DE CLAUDE DE L'AUBESPLNE
SECRETAIRE DES COMMAXDEMEXà *
Tout ce que la nature el le ciel favorable Pouvoient pour rendre un homme heureux parfaitement,
* Voyez Jlnlrodiiction.
L'AcBEspiNE l'avoit, I'Aubespine, ornement De ce siècle maudit, ingrat et misérable.
Il estoit grand et beau, dispos, jeune, amiable. Riche en biens, aux honneurs avancé justement. Pur, sans ambition, qui marchoit droitement, Tres-fidelle à son prince et aux bons secourable.
Le ciel, qui l'avoit fait, craignant de l'offenser, Icy-bas longuement ne l'a voulu laisser Dans un pays de sang, de meurtres et de guerre;
Mais, amoureux de luy comme un père très-doux. En l'avril de sa vie il l'a cueilly de terre, Et en a fait un dieu qui aura soin de nous.
DE LUY-MESME
Si les dieux par pitié se fussent peu fléchir, Ils n'eussent de ce corps si-tost l'ame enlevée; Mais le ciel ne pouvoit de l'esprit s'enrichir. Sans que l'indigne terre en demeurast privée.
DE LUY-MESME
L'AuBEspiNE, mourant aux beaux jours de son âge. Et le bandeau fatal couvrant ses yeux estaints, La France en soupiroit, l'air resonnoit de plaints Et la mort despitoit son malheureux ouvrage.
Comme il est arrivé jusqu'au dernier passage. L'esprit sain départant de ses membres mal-sains, Joyeux, il levé au ciel et la veuë et les mains. Et fist ouïr ces mots avec un doux langage :
« Seigneur, tu me prens jeune, et je meurs nonobstant Sans regretter le monde, heureusement contant, Veu les longues erreurs et l'abus qu'il enserre.
« Louange à ta bonté, qui prend de moy soucy, Donnant cesse à ma peine. » Et finissant ainsi, Rendit son ame au ciel et son coips à la terrp.
Autour de mon esprit, qui jamais ne repose, Jour et nuit vonl errant elfroyables tombeaux. Convois, habits de dueil, mortuaires flambeaux ; La porte de mes sens ne reçoit autre chose.
Helas ! que le destin injustement dispose Des ouvrages mortels plus parfaits et plus beaux ! Tuant les rossignols, il laisse les corbeaux; Espargnant les buissons, il moissonne la rose.
EPll APHtS.
Entre taul de milliers son coup malicieux A bien sceu remarquer ce chef-d'œuvre des cieux. tl ravir tout l'honneur de ce monde où nous sommes.
Ce qu'est l'herbe à la teire, à l'herbage les fleurs, L'or aux autres métaux, la blancheur aux couleurs. Cher amy, tu l'estois à la race des hommes.
DU L.\TI.N DE M. DE l'IMl'O.NT
0 le plus doux soucy jadis de ma pensée ! Maintenant le regret dont elle est si pressée, Oui, sans moy, trop cruel, es party de ce lieu, Damon, je te salué, et si te dis adieu; Je t'espan de mes yeux ces offrandes funèbres, Mes yeux ores couverts détemelles ténèbres ; Je t'offre ces cheveux sur ta tombe semez, Presens de toy, mon cœur, autrefois tant aimez !
Voy comme un double amour un double autel se dresse, Voy de quels desespoirs j'entretiens ma tristesse ! Et que la cendre, helas ! qui reste icy de toy, Sente en beuvanl mes pleurs, mon ofGce et ma foy. Nostre amour plein de feu passe aux nuicts éternelles, 11 traverse le Styx en ramant de ses ailes. Par tout il t'accompagne et te veut ramener, Mais en vain, car jamais tu n'en peux retourner.
Au moins donne-toy garde, ô seul bien de ma vie, (Jue des eaux de Leihé ne prennes quelque envie! Relien de nos désirs la mémoire à jamais. Ainsi que saintement du cœur je te promets Que la course des ans, la mort, l'onde et la flame •N'effaceront jamais ton portrait de mon ame.
l'ourquoy, contre mon gré, ce corps est-il si foi l Que ma juste douleur ne le puisse desfaire ' Qui retient tant mon ame en ce lieu de misère, Sans revoler au ciel où gist tout son confort?
Las! tout ainsi qu'Amour avec un seul effort Traversa nos deux cœurs et n'en fist qu'un ulcère. Pourquoy le ciel jaloux, envieux et contraire N'a-t-il finy nos jours par une seule mort?
La femme d'Amphion, justement affligée.
Par son dueil excessif en rocher fut changée. Qui ses en fans meurtris semble encore pleurer.
Que je serois heureuse ayant telle advanture :
4^2 i;PI lAlMTKS.
Car je pourrois servir d'aimable sépulture A celuy dont la mort ne nie peut séparer.
