SONNETS SPIRITUELS
Depuis le triste point de ma fresie naissance. Et que dans le berceau, pleurant, je fu posé, Quel jour marqué de blanc m'a tant favorisé Que de l'ombre d'un bien j'aye eu la jouissance?
A peine estoient seichez les pleurs de mon enfance, Qu'au froid, au chaud, à l'eau, je me veis exposé, D'Amour, de la fortune et des grands maistrisé. Qui m'ont payé de vent pour toute récompense.
J'en suis fable du monde, et mes vers dispersez Sont les signes piteux des maux que j'ay passez. Quand tant de fiers tyrans ravageoyent mon courage.
Toy qui m'ostes le joug et me fais respirer, 0 Seigneur! pour jamais vueille-moy retirer De la terre d'Égv'pte et d'un si dur servage.
Si la course annuelle en serpent retournée Devance un trait volant par le ciel emporté. Si la plus longue vie est moins qu'une journée. Une heure, une minute, envers l'éternité ;
Que songes-tu, mon ame, en la terre enchaisnéc '.' Quel appast tient ici ton désir arresté? Faveur, thresors, grandeurs, ne sont que vanité, Trompans des fols mortels la race infortunée.
ŒUVlltS CHRE^TIE.NNES. Y/iZ
Plus que l'heur souverain ailleurs se doit chercher, Il faut de ces j^luaux ton plumage arracher Et voiler dans le ciel d'une légère traicte.
Là se trouve le bien affranchi de souci, La foy, l'amour sans feinte et la beauté parfaicte <Ju'à clos yeux, sans profit, tu vas cherchant ici.
Puis que le miel d'amour, si comblé d'amertume, Valtere plus mon cœur comme il fil autrefois; Puis que du monde faux je mesprise les lois, Monstrons qu'un feu plus saint maintenant nous allume.
Seigneur, d'un de tes doux je veux faire ma plume, Mon encre de ton sang, mon papier de ta croix. Mon subject de ta gloire, et les chants de ma voix De ta mort, qui la mort éternelle consume.
Le feu de ton amour, dans mon ame eslanc» , Soit la sainte fureur dont je seray poussé, Et non d'un Apollon l'ombrageuse folie.
Cet amour par la foy mon esprit ravira, Et, s'il te plaisl, Seigneur, au ciel l'elevera Tout vif, comme sainct Paul ou le prophète Llie.
Le jour chasse le jour, comme un Ilot l'autre chasse. Le temps léger s'envolle et nous va décevant, Misérables mortels, qui tramons en vivant Desseins dessus desseins, fallace sur fallace.
Le cours de ce grand ciel, qui les astres embrasse. Fait que l'âge et le temps passent comme le vent; Et sans voir que la mort de près nous va suivant. En mille et mille erreurs nostre esprit s'entrelasse.
L'un, esclave des grands, rneurt sans avoir vescu. L'autre de convoitise ou d'amour est vaincxi; L'un est ambitieux, l'autre est chaud à la guerre.
Ainsi diversement les désirs sont poussez. Mais que sert tant de peine, ô mortels insensez? 11 faut tous à la fin retourner à la terre.
Seigneur, preste l'oreille aux soupirs douloureux D'un pécheur, qui sans toy de tout bien se desfie ; (Jue ton injuste mort son péché justifie. Et l'eleve par grâce au lieu des bien-heureux.
b04 ŒUVRES CHRES TIENNE S
î-oin, loin, bien loin de moy, venin trop dangereux De ce troupeau vanteur, qui tout en soy se fie ! Leur audace, ù Seigneur ! sans fin te crucifie, Avec plus de niespris que les juifs rigoureux.
Sainct Pierre, avant ta prise, ainsi fier de soy-mesme, S'offre à mourir pour toy, brusle en ardeur extrême, Puis au moindre péril tout autre il se fait voir;
Et pour une servante il renonça son Maistre. Cet exemple, ô Seigneur! assez nous fait cognoistre Combien sans ton secours foible est nostre pouvoir '.
Chargé de maladie et plus de mon ofîance, 0 Seigneur! tu me vois dans un lict périssant; Ma vigueur diminue, ot ma douleur croissant Fait chacun s'estonner de ma grand' patiance.
Continup, ô mon Dieu ! donne-moy la puissance De supporter ce mal, qui le corps va forçant, Et fay que mon esprit soit tousjours bénissant, Au plus fort des douleurs, ta gloire et ta clemance.
Donne de l'eau. Seigneur, à mes yeux espuisez, Pour rendre avec mes pleurs mes péchez arrosez, Et les lave en ton sang avant que je trespasse.
Je ne demande point de vivre plus long-tans, Du monde et de ses jeux mes désirs sont contans; Assez j'auray vescu si je meurs en ta grâce *.
Sur des abysmes creux les fondemens poser De la terre pesante, immobile et féconde. Semer d'astres le ciel, d'un jnot créer le monde, la mer, les vens, la foudre à son gré maistriser,
De contrarietez tant d'accords composer,
Imilé d'un sonnet italien qui commonce par celle sirop lie
Corne, Dio, dir potro Hi poter soif, Senza la {pazia tua, ch' affrena e sproiia. Acquistarihi la sii palma el corona.
S'a mia vergogna ad à mia morte volo?
Imité d'un sonnet italien qiii débute par ces vers :
Carco già d'anni e piii di colpe iiravc, Siguor, giace il tuo servo, e 'I doppio !nc;irco Iti due morte lo slida, e d'ambe ef varco Si vede giunlo, onde sospira e pave.
ŒUVRES CnRESTlEN.NES. oOo
La maliere difforme orner de forme ronde, Et pai- fa prévoyance, en merveilles profonde. Voir tout, conduire tout, et de tout disposer.
Seigneur, c'est peu de chose à ta majesté liante; Mais que toy, créateur, il t'ait pieu pom- la faute De ceux qui t'offensoyent en croix eslre pendu,
Jusqu'à si haut secret mon vol ne peut s'estendre ; Les anges ny le ciel ne le svauroyent comprendre ; Apprens-le-nous, Seigneur, qui l'as seul entendu * !
Si mes ans les plus beaux, helas! trop mal perdus Au volage appétit d'amour et d'une dame, Plein de chaude espérance et d'amourease flamc, A ta gloire, ô Seigneur I eussent esté rendus;
Mes soupirs et mes cris ne seroyent entendus Maintenant, que trop tard le repentir m'entame, Et ces vers, messagers de l'erreur de mon ame, Seroyent en ton honneur çà et là respandus.
Au moins puis qu'à la fin sorti de servitude. Je cognoy ma sottise et leur ingratitude, Parfais en moy, Seigneur, ce qu'as bien commencé.
Ta bonté pour jamais de leurs fers me délivre. Et le reste des ans que tu me feras vivre. En si stérile champ ne soit ensemencé -.
Voyant tant de grands flots et de vents s'eslevcr Pour submerger ma barque eiTante et passagère, r.ussé-je, ô souverain! cx)mme le second père, Au naufrage du monde, une arche à me sauver!
Peussé-je à mon besoin ta clémence esprouver Et, comme les Hébreux en la terre estrangere,
• Traduction d'un sonnet italien qui commence par ce> mois :
Locar sovra gl' abissi i fondamenti Dell' ampia lerra, e quasi un picciol vélo L'aria spiegar, con le luo mani il cielo E le stelle formar, chiare e Juienli, etc-
- Traduit ou imité d'un sonnet italien qui débute par cette strophe
Se di quel di. che vanne? jriaiido ho speso Dietro a false speranze e tie<o ardor- Di donna e di signor, che'l rneglio é"] fiore Di lors'ban collo inutilmente e preso, etc..
:i06 UVRES CliKLSTlENNES.
Passer la mer à sec d'une plante légère, Puis au pais promis par ta grâce arriver!
Ou que mon cœur tremblant, que l'orage espouvanle, Sentist comme sainct Pierre au fort de la tourmanle, (Juand sa foy desfailloit, de ta main le secours!
Ta bonté par le tans n'est en rien plus petite; Sauve donc par ta grâce un qui moins le mérite. El qui durant ses maux n'a qu'à toy son recours.
Tourne un peu devers moy ton regard pitoyable, i^oleil, père de vie, en qui seul je m'attans; Sers de guide à mes sons esgarez et flottans Par les bancs périlleux du monde misérable-
Purge et guari mon ame, helas ! presque incurable : Prive mon cœur troublé de désirs inconstans Et d'espoirs enchanteurs, qui m'ont faict si long-tans Battre l'air, peindre en l'onde et fonder sur le sable.
Je cognoy bien ma faute et la vay maudissant; Mais pour m'en garentir je me trouve impuissant. Le monde en ses erreurs trop encore m'enserre.
Si l'esprit quelquefois veut s'eslever aux deux, Tousjours derrière moy je retourne les yeux, Comme la femme à Lot ayant quitté sa terre.
Ilelas ! si tu prