‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 146 sur 190 · ALLANT E>- POLO.^GNE · texte numérisé non relu

ALLANT E>- POLO.^GNE

Puis que j'en bien le cœur de me séparer d'elle, Voyant ses deux beaux yeux si chaudement pleurer, Je l'auray bien aussi pour me désespérer. Et finir par ma mort rnon angoisse immortelle.

Mourons donc, et monstrons, en ce dernier outrage. Qu'il est tousjours en nous d'échapper le malheur; Si le coup de la mort me fait quelque douleur, Celuy de mon départ m'en Gt bien davantage.

Mais quel fleuve de sang peut laver mon ofTence Et l'erreur que j'ay faite en m'esloignant de vous? Il n'est point de trespas qui ne me fust trop doux; 11 faut qu'un plus grand mal m'en fasse la vengeance.

Elntre cent mille horreurs je veux traîner ma vie, Troublé, désespéré, travaillé sans cesser; Et le dur souvenir d'avoir peu vous laisser Sera de mon esprit l'étemelle furie.

J' aura y pour me gesner tousjours en la mémoire Les biens que j'ay perdus, vos beautez, vos discours, Tant d'estroites faveurs, tant de nuicts, tant de jours, Qu'Amour ne m'espargnoit un seul point de sa gloire !

0 devoir rigoureux ! grande est la tyrannie Que si superbement tu exerces en moy, Puis que ces doux plaisirs n'ont rien peu contre toy, Et que pour t'obeïr toute amour j'ay bannie !

Bannie, helas ! nenny ! quand et moy je la porte : C'est le sang et l'esprit dont je suis composé, Et le cruel devoir qui me rend maistrisé. Au lieu de l'affoiblir, la fait tousjours plus forte. Il est vray qu'il a peu ceste fois me contraindre, Mais c'est ce qui l'augmente, irritant son effort; Amour n'est rien que flamme, et la flamme ard plus fort Quand par une closture on la pense restraindre.

J'accuse mon devoir d'une erreur que j'ay faite, Moy qui par trop d'égard me suis veu décevoir; Car falloit-il connoistre en terre autre devoir Qu'estre tousjours auprès de beauté si parfaite?

Mais, qu'eust-on dit de moy? J'eusse laissé mon maistre, Serviteur infidelle, ingrat et malheureux. Ah ! j'ay trop de raison pour un homme amoureux ! Avec tant de respects Amour ne sçauroit estre.

Ce dieu sur tous les dieux n'auroit pas la maislrise, Si tousjours par sagesse il se laissoit guider; Pour ne connoistre rien l'amant se doit bander. Et faut que toutes loix pour sa dame il mesprise. Ceux qui ne sont touchez de l'amoureuse flame, Dont le sang est moins chaud et le poil plus grisou, Gardent seuls le devoir, l'honneur et la raison : Je dois tout violer pour complaire à ma dame. Et puis mon jeune roy n'a pas l'ame sauvage. Amour assez de fois l'a soumis à sa loy; Quand il eust sceu mon mal, prenant pitié de moy, 11 m'eust bien dispensé d'un si fascheux voyage.

Aussi bien je le suy séparé de moy-mesme, Sans cœur et sans esprit qu'en vos yeux j'ay laissé, Et n'ay plus que le corps, tout palle et tout glacé, Aiiimé seulement de ma douleur extrême.

Mais que le fier destin à son gré me promeine D'un et d'autre costé, par les tans plus divers. Sous l'ourse, en la Scythie, entre cent mille hyvers, Tousjours de vostre amour mon ame sera pleine.

Mes yeux pourront bien voir mainte chose admirable, Autre ciel, autre terre, autre peuple indonté;

Mais ils ne verront point, loin de vostie beauté, D'objet qui les contente et leur soit agréable.

ODE

Cependant que l'honnesteté Retenoit ta jeune beauté Empreinte au plus vif de mon ame; Quand je sentoy brûler mon cœur.

