‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 148 sur 190 · VILLANELLE · texte numérisé non relu

VILLANELLE

W'ostant le fruit de ma fidelle attente. On veut, helas! que je sois un rocher. Que je me taise et que rien je ne sente ; Mais si grand dueil, que je ne puis cacher, Fend ma poitrine et fait que je m'escrie: Il est aisé de tromper qui se fiel

Je m'asseuroy, plein d'amoureuse flamme, Sur des sennens qui souvent m'ont deceu.

Imité d'un sonnet italien qui commence par celte strophe :

Corne lido animal, ch" al suo signore Venul' è in odio, ora si fujjge, or riede, E sebben fero grido o verga el fiede.

Non vorria uscir del dolce aibergo fuort'.

:>9C DIVERSES AMODRs.

Mais quels serments peut jurer une femme Helas! trop tard pour mon bien je l'ay sceu ! 0 que mon cœur est pressé de furie !

Il est aisé de tromper qui se fie.

Si tu te plains, ame volage et fainte, Du chaud despit mon courroux irritant, Las! contre toy j'ay bien plus juste plainte! Tu fais le mal et je le vay sentant.

Cest tout le fruit de t'avoir bien servie; Il est aisé de tromper qui se fie.

Jamais ton nom en mes vers ne se lise, Afin qu'au moins on ne puisse avérer Qui fut l'esprit si remply de feintise: Je l'aimoy trop pour te deshonorer.

En ma douleur il suffit que je die :

Il est aisé de tromper qui se fie.

Rens moy mon cœur, desloyale maistressc, Ce n'est raison que tu l'ayes à toy ; Pour sa bonté trop grande est ta finesse, 11 est fidelle et tu n'as point de foy. .\ssez tu as sa franchise asservie :

Il est aisé de tromper qui se fie !

Heureux amant, goustant la jouyssance Du fi-uit que j'ay tant de fois savouré, Sermens, soupirs, faveurs en abondance, De son amour ne te rende asseuré.

A tels appas elle arresta ma vie; J'en fus trompé, jamais je ne m'y fie.

Non, je ne me plains pas de l'avoir adorée, Ny que pour l'estimer j'aye tout mesprisé; Je me plains seulement que mon cœur peu rusé Ait creu fonder en elle une amour asseurée.

Ah! maudite espérance à mon mal conjurée. Tu m'as bien cette fois traistrement abusé. Quand après tant de peine en l'aimant endurée, Un nouveau sans mérite est plus favorisé !

J'ay trouvé la fontaine, on m'en oste l'usage ; J'ay cultivé la plante, un autre a le fruitage; On reçoit le pay'ment du tans que j'ay servy.

Destin malencontreux des amans misérables '. Que sert d'avoir .Neptune et les vens favorables, Si le bien dans le port d'un corsaire est ran-?

1>1\ER.nEs AMOURî^. 59"

CUA>SO>

Quand vous aurez un cœur plein d'amour et de foy, l'ur, entier et constant, pour m'offrir en eschango De celuy si loyal que vous avez de moy, Ne vous desfiez point qu'autre part je me range.

Mais, tandis qu'en m'aimant ou feignant de m'aimer. Je vous verray voiler pour tant d'amours nouvelles. N'espérez, s'il vous plaist, de pouvoir m'enfermer, Car comme vostre esprit le mien aura des ailes.

Je ne suis point de ceux qu'en doute il faut teni» , Afm que leur ardeur dure en sa violance; La seule affection peut mon feu maintenir, Oui s'esteinl aussi-lost que j'entre en meslianc»?.

J'aime mieux peu de bien l'ayant en seurelc, Qu'un plus riche thresor prest à faire naufrage; J'aime mieux m'asseurer dune moindre beauté, Que d'une autre jouyr plus belle et plus volage.

Vostre bouche et vos yeux, riches de mille appas. Méritent bien qu'on meure en leur obéissance. Mais vostre esprit léger ne le mérite pas; A ce que l'un contraint, l'autre nous en dispansc.

Amour est un désir de jouyr et d'avoir Pour soy tant seulement l'objet qui beau nous semble Jamais de compagnon il ne veut recevoir : Cupidon ne sauroit lier trois cœurs ensemble.

Ne vousestonnez donc que si soudainement, Connoissant vostre humeur, autre part je me jette C'est que je veux bastir sur meilleur fondement, Afin que mon amour au vent ne soit sujette

A l'iXCO!ISTA.'<CK

Kranc du triste servage où j'ay tant supporté. Qu'un seul des maux soufferts me transit quand j'y pense, Je l'en vien rendre grâce, ô déesse inconstance! Devant à la faveur lame et la liberté.

Un songe imaginé, que l'on dit fermeté, M'avoit si bien pipé par sa belle apparance, Qu'abhorrant tout secours j'embrassay ma souffrance, Et renforçoy les fers dont j'eslois arreslé.

