PHILIPPE DESPORTES. LIX
«Laissez, laissez, lui dit-il, votre potage vaut mieux que vos Psaumes. » Desportes ne releva point cette grossièreté, mais ne souffla mot pendant tout le repas : au sortir de table, ils prirent congé l'un de l'autre et ne se revirent jamais. L'épluchenr de syllabes n'en fut pas quitte pour cette rupture. La verve moqueuse de Piégnier lui inspira un désir de vengeance qu'il ne put comprimer : l'ennemi mortel des enjambements reçut en pleine poitrine la neuvième satire, qui a d'ailleurs l'importance d'un manifeste littéraire. L'auteur y dit de notre poète :
Or, F>apin, quant à moy, je n'ay point tant d'esprit.
Je vay le grand cliemin que mon oncle m'apprif ,
Laissant là ces docteurs, que les Mus.^s instruisent
En des arts tout nouveaux; et s'ils font, comme ils disent.
De ses fautes un livre aussi gros que le sien,
Telles je les croirai quand ils auront du bien,
Et que leur belle 3Iuse, à mordre si cuisante,
Leur don'ra, comme à lay, dix raille écus de rente,
De l'honneur, de l'estime, et quand, par l'univers,
Sur le luth de David on chantera leurs vers;
Qu'ils auront joint l'utile avec le délectable.
Et qu'ils sçauronl rimer une aussi bonne table.
I Malherbe n'osa faire bâtonner le neveu d'un homme influent, I comme il avait fait rouer de coups le poète Berthelot, pour se i venger d'une parodie '. Sa colère s'épancha sur les œuvres mêi mes, et, d'une main crispée, il barbouilla tout un exemplaire
de ses notes critiques ou soi-disant telles. Ce griffonnage passa
dans la bibliothèque du fameux Balzac, puis dans celle du pré- I sident Bouhier : il se trouve maintenant à l'hOtel Mazarin. I Charles Nodier en possédait une copie. Les remarques du lourd I pédant n'ont aucune valeur. Il s'en exhale un parfum d'épicerie, ) xme odeur de savon et de suif, qui dénote la vocation réelle du i censeur : pourquoi Malherbe n'a-t-il point trôné dans un comp- I toir, ne s'est-il point prélassé dans une arrière-boutique? ! 3Iais, si l'école des arrangeurs de mots ne traitait pas bien nol tre poète, les marques de déférence ne lui manquaient point :
on l'en obsédait même, comme la plupart des hommes illus- ' 1res. On lui apportait une foule d'ébauches, qu'on le priait d?. \ juger, avec la ferme espérance qu'il les trouverait admirables. 1 Un avocat lui ayant ainsi confié un gros poème, le malin abbé
transmit la tâche à son neveu. L'auteur disait dans un endroit :
Je bride ici mon Apollon. i Observations de Ménage sur les poésies de Malherbe, p. 517.
Régnier, suivant le témoignage de Tallemant des Réaux, écrivit à la marge :
Faut avor le cerveau bien vide Pour brider des Muses le roi; Les dieux ne portent point de bride, Mais Lien des ânes comme toi.
Quelque temps après, le rimeur vint chercher son œuvre, que Desportes lui remit avec force compliments. Mais voilà que le lendemain notre homme arrive tout bouffi de colère :
— On ne se moque pas ainsi du monde, dit-il à Desportes, mon manuscrit, à vous entendre, contenait de fort belles choses : elles sont belles, en vérité, celles que j'y ai découvertes!
Et il lui montre l'épigramme : Desportes reconnaît aussitôt l'écriture de son neveu et se confond en excuses, n'ayant garde de ménager son extravagant auxiliaire. L'oncle et le neveu ne se ressemblaient point et ne devaient pas non plus avoir le même sort : Régnier se fit tout jeune de nombreux ennemis. En vain son père le sermonnait, en vain il lui recommandait de ne pas écrire ou d'imiter la sagesse de son habile parent : ses avis échouaient contre un naturel indomptable ^.
Pendant la vieillesse de Desportes, on lui offrit l'archevêché de Bordeaux; mais il préférait sa quiétude et son bien-être. Il objecta qu'il ne voulait point avoir charge d'âmes.