Je me plaisoy en ma langueur, Et nommois heureuse ma flame.

Les lilés de tes blonds cheveux, Primes, frisez, retors en nœux De cent mille façons nouvelles, Serroient tellement mes esprits, Que jamais je n'eusse entrepris De rompre des chaisnes si belles.

Ton œil, qui les dieux émouvoit, Contraignant tout ce qui vivoit Sous l'amoureuse obéissance.

Et l'esclat brillant de ton teint M'avoient si vivement atteint.

Que je tremble encor quand j'y panse.

Bref, ingrate, j'estois tant tien, Que je mettois mon plus grand bien A te peindre en ma fantaisie, Pleine de tant de raritez.

Que mesme les divinitez S'en esmouvoient de jalousie.

Quantesfois une froide peur W'a gelé le sang et le cœur !

Combien de fois mon ame attainte A craint que le maistre des dieux Encor un coup quittast les cieux, Touché de ton œillade sainte!

Toutesfois or" en un moment '»Je ne sens plus tant de tourment, Mon ame n'est plus si craintive, Ton poil ne me semble si beau, Ton œil ne me sert de flambeau, ÎNy ta couleur ne m'est plus vive.

Sçay-tu pourquoy? c'est pour avoir Ainsi manqué de ton devoir, Engageant ta gloire estimée; Car ton honneur qui reluisoit, Plus que la beauté me plaisoit

Qui n'est sans honneur que fumée.

Encor si la longue amitié Eust fléchy ton cœur à pitié, J'eusse moins senty cet outrage; Mais en la fleur de son printans Se vendre à beaux deniers contans, C'est n'avoir amour ny courage.

Liberté précieuse, en mes vœux adorée, Oui depuis si long-tans m'avois voulu laisser, Te puy-je donc encore, ô déesse embrasser. Affranchi des liens qui mon ame ont serrée?

T'ayant trop follement en la France égarée Depuis tant de saisons, eussé-je peu penser Que si loing en Pologne il fallust m'adresser. Pour voir sous ta faveur ma franchise asseurée?

J'estoy serf doublement; mon roy me reteuoit. Et l'œil d'une beauté mille loix me donnoit; J'ay congé de mon prince, et ma dame me laisse.

Car depuis mon départ son cœur elle a changé; 0 moy trois fois heureux ! qui me voy déchargé D'un coup, à mon honneur, de maistre et de maistresse,

Je ne veux plus aimer un cerveau si volage. Fantastique, incertain, qui n'a rien d'arresté; J'ay trop souffert d'ennuis par sa légèreté, J'ay trop fermé les yeux à mon propre dommage.

Et si pour l'ad venir il fout que je m'engage Aux attraits enchanteurs de quelque autre beauté. Devant que mon esprit rentre en captivité, Je voudroy voir le cœur plustost que le visage.

J'ay bien servy quatre ans, et n'ay rien avancé ; Maintenant que l'esprit m'a du tout délaissé. Au plus fort de mon mal ma guarison j'espreuve.

De ce pront changement je scay que vous rirez, Mais pourtant quelquefois vous me confesserez Qu'un tel amant que moy tous les jours ne se treuve.

Je l'aime bien pour la douce puissance De ces beaux yeux, si pronts à décocher,

DIVERSKS AMOURS. 595

Pour tant d'attraits dont je n'ose approcher, Pour ses propos tant vrais en apparance;

Mais je la hay pour sa grande inconstanc»', Pour tant d'amours qu'elle ne peut cacher, Pour se laisser à chacun rechercher, Et des amans ne faire differance.

On ne voit point au ciel tant de clartez, Ni tant de fleurs en axTil par les plaines, Que son visage est orné de beautez.

Il n'y a point aux enfers tant de paines, Ni sur la mer tant de flots despitez, Ou'elle refait et fait d'amours soudaines.

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