(^lle en fin qui senoil à mon feu de matière, (Miblianl ses scrmcns et rhanccant la premicrr.

M'a fait voir que la foyn'estoit qu'un nom trompeur;

Et mon ame, aussi-tost de toy favorisée, A rompu ses liens, sa prison a brisée, Et de toute constance a délivré mon cœur.

XXYIIl

Frisez vos blonds cheveux, adoucissez vos yeux, De propos enchanteurs vostre bouche soit plaine, Lâchez des soupirs feints, dressez la veuë aux cieux. Pleurez, contraignez-vous, vostre espérance est vaine.

Je ny retourne plus : tant de cris furieux, Tant de jours consommez en angoisseuse paine, Pour le poignant regret de vous voir si soudaine, Feront qu'à l'advenir je me garderay mieux.

L'expérience apprend, mon mal m'a rendu sage. 0 malheureux qui aime une dame volage Et de ses feints propos se laisse décevoir!

^on, non, si jamais plus vostre douceur m'abuse. Je ne veux ny pitié ny pardon recevoir; Car la seconde erreur n'est pas digne d'excuse.

Ces discours enchanteurs par mes vers tant prisez Ne sont que bas propos d'une folle jeunesse ; Ces yeux pronts en regards, trompeurs et déguisez, \ont pas tant de clarté, d'attraits ny de rudesse.

Cesle vive couleur, qui ravit et qui blesse Les esprits des amans, de la feinte abusez, Ce n'est que blanc d'Espagne, et ces cheveux frisez Ne sont pas ses cheveux : c'est une fausse tresse.

Trompeur aveugle-né, tu m'as long-tans deçeu, Mais en fin le dédain pour conseil j'ay reçeu; Tu m'aveuglois les yeux, et il m'ouvre la veuë.

Adieu, volage enfant, adieu, vaine beauté! Vostre légère foy, que trop tard j'ay connue, ^ Me fait rompre mes fers pour vivre en liberté.

CUA>'SO>-

Ah Dieu! que la flamme est cruelle Dont Amour me fait consumer!

Je sers une dame infidelle, Et ne puis cesser de l'aimer.

La marine est plus arrestée,

El du ciel les hauts inouvemens; Bref, tout ce qu'on lit de Prothée Ne s'égale à ses changemens.

Ores je suis seul en sa grâce :

Ce n'est qu'amour, ce n'est que feu ; Un autre aussi-tost prend ma place, El feint ne m'avoir jamais veu.

Ce nouveau, fier de mon dommage, Qui se forge im destin constant, Aussi-tost se trouve en naufrage, EU. me voit au port tout contant.

J'ay fait par art et par nature Tout ce qu'un amant peut penser, Afin d'arrester ce Mercure, Sans jamais y rien avancer.

Las! ce qui plus me désespère, C'est qu'avec tout ce que j'en voy, Mon esprit ne s'en peut distraire, Et l'adore en despit de moy.

Si jaloux je franchy sa porte, Jurant de n'y plus retourner, 3Ion pié malgré moy m'y rapporte, Et ne sçauroy l'en destourner.

C'est toujours accord ou querelle, (0 misérable que je suis !) Je ne sçauroy vivre avec elle, Et sans elle aussi je ne puis.

Ce mignon si fraisé, qui sert d'homme et de femuif, A vostre esprit léger nouvellement surpris; Il est vostre Adonis, vous estes sa Cypris, Il vous nomme son cœur, vous l'appelez vostre ame.

Souvent entre vos bras il modère sa flame. Et se mire en vos yeux, qui serf le tiennent pris; Pour luy ceux du passé vous sont tous à mespris. Bref, il n'est point d'arnant mieux traité de sa dame.

0 trop crédule enfant! avant qu'il soit long-tans, Voyant de cette mer les rellus inconstans. Tu maudiras les dieux, ta vie et ta fortune.

Expert j'en puis parler, qui lasche et tout trempé, Du péril fraischement par miracle échappé, l'aye au port tout joyeux mon offrande à Neptune.

400 biVEBSES AMOURS.

Il faudra bien qu'une femme soit belle, D'œil et de port chastement composé, Et que l'esprit n'en soit trop advisé, . Pour m'abuser et me fier en elle.

Il n'y a rien qui soit plus infidelle, Ny cœur si feint, si traistre et si rusé Que d'une femme, animal dég^uisé.

Qui jour et nuit ne discourt que cautelle,

A faire mal'gist son entendement; Peu de cervelle et moins de jugement La font superbe, erratique, inconstante.

A quel malheur nous ont soumis les deux ! La plus fidelle aimeroit beaucoup mieux N'avoir qu'un œil que d'un cstre contante.