— Mais vos moines? lui dit-on.
— Mes moines? répliqua-t-il ; oh! ils n'en ont point ! Il les connaissait de vieille date.
Enfin le gracieux rimeur tomba malade de sa dernière maladie. L'Estoile prétend qu'il ne croyait point au purgatoire, non plus que M. de Bourges : et, comme celui-ci n'avait point ordonné de messes pour le salut de son âme, le poète enjoignit de chanter seulement après sa mort deux psaumes qui attestaient son ferme espoir d'une éternité bienhem'euse -. C'était le seul point de doctrine où il ne fût pas d'accord avec Rome- Il laissa, dit-on, échapper ces mots de regret: « J'ai trente mille livres de rente, et je meurs' ! » Après avoir ainsi fait ses adieux au monde, il ne témoigna plus que des sentiments chrétiens : il était trop habile pour se mettre mal avec le Dieu régnant. Lorsqu'il eut communié, il dit d'une voix tranquille : « 0 der-
* Bibliothèque française, de l'abbé Goujef, t. XIV.
s 0 qiiam dilecta tabeniacula tua. Deus virlutura! — Lœtalus sum in bis qua dicla sunt mihi : in domum Domini ibimus. 3 L'Estoile, Journal de Henri />', année 1606.
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nier jour, tu ne m'as point sui'prisl Je savais que la mort ne nous épargne pas longtemps. J'ai mené une vie douce et heureuse; sous un ciel favorable, et, à peine âgé de soixante ans. j'arrive au bout de ma carrière. Je n'en murmure point; j'abandonne le monde sans douleur et sans inquiétude, persuadé que le dieu paternel, qui nous tend la main pour nous sauver, recevra ma pauvre âme dans ses bras. Exauce ma prière, ô souverain maître! J'ai souillé en moi ton image; fais disparaître jusqu'aux moindres vestiges de mes errem's et ouvre-moi le ciel*.» Comme il achevait celte phrase, il rendit le dernier soupir. C'était le 5 octobre 1C08 : Desportes avait en conséquence soixante ans et cinq mois.
Son frère Thibaut le fit enterrer dans l'abbaye de Bonport, où il venait de fermer les yeux pour toujours, et mit sur son tombeau l'épitaphe suivante :
« A. Philippe Desportes, abbé commendataire de ce couvent, célèbre par l'aménité de ses mœurs, par la délicatesse de son esprit, par tous les genres de savoir et de qualités, si éminent d'ailleurs par son talent comme poète, que les Muses semblaient avoir découvert tous leurs secrets à un seul individu. Ces mérites supérieurs en avaient fait, suivant l'ophiion générale, le prince des poètes français de son temps, l'égal des poètes anciens de Rome ou d'Athènes. Ils le rendirent si agréable aux rois très-chrétiens Charles IX, Henri III et Hemi IV, que la libéralité de ces souverains dépassa de beaucoup ses vœux, la nature lui ayant donné une extrême modération. Par un exemple rare de désintéressern,ent à une époque ambitieuse, il refusa d'abord la charge importante de secrétaire des commandements du roi, puis le siège archiépiscopal de Bordeaux. Quoique, parmi tant de titres divers, son excellente traduction des Psaumes de David pût sufQre à sa gloire éternelle, Thibaut Desportes, par affection et par reconnaissance pour un frère si bon, qui l'avait obligé, a voulu lui consacrer ce monument, où il repose dans l'espoir d'une résurrection bienheureuse. Il vécut soixante ans et cinq mois, et mourut en I60o, le troisième jour des noues d'octobre -.
* Le Tombeau de Desportes, par Jacques de Monlereul. Les dernières pjroles semblent prouver que Desportes ne croyait pas plus à l'enfer qu'au purgatoire.
