‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 18 sur 190 · PHILIPPE DESPORTES. LXV · texte numérisé non relu

PHILIPPE DESPORTES. LXV

aliment! bizarre salamandre! x Les troubadours, au surplus, lui avaient enseigné cet art funeste; et les sulitilitis de l'esprit comme du langage sont si naturelles aux méridionaux, que Caldéron, Lope de Vega, une foule d'auteurs espagnols, en abusent aussi opiniâtrement que les rimeurs italiens.

Les accents vrais sont donc assez rares chez P(^trarque : presque jamais il ne pousse un cri de joie, il ne laisse échapper un sanglot de douleur. La rhétorique le préoccupe eu général bien plus que son amour. II faut lire maints sonnets pour trouver l'expression réelle de la tendresse, du plaisir et de la mélancolie.

Tacito vo : che le parole moi te Farian pianger la génie, ed i' desio Che le laj,'rime mie si spaigan sole.

« Je vais en silence, car mes tristes paroles feraient pleurer tout le monde, et je veux répandre des larmes solitaires. »

Feuilletez Pétrarque, vous verrez combien sont peu nombreux les passages où l'on sent vibrer, comme dans celui-ci, une profonde et sincère émotion. L'emploi continuel de la mythologie augmente la froideur de ses paroles et ajoute au caractère factice de sa poésie: r.\mour et son arc, Apollon et Phœbé, Jupiter et ^'eptune, détournent sans cesse l'attenlion du lecteur, qui voudrait voir les amants errer tout seuls parmi les bois, sous une pluie de fleurs, les poètes méridionaux prodiguant les fleurs avec une libéralité inépuisable. Voici, par exemple, la lourde et ennuyeuse métaphoie dont il surcharge, dont il comble, pour ainsi dire, tout son deuxième sonnet :

« Voulant exercer une gracieuse vengeance et punir d'une seule fois mille outrages, l'.Araour reprit clandestinement son arc, comme une homme qui cherche le lieu et l'occasion de nuire.

« Ma force s'était retirée dans mon cœur, aussi bien que dans mes yeux, comptant y faire résistance, lorsque le couj) mortel descendit justement là où toutes les flèches s'émoussaient d'habitude.

« Troublée dès le premier assaut, elle n'eut ni le temps ni la vigueur de prendre les armes, comme il était nécessaire;

« Elle ne sut pas davantage m' entraîner sur la haute et abrupte colline, pour me tirer adroitement de la bataille, d'où je voudrais bien, mais ne puis actuellement sortir. »

Lancée dans une voie fatale par un homme d'un immense renom, entraînée aussi par les tendances secièles de l'esprit national, toute la litlérutuie italienne courut après les jeux de

mots, les métaphores guindées, les hyperboles absurdes, les jongleries de la phrase. Les Italiens, en général, expriment l'amour comme s'ils ne le sentaient pas. Dans la Jérusalem délivrée, Tancrède se plaint de ce que l'eau de ses larmes n'éteint pas le feu de son cœur ! Marini fait usage de teimes plus recherchés encore, et tous les poètes inférieurs prodiguent les locutions hétéroclites. Us ne deviennent naturels, sauf exception, qu'en devenant trop lestes. Certains passages de l'Arioste, de Boccace et de l'abbé Casli suffiraient pour le prouver. Il est peu d'ouvrages italiens qui ne renferment des détails inconvenants. Le plus modeste, le plus délicat, le plus réellement épris des poètes ultramontains, c'est le plus énergique de tous. Dante a su peindre l'amour noble et pur, comme il a su peindre l'horreur de l'abime et les désolations de l'enfer.

Les poètes septentrionaux, à la vérité, ne sont point exempts de i^echerche : ils ont leur genre d'affectation et de mauvais goùt; mais leurs excès n'attaquent point la forme, ne la chax'gent pas de vaines ciselures. Les pointes, les calembours, les •illégories, les tours de force rhythmiques, les intéressent peu. Leur prétention a pour objet la pensée même et porte sur les imalyses psychologiques, les délicatesses du sentiment, se trahit ])ar la subtilité de l'expression et des distinctions morales ; si .-'Ue tombe dans l'argutie, dans la métaphysique, elle ne tombe ])AS dans le faux; les passions vives s'accommodent très-bien d'une certaine finesse exagérée; elles y poussent, elles la produisent même naturellement. L'amour sincère est jaloux d'un reyard, d'un mot, d'un signe, d'un rêve, d'une pensée. Les raflinements des poètes septentrionaux ne choquent donc poin . comme l'aifétei'ie des littératures méridionales. C'est de la sco lastique, sans doute, mais une scolastique charmante et vraie Kile s'adresse à des femmes réelles, qui l'écoutent en souriant,* qu'elle exalte et qu'elle enivre. Aussi le genre humain l'a-t-il.en quelque sorte, adoptée, au lieu qu'il repousse les fadeurs ultramontaines. Amy Robsart, Egmont, Julie et Saint-Preux, Max et Tliécla, Chatterton, Adolphe, Cinq-Mars, Virginie, le Corsaire, le Giaour, ne nous choquent point, ne nou« fatiguent point de leur tendresse hyperbolique, parce que tout 1 monde a plus ou moin § éprouvé leur enthousiasme, regrette oa convoite ces fiévreux transports; mais personne n'a employé le langage factice de Pétrarque et de ses imitateurs, personne ne s'est laissé entraiu?r à ces orgies de mots, de syllabes, de méluphores, d'emblèmes, de concetti et de calembours. On peut parler aux emmes comme les héios de Thomas Jloore : elles éclateiaien

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de rue si on leur débitait les phrases ampoulées, les absurdes flatteries des poètes italiens.

l'uisque j'ai cité une pièce entière de Pétrarque, je vais lui opposer un morceau écrit par un auteur septentrional. Voici les adieux que lord Dyron adressait à sa femme :

« Sois heureuse ! et si nous devons être séparés pour toujours, eh bien! je te le dis pour toujours: Sois heureuse! Quoique tu demeures inflexible, jamais mon cœur ne se révoltera contre toi. « Je voudrais que tu pusses lire dans ce sein, où ta tête a si fréquemment reposé, alors qu'un tranquille sommeil venait fermer tes paupières, ce sommeil que tu ne connaîtras plus jamais!

«Je voudrais que ce cœur, dédaigné par toi, pût te découvrir chacune de ses intimes pensées : tu verrais enfin qu'il est mal de le repousser ainsi.

« Quoique le monde approuve ta conduite et sourie du malheur qui me frappe, tu dois être offensée de telles louanges provoquées par ma douleur,

« Quoique bien des fautes aient projeté leur ombre sur moi, ne pouvait-on choisir, pour me porter une blessure incm'abie, un autre bras que celui qui m'entourait jadis?

« Et pourtant ne te trompe pas, ne te fais point illusion l'amour peut périr d'une mort lente, mais une ^iolence soudaine ne peut aiTacher les cœurs l'un à l'autre.

« Le tien gardera toujours le principe de sa vie; quoique saignant, le mien continue de battre; et l'éternelle pensée qui doit nous torturer, c'est que nous ne serons plus jamais réunis.

« Voilà des mots d'une tristesse plus profonde que les lamentations sur les tombeaux. Kous vivrons tous les deux, mais chaque matin nous éveillera dans mie couche solitaire.

« Et si tu voulais chercher des consolations, lorsque notre enfant bégayera ses premières paroles, lui apprendras-tu à dire : mon père! quoiqu'elle ne doive jamais recevoir mes soins?

«Quand ses petites mains te presseront, quand ses lèvres se poseront sur les tiennes, pense à celui dont la prière te bénira, que ton amour avait béni.

« Si ses traits te rappellent les traits que tu ne dois plus voir, ton cœur tremblera doucement d'une émotion fidèle à mon souvenir.

«Tu connais peut-être toutes mes erreurs, nul ne peut connaître toute ma fulie; mais toutes mes espérances te suivent, quelque part que lu ailles; et tepeudanl elles sont frappées d'un coup moi tel.

« Chacun de mes sentiments a souffert une atteinte; mon orgueil, que l'univers n'aurait pu courber, fléchit devant toi, devant toi qui m'abandonne : et mon âme m'abandonne à son tour.

« Mais c'en est fait : toutes les paroles sont vaines, surtout celles que prononce ma bouche. Seulement les pensées que nous ne pouvons retenir se frayent un chemin malgré nous.

« Sois heureuse ! Ainsi déchu, violemment arraché à toutes mes affections intimes, le cœur navré, solitaii'e et maudit, je ne puis guère entrer plus avant dans les régions de la mort.»

Que l'on fouille la littérature italienne, et qu'on y trouve un morceau où vibre la même éloquence, où gémisse une douleur aussi vraie, aussi bien rendue!

Ces explications étaient tout à fait nécessaires pour caractériser rinfluencc de la poésie ultramontaine sur nos écrivains pendant le seizième siècle. Deux courants principaux traversent alors le monde intellectuel, l'un venu de l'Attique et grossi à Rome, l'autre sorti de Florence et du mont Palatin à une époque plus récente. Tous deux se mêlent, se croisent dans les premiers travaux de la Pléiade, les inondent même commue un véritable débordement. C'est l'inspiration italienne qui contourne ces vers de Ronsard :

De la nnture un cœur je n'ai receu ; Ainçois plustost, pour se nourrir en feu, E'i lieu de luy j'ay une salamandre :

Car, sij'avois de chair un cœur humain, Long temps y a qu'il fust réduit en cendre, Veu le brasier qui se cache en mon sein.

A la seconde génération, la source gréco-latine ne verse plus à notre littérature que des flots intermittents; mais l'onde italienne augmente son tribut et paraît vouloir tout submerger. Desportes, qui avait vingt-deux ans de moins que Ronsard, fut l'auteur le mieux doué de cette nouvelle génération. Ses stances et couplets n'ofTrent, pour ainsi dire, aucune trace de pédantisme de l'époque, mais la recherche italienne y domine. Qu'on ouvre ce volume au hasard, quelque réverbération de l'arl ultramontain frappera aussitôt les yeux :

Comme dans un miroir on voit toutes les Grâces Au clair de voslre teint, et le vainqueur des dieux Est aveugle deux fois quand vous fermez les yeux, Et sans vous ses brandons seroyent changez en glaces.

Voilà qui sent les bords du Tibreeldel'Arno. Les poêles fameux iiar delà les Alpes sont évidemment les modèles que suit noire

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