J'avoy fait mille eflForts pour rompre une prison, Où la seule fureur rangeoit ma fantaisie, Sans que le cours des ans, la peur, la jalousie Eussent peu dedans moy reloger la raison.

Sentant au creux des os la brûlante poison, Dont mon ame insensée estoit toute saisie, Forcé je m'abandonne à cette frenaisie, N'espérant jamais plus d'y trouver guarison.

Mais en fin de bon-heur je sçeu que ma maistresse Favorisoit un sot sans grâce et sans addresse, Durant qu'elle s'en mocque et s'en rit avec moy.

Lors un noble dédain vient gaigner mon courage. Qui m'affranchit du tout de l'amoureuse loy. Doy-je pas bien aimer le sot qui m'a fait sage?

ODE

Si pour souvent fausser ta foy, Manquant au ciel plustost qu'à moy, Si pour trahir mon innocence Ton teint s'estoit décoloré, * Ou que ton poil fut moins doré,

J'avoûroy quelque providence.

Mais quand, les Fureurs implorant, Tu leur oblige en soupirant Ton corps et ton ame infidollc,

Tes yeux en ont plus de clartez, Et semblent que les faussetez Te rendent la bouche plus belle.

Ah ! je veux croire à l'avenir, Pour estre belle et rajeunir, Qu'il faut du ciel ne faire conte, Qu'il faut piper tous ses amans Par des pleurs et de faux sermens.

Sans foy, sans respect et sans honte.

Venus, qui trompoit tout ainsi, S'en mocque, et ses n^Tnphes aussi En ont les grâces plus riantes, Et son fils, l'archer dangereux.

S'y plaist, aiguisant rigoureux Sur nos cœurs ses flèches sanglantes.

Aussi ton pouvoir décevant Tous les jours s'estend plus avant.

De nouveaux muguets caressée ; Et les vieux pour s'en dépiter, Forcenez, ne sçauroient quitter Ta porte souvent menacée.

Je ne sçay ce qui m'adviendra, Ne si ma raison reviendra ; Trop chaude est ma flamme ancienne; Mais pourtant, si je me sens bien, Je ne croiray que je sois tien .Autrement que tu seras mienne.

Quand je portoy le joug de vostre tyrannie. Privé, comme de cœur, d'yeux et de jugenienl, Je vous craignoy si fort, que l'ombre seulement D'un seul de vos dédains m'estoit peine infinie ;

Mais, or' qu'avecques moy la raison s'est unie, J'ay perdu cette crainte, et connoy clairement Que j'estoy bien troublé d'aimer fidellement Celle de qui la foy pour jamais s'est bannie.

Foudroyez maintenant, pleuvez, flammes et dards, D'audace et de courroux aigrissez vos regards, Changez à tous objets votre cœur infidelle.

Et par despit de moy les autres caressez, Jamais vous ne tiendrez mes esprits enlacez, Foyez ferme ou légère, ou piteuse, ou cruelle.

DIVERSES \MOURS.

Je raimay par dessein, la connoissant volage, Pour retirer mon cœur d'un lien fort dangereux : Aussi que je vouloy n'estre plus amoureux En lieu que le profit n'avançast le dommage. Je duray quatre mois avec grand avantage, Constant tous les plaisirs d'un amant bien-heureux; Mais en ces plus beaux jours, ô destms rigoureux! Le devoir me força de faire un long voyage.

Nous pleurasmes tous deux, puis, quand je fu parti. Son cœur n'agueres mien fut ailleurs diverti : Un revint, et soudain luy voilà raliée.

Amour je ne m'en veux ny meurtrir ny blesser; Car pour dire entre nous, je puis bien confesser Que plus d'un mois devant je l'avois oubliée.

Fort sommeil de quatre ans, qui m'as siUé la veuë. M'assoupissant du tout en la nuict des amours, Où est ce rare esprit? où sont ces hauts discours. Et cette grand' beauté, qu'est-elle devenue.

Or' que la connoissance un peu m est revenue, Je voy que le sujet de mes douloureux jours Vestoit rien que feintise et qu'impudiques tours D'une que pour mon bien trop lard j'ay reconnue.

Je rougis de ma honte et voy trop clairemen Qu'Amour n'est point aveugle, ains les siens seu»eme«t. Puisqu'il leur vend du fard pour des beautez divines. Je t'embrasse, ô dédain! fin de tous mes malheur., Par toy je reconnov qu'au lieu de belles fleurs Je cueilloy des chardons et des seiches espmes.

Je connov par cssay que nostre esprit s'irrite Et s'aigrit de fureur, quand il est empcsche : Ainsi qu'un grand torrent, dont le coui-^ est boucla, Contre l'empeschement s'obstine et se despite.