0 bien-heureux esprits, nouveaux anges des cieux, Le seul ardant désir de mon cœm' misérable, Dont la mémoire sainte est en moy si durable. Que tousjours je vous porte en l'esprit et aux yeux,
Si de la vrayc amour rien n'est victorieux, Et que nostre amitié n'en eut onc de semblable, Tournez vers moy la veuë et douce et favorable, Et ne m'abandonnez sans guide en ces bas lieux.
Voyez-moy tout en pleurs sur vostre sépulture, Qui plains, non vostre mal, mais ma triste advantuic, Laissé seul icy-bas, de misères remply.
iN'endurez plus long-tans mon ame estre captive, iMais impetrez du ciel que bientosf je vous suive, l'uis que mon heur sans vous ne peut estre accomply.
Tour faire une guirlande à son chef blondissant La soigneuse puccUe, à qui le cœur soupire Un plaisant mal d'amour, cueille au mois de zephire La rose après l'œillet, puis le lys blanchissant.
Ainsi la prontc main du monarque puissant, Qui de tout l'univers a borné son empire, Tour couronner son chef, trois lumières retire, Qui rendoient nostre siècle heureux et florissant.
France, qui, tousjours folle, est sanglante et couverte Du massacre des siens, ne fist onc tant de perte, M le ciel tant de gain qu'au jour de leur trespas.
Le soleil n'a depuis rien veu qui leur ressemble, C'estoit trois jeunes Mars et trois Amours ensemble, Qui, sous l'habit mortel, conversoient icy-bas.
Daphnis gisoit au lict mortellement attaint, Daphnis, l'heur de nostre âge et sa gloire première. Son œil, jadis si clair, defailloit de lumière. Comme un ray du soleil, qui la nuicl se destaint.
Amour, sur son chevet, se tourmente et se plaint, Nommant les cieux cruels et la Parque meurtrière; « Que ceste mort, dit-il, soit mon heure dernière,
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Puis que je perds les yeux, qui m'ont rendu si craint. .
Les an-as de Daphnis aux regrets s'abandonnent L air se fend à leurs cris, les hauts cieux en resonnent, beul, je ne pleure point, ô chetif • que je suis !
bi c'est que la douleur tout en rocher m'enserre >iobe, ainsi que raoy, fut bien changée en pierre,' Et ne laisse pourtant de pleurer ses ennuis.
DE L'ANNÉE MDLXX
Je te dois bien hayr, malencontreuse année Qui m'as, durant ton cours, tant de maux fait'avoii Et tant d'ennuis divers sur mon chef fait pleuvoir Que j'en laisse ma vie au dueil abandonnée.
Le jour que commença ta course infortunée Je fus remis captif sous l'amoureux :)ouvoii Ou j'eu mille douleurs pour cacher ^on vouloir tt receler ma playe au cœur enracinée.
J'avois un seul amy, sage, heureux et parfait La mort en son pnntans sans pitié l'a desfait ' Comblant mes yeux de pleurs et mon ame de'ra'c
Depuis je fus six mois dans un lict languissant" Et or pour m'achever, quand tu vas finissant, Je trouve que ma dame a changé de courage.
AUX OMBRES bE C. DE L'ALBESPIN E
^ECCETAU;E DtS C .MMA.M)£ME>5 *
Pensant à toy, jay finy cet ouvrage, Cher l'ArDE..Pi>E, heureux ange des cieux, Lt ce penser tiroit de mes deux yeux l'es pleurs amers, roulans sur mon visa-e
Tandis la fièvre enveniinoit sa rage Au suc mortel de mon dueil ennuveux Pour tourmenter d'un bras plus furieux .Mes sens troublez et faillis de courage.
Depuis six mois que tu partis d'icv, Iloste d'un lict, je languv sans mercy, (-riant sans cesse à Dieu qu'il me délivre;
Non, qu'il octroyé à mon corps guarisou Mais que fesprit f/anc de cette prison, ' Oyseau léger, au ciel te puisse suivre.'
^^Ma;-,eureux. Ces cin^ pièces traduites ont rapport aux mignons de
* Voyez linlroducliîn.
liEGIiETS FUNEBRES SUK LA JIUUT 1)E DIANE
Entre les dons du ciel qui sont de plus haut prix, Il n'est rien de si cher qu'une amour ferme et sainte; Aucun bien n'est parfait sans cette douce estrainte, Qui de chaisnes d'aymant unit les beaux esprits.
Deux corps par sa vertu d'un vouloir sont compris, Ils ont mesme désir, mesme espoir, mesme crainte, Tousjours d'un mesme trait leur poitrine est atlainte, Et rien que vueille l'un de l'autre n'est repris.
Mais en tant de douceurs et d'agréables fiâmes, S'il advient que la mort rompe une de ces trames, Quels desespoirs pareils et quels gemissemens ?
Est-il nuit infernale en horreurs plus féconde? Dieux! vous deviez du tout oster l'amour du monde, Ou trencher d'un seul coup la vie aux vrais amans.
L'n soleil clair de llamme apparut à nos yeux. Par qui des vi-ais amours la force estoit connue, Tousjours clair, tousjours beau, sans éclipse et sans nue, Qui passoit en splendeur l'autre soleil des cieux.
Las! faut-il que l'envie ait place entre les dieux? Phebus, voyant sa gloire estre moins reconnue, Esmeut la mort cruelle à son secours venue. Qui couvrit d'un bandeau ses beaux traits radieux.
Comme quand l'arondolle a perdu sa nichée, Elle crie, elle vole amèrement touchée, Ne peut laisser son nid, y fait maint et maint tour.
Ainsi le pauvre Amour gémit, soupire et pleure Sans partir du tombeau, vole et revole autour, Ayant perdu les yeux où il fist sa demeure.
0 peu durables lleurs de la beauté mortelle! Une seconde aurore, im soleil de ce tans, Une jeune déesse, helas! en son printans, Sent l'injuste rigueur de la Parque cruelle.
Mais elle n'est pas morte : Amour la renouvelle En raille et mille esprits des amans plus constans,
E p 1 T A r II E s . isr,
Oui, des yeux et du cœur maintes larmes ?ortans, S'arrachent les cheveux et sanglottent sur elle.
Quand le bandeau fatal ses beaulez nous voila, Amour, rompant son arc, d'entre nous s'envola, Laissant ceste province en discorde et en guerre.
Le ciel, comme l'on dit, la voulut retirer. Pour apprendre aux mortels, trop pronts à s'égarer, (jue la beauté parfaite est ailleurs qu'en la terre '.
Ce cœur, qui t'aima tant et qui fut tant aimé De toy, chère Phyllis, sera ta sépulture; Le plus riche trésor du ciel et de nature Dans un moindre tombeau ne doit estre enfermé.
Mon œil, par ton trespas en ruisseau transformé. Ne voit plus d'autre object que ta douce peinlur<^. Helas! pourquoy du ciel n'ay-je égale advanture Au sculpteur qui rendit son ouvrage animé ?
Si le chaud et l'humeur sont causes de la vie, J'espère encor un jour l'eifet de mon envie Par tant d'eaux et de feu que je pousse dehors.
Mes yeux versent l'humeur, mon estomach la (lame, Et puis pour t'inspirer, il ne faut que mon ame : Nous n'en eusmes jamais qu'ime seule en deux corps.
Comme on void parmy l'air un csclair radieux Glisser subtilement et se perdre en la nuë, Ceste ame heureuse et sainte, aux mortels inconnu^. Coula d'un jeune cœur pour s'envoler aux cieux.
Mon penser la suivit, au défaut de mes yeux, Jusqu'aux voûtes du ciel tout clair de sa vêr^ur-, Et voit qu'en tant de gloire où elle est retenue. Elle a dueil que je sois encor en ces bas lieux.
Mais tu n'y seras guère, ô déesse! à m'attendre, Car je n'estois resté que pour cueillir ta cendre, Et ta mémoire sainte orner comme je doy;
Maintenant que j'ay fait ce devoir pitoyable.
Jmiîé d'un sonnet italien qtii débute par ces vers :
O d' humana beltà caduchi fiori !
Ecco una, à cui ne questa mai, ne quella Fù pari al mondû; è gia morta, t- ton elJa Tien sepoKi d' amor tanti fesori !
-iSr, EPITAPHES.
Las de pleurer, de vivre et d'estre misérable, J'abandonne la terre et vole auprès de toy *.
Vante-toy maintenant, oulrageuse déesse, D'avoir fait tout l'effort de ta plus grand' rigueur, Privant Amour de traits, d'allegi'esse mon cœur, La terre d'ornement, de gloire et de richesse.
On ne sçait plus que c'est de vertu ny d'adresse, L'honneur triste languit sans force et sans vigueur; Bref, de cent deïtez ton bras s'est fait vainqueur, Morte gist la beauté, la grâce <.'t la jeunesse.
L'air, la terre et les eaux cet outrage ont pleuré, Le monde, en la perdant, sans lustre est demeuré, Comme un pré sans couleurs, un bois sans robe verte.
Tandis qu'il en jouit, il ne la connut pas; Moy seul je la connus, qui la pleure icy-bas, Cependant que le ciel s'enrichit de ma perte.
Avec un si beau nœu l'Amour m'avoit contraint, Qu'encor qu'il soit rompu j'en sens tousjours l'estrainte; 11 m'avoit embrasé d'une flamme si sainte, One, quand elle défaut, ma chaleur ne s'estaint.
Jamais plus, ô mon cœur, tu ne seras attaint! Je me suis despouillé d'espérance et de crainte. Contre un aveugle enfant je ne fay plus de plainte La mort, et non l'Amour, a fait pallir mon taint.
La constance et la foy, de moy tant révérée, Flus fei'me que jamais au cœur m'est demeurée. Qui destourne bien loin toute autre passion.
Que la mort donc se vante, ayant frappé ma dame, Qu'elle a tranché d'un coup, dans une seule trame, La beauté de ce monde et mon affection.