux et menues bardes, lien fut récompensé libéralement par le souverain, qui lui donna commission d'aller remontrer au duc de Mayenne qu'il devrait cesser la lutte et ne pas se faire ensevelir sous les ruines de la France. Cette note de VEstoile- provoque la curiosité. On se demande si Thibaut Desportes avait, contrairement à son frère, ceint l'écharpe royaliste dès les débuts, ou si le poète l'avait expédié sous les murs de Paris, comme un agent fidèle, pour soigner ses intérêts. On aperçoit ou on devine une finesse dans toutes les actions du madré politique.
Le 'i'i mars, le roi entrait à Paris. Bientôt après Villai's pi'oclama son autorité sur la grande place de Rouen, au son de toutes les cloches, au bruit d'une imposante canonnade. Une lettre du roi, où il le nommait son cousin, le pressait de venir à la cour. 31ais le fier capitaine ne voulant y paraître qu'en grande pompe, ses apprêts retardèrent son voyage. II se rendit enfin au Lomre, emmenant avec lui plus de cent gentilshonunes, dont quelques-uns appartenaient à la première noblesse de France, et il éclipsa tous les autres seigneurs. Pour ses bons offices. Desportes obtint une grasse abbaye et plusieurs autres dons'. U ne se laissait jamais oublier.
11 ne fit qu'une perte, mais elle l'attrista sans doute fort peu. Madame de Siiniers, voyant la splendeur de l'amiral, lui donna décidément la préférence. Elle le brouilla même avec Desportes, en lui disant à l'oreille que, si on les voyait toujours ensemble, on le croirait mené par lui et le jugerait même incapable de rien faire sans le malin abbé. Ses cajoleries, ses manières vives et picjuantes, son entretien spirituel, poussèrent jusqu'à l'exaltation l'amour de son impétueux chevalier. Mais ce triomphe ne
Ki peut lire dans Sully loule celle longue hibloire. '"urnal de Uenri IV. année 1594.
l'aima Cayei, Clironologie novenaire-
dura guère. Le vainqueur d'Ivry n'était pas horame à laisser dans l'inaction un capitaine si intrépide. Dés le commencement de l'année suivante, il le plaça en Picardie pour tenir tête aux Espagnols, avec les ducs de Bouillon, de .\evers et de Saint-Paul. C'était là que devait se terminer sa cniu'te et brillante carrière. Les généraux ayant marché, pendant le mois de juillet, au secours de Dourlens qu'assiégeait Fuentès, Bouillon giMvit imc colline pour examiner le camp ennemi. Grande fut sa surprise de voir l'armée entière s'avancer en ordre de bataille à sa rencuntre. Il envoya aussitôt un gentilhomme prier Villars de le secourir. L'amiral, qui ne connaissait point l'hésitation, arriva bride abattue. Son associé lui dit alors qu'il fallait arrêter l'ennemi par une charge furieuse. Yillars saisit l'occasion, se précipite avec ses cavaliers sur les bandes espagnoles. Il met en déroute un escadron de six cents hommes qui lui barrait le passage; mais, n'étant point secondé par son collègue, il a bientôt l'armée entière sur les bras. Le vaillant capitaine ne songea même point à la retraite; et, pendant que son escadron fuyait, il soutint avec lui petit nombre de braves une lutte follement héroïque. Enveloppés de toutes parts, ils furent tués ou faits prisonniers. Des Napolitains saisirent l'amiral, qui leur offritj cinquante mille écus pour sa rançon : mais un capitaine espagnol, nommé Contreras, ayant voulu leur enlever cette proie et n'ayant pu y réussir, frappa le vaincu de son épée : d'autres imitèrent son exemple, et Villars tomba percé de coups; fin déplorable pour un homme si habile et si énergique*.
Tallemant des Beaux affirme qu'avant de partir pour Dourlens Yillars baisait un bracelet de cheveux qui lui venait de s; maîtresse. Comme le duc de Bouillon blâmait cet enthousiasme excessif à l'égard d'une personne très-légère, le fougueux sei-) gneur lui répliqua : « S'il faut parler sans détoiir, je crois en elle, comme je crois en Dieu! » Après la mort du vaillant amiral, madame de Simiers n'en poursuivit pas moins le cours d( ses aventures galantes.
* Suivant l'Estoile, la rancune ne fut pas étrangère à celle catastrophe M La haine que lui portoient les Espagnols, dit-il, pour avoir autrefois éti des leurs et n'en être plus, ayant pris le parti du roi et abandonné celui d< la Ligue, fut la vraie cause de la mort de ce seigneur Irès-valeureux. »