Une llcine impudique en tous charmes instruite, Par vengeance du ciel et pour quelque pèche. Fn «es foibles liens me tenoit attache, men qu elle n'eust discours, ny beauté, ny mente.

Par pilié seulement je l'aimoy quelque peu,

DIVERSES AMOL-RS:. 40.'

Kn nn sans y penser mon cœur devint en feu, La voyant toute en proie à mainte amour nouvelle.

Ce despit furieux m'a travaillé quatre ans, Essayant d'arrester ses pensers inconstans, ' F.t n'en eusse fait cas s'elle eut esté fidelle.

CHi.NSON

Trompé d'attraits subtils et déguisez, Long tans mon ame en vous fist sa demeure, Et ne pensoy voir oncq' arriver l'heure Que nos esprits fussent moins embrasez.

Puis il vous pleut de changer sans r?' n. A tous les vents tournant vostre coura : Dont je senti tant d'aigreur et de rage" Que j'en rompy mes fers et ma pris'on.

Il est bien vray que souvent du depuis Avec regret j'en ay eu souvenance Et, blasphémant vostre aveugle inconstance, Sans reposer j'ay passé maintes nuits.

Mais cet ennuy peu à peu m'a laissé, Rien plus de vous en lesprit ne me passe; Et maintenant je vous rends plus de grâce Du changement que du plaisir passé."

Car vos douceurs fort long tans m'ont deçeu, Dans leurs filés ma liberté fut prise; Et le dédain m'a remis en franchise,' En m'apprenant ce qu'onc je n'avois sçeu.

Franc maintenant je chante et vay disant Que le dédain est un jus salutaire, Propre à la vue et qui la rend plus claire, Purgeant d'Amour le venin plus nuisant.

Est-il \Tay qu'autresfois j'aye tant enduré Pour des yeux que je voy sans plaisir et sans peine ' Où sont tant d'hameçons dont elle estoit si pleine ' Qu'est devenu ce poil crespement blond doré?

Je regarde esbahi son teint décoloré.

Dont l'éclat autrefois la rendoit si hautaine; Et me mocque à part moy de ma poursuite vaine. Remerciant le tans qui m'en a retiré.

Ce que de mes amis le conseil salutaire. L'absence et les dédains en mov n'avoient'sçeu fair- Le cours du tans l'a fait, de mon amour vainqueur

Et tarissant mon ame en fin m'a rendu sage : Car Tors qu'il vous esta les roses du visage, Lors même il m'arracha les espines du cœur.

De tout point maintenant libre je me puis dire, Le fer de la raison mon cordage a tranche ; Celle par qui mon œil n'estoit jamais sèche, Ore en la contemplant m'est un sujet pour rire.

Ce que d'elle autrefois Amour me fit écrire, Lorsque son trait de flamme au cœur m'estoit cache. Sont tous propos d'un homme à la gesne attache, Qui dit ce qui n'est point, forcé par le martyre.

Le bruit de ses beautez, volant par l'univers, N'est qu'un conte à plaisir que j'ay feint en mes vers, Pour voir si je pourroy bien chanter une fable;

Bref je n'y reconnois un mot de vente, Sinon 'quand J'^Y Parlé de sa légèreté. Car lors ce n'est plus conte, ains discours véritable.

Cette fureur d'amour, de raison la maistresse, Aveugle, impatiente et qu'on ne peut cacher, Veiller, pleurer, jurer, s'appaiser, se fascher. Lettres, faveurs, regards, ce sont tours de jeunesse.

J'en av fait le vovage, et faut que je confesse Que jam'ais jeune cœur ne se veit mieux toucher. Et n'eusse jamais creu qu'on mepeust arracher L'aiguillon qui dix ans m'a tourmenté sans cesse.

Mais six lustres si tost n'ont mon âge borne. Que du chemin passé je me suis destourne, Tout honteux que si tard j'aye esté variable;

Et dy quand de quelqu'une à tort je suis repris : Qu'amour à l'homme meur n'est que perte et mepns, Au lieu que sa folie au jeune est profitable.

Ceux qui liront ces vers qu'en pleurant j'ay chantez, Non pour gloire ou plaisir, ains forcé du martire, Voyans par quels destroits Amour m'a sçeu conduire. Sabres à mes despens, fuiront ses cruautez.

Quels esprits malheureux, nuict et jour tourmentez, Souffrent un mal si grand que le mien ne soit pire .

Il ne se peut penser, comment le veux-je dire, Ou peindre en du papier si grandes nouveautez ?

Je cherchois obstiné des glaçons en la flamme, Foiblesse au diamant, constance en une femme, Pitié dans les enfers, le soleil en la nuit.

J'ay joué tout mon âge à ce vain exercice, J'ay recueilly des pleurs et semé du service. Et de mes longs travaux repentance est le fruit.

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