2 Voici le texte latin de celle épitaphe, que nous a conservée Niceron, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire des h.om'iies iUuslres. t. XXV :
« Phiiippo Porlœo, hujusce nionaslerii a^bali commendatario, morum suavitate, elegantia ingenii, omnique eruditionis ac virtutis génère pra?-
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Tallemant des Réaux jm-tend que Desportes avait eu la fantaisie de posséder tout le patrimoine de sa famille. Trois sœurs ne voulurent point lui vendre leur part : il en garda rancune et détourna d'elles ses bienfaits, qu'il répandit exclusivement sur son frère et sur ses trois autres sœurs.
Un fils naturel, qui avait hérité de sa précieuse bibliothèque, la dispersa et gaspilla, comme l'ignorant de la fable. Une partie seulement fut sauvée par les Jésuites, qui la transportèrent rue Saint-Jacques, dans leur fameux collège de Clermont*.
Régnier obtint, après la mort du poète élégiaque, une pension de deux mille livres sur son abbaye des Vaux-de-Cernay. 11 la dut à la protection du maréchal d'Estrées*.
Desporles a imité Ovide, Catulle, Properce, Tibulle, parmi b^s anciens; on reconnaît à chaque instant leurs pierreries, leurs camées et leurs perles enchâssées dans ses vers. Mais Pétrarque, Bembo, Sannazar, Marulle, Tibaldo, Molza, Tansillo, Angerianus, parmi les modernes, lui ont fourni plus de joyaux encore, sans parler des faux diamants. Pour apprécier sa valeur, il est donc nécessaire de juger l'influence que les rimeurs ultramontains ont exercée sur lui.
claro, poelices vero peritia adeo excpUenli, ut ei uni Musae nmnes suas artes aperuisse videantur. Qsiibus dolibus, omnium calcule, Gallorum poelarum sui sœculi princeps, antiquis eliam lalinis ac grœcis non inferior habitus, christianissimis regibus Caroio IX, Henrico III ac JV, tam gratus extilif, ut principum liberalitate plus ei collatuni .=it, quam moderalissimi viri natura capere potuit, raroque hac ambitiosa tempestale spretae polestalis exemple, primo amplissimam noiarii sacrarum jussionum digrillatem, deinde Buidigalensem archiepiscopatum racusavit. Huii-, licel ad sempilernam gloriam, inler tôt eximias virtutes, l>saImorum Tavidis absolulissima versibus Gallicis expressio sufliceret, allamen Theobulus Portius, pietalis gratique animi erga fralrem optimum bene de se meritum, hic in spe resurrectionis beatœ quiescentem, istud monumenlum extare voluil. Vixit annos 60, mens. 5; obiit 5 nonas octobris, anno 1606.» ' Truite des plus lelles Bibliothèques, par le P. Jacob, p. 52i. - (( 11 est parlé de cette prnsion, dit l'abbé Goujet, dans une pièce faite alors contre Kégnier, intitulée : Le Combat, de Régnier et de Bertelot. » Tallemant la porte à cinq mille livres; mais sa parole ne doit jamais faire auto- -lé.
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Rappelons d'aborii que Péti arque a donné le ton à la poésie sentimentale, servi de modèle au delà des Alpes. Son iniluence, pernicieuse en Italie, ne le fut pas moins chez nous. Sans doute son affection n'est pas dépouruie de délicatesse : il nous offre, jusqu'à un certain point, le type de lamour rêveur, platonique et désintéressé. La passion qu'il exprime n'a rien de commun avec l'ardeur des sens : un mot, un regard, un sourire, voilà tout ce qu'il implore; il s'enivre de la Diveur la plus innocente et compose dix sonnets ou ballades sur une entrevue. Peu d'hommes ont été aussi chastes dans leurs écrits; mais cette réserve factice, en désaccord avec ses mœurs, l'a jeté dans le faux et le conventionnel. C'est un amour de tète qu'il peint, une donnée littéraire qxi'il développe. Sa dame et lui étaient convenus de s'adorer soit en vers, soit en prose, mais de ne point francliir la limite des tendresses immaculées. L'amant soupirait, tournait languissamment les yeux, se confondait en éloges sur le front, sur la bouche, sur le menton, sur les cheveux de sa déesse, de son astre, de son soleil; Tamante lui octroyait tous les mois un regard, lui adressait une parole à chaque saison nouvelle, lui permettait de toucher sa main une fois par an. C'était alors de.cantiques d'allégresse qui n'en finissaient point.
Sont-ce là les véritables caractères de l'amour? iNele défiguret-on pas en voulant le réduire à une sorte d'i\Tesse intellectuelle, à une mystique adoration? Il a évidemment son enthousiasme, sa poésie, tous les genres de délicatesse, tous les raftinemenls de l'esprit et du cœur, mais il ne flotte point dans le vague de l'espace; son côté réel, positif, n'échappe aux regards de personne; l'imagination peut lembellir, elle ne saurait l'omettre sans égarer cette violente affection, sans lui donner un aspect louche, un caractère faux, absurde même et par suite fastidieux, comme tout ce qui est chimérique. Au bout du quelque temps, le poète et son idole paraissent deux visionnaires.
Cette absence de vérité frappe d'autant plus, que, malgré sa discrétion invariable, Pétrarque laisse constamment apercevoir sa nature méridionale. 11 ne manifeste que des sentiments d'une pudeur angéliqpie; mais son élocution n'a pas des ailes de séraphin. Son enthousiasme idéal traîne derrière lui un lourd matérialisme : quand son esprit s'exalte, quand son imagination se tourne vers le ciel, où lui apparaissent des beautés divines, son expression rampe sur la terre et brise l'élan de sa pensée.
Quel étrange choix d'abord pour un amoureux que celte forme du sonnet, forme restreinte et compliquée en même temps, qui se prête si mal aux véhémentes effusions d'un cœur bien épris?
Toujours le même nombre de vers, toujours le même entrelacement de rimes, toujours la même espèce d'harmonie. Jamais cette éloquence facile, abondante, involontaire, qui sort des profondeurs de l'âme, jamais ces fougues de la diction et du rhythme, où se laissent entraîner les passions violentes. On se moque des hommes inflexibles sur l'étiquette, pleins d'attention pour leur costume et prenant un soin perpétuel de ne pas en déranger la symétrie; éclairées par un instinct qui ne les trompe pas, les femmes détestent généralement ces petits-maitres; elles pensent qu'étant si occupés de leur personne et de leur parure ils ne sauraient éprouver les fortes émotions inséparables des vrais attachements.
îlais celui qui i-évéle dans ses paroles une égale contrainte, qui les soumet à une irrévocable mesure et songe aux mots bien plus qu'au sens, n'a-t-il point un ridicule du même genre? Peut-on le croire transporté de joie et de douleur, quand il attife prétentieusement ses phrases, leur met dix carmin et des mouches? L'exaltation du cœur a-t-elle jamais inspiré des calembours? Pétrarque cepeu'^îant fait un usage perpétuel de, cette glaciale équivoque. 11 nomme sa maîtresse un laurier, l'or l'air, l'heure [Lauro, Ûoro, Vaura, L'or«), prenant plaisir à greffer sur ce tronc vicieux tout un branchage de développements insipides. Il vous dira qu'il ne peut être heureux sans l'or, sans conquérir le laurier, sans respirer l'air, sans que l'heure lui soit favorable, et autres sornettes du même genre. Il s'amuse à réunir par la pensée deux syllabes distantes l'une de l'autre pour en former le nom de sa belle ennemie, de son inflexible Diane, comme dans le vers suivant :
Cosi LAUdare e REverire insegna La voce stessa, etc.
Colonne, l'ami de Pétrarque, n'est plus un ami : c'est une véritable colonne, soutien du poète. Dans d'autres endroits, Laure devient un soleil, un astre, un bien, un trésor, une fontaine. Pétrarque se lasse-t-il du sonnet, il écrit des sextines : ce sont des pièces de vers où six mots donnés se retrouvent dans chaque strophe. Quelques-unes se distinguent par une recherche prodigieuse : chacun des six mots termine un vers, mais ils ne gardent point le même ordre, et les combinaisons que poursuit l'auteur sont tellement variées, tellement laborieuses, que nous ne saurions en doniier une idée nette : il faut les voir pour les comprendre. La même affectation gâte perpétuellement le style du poète; il ne craint pas de dire: «Je me nourris de ma mort et je vis dans la flamme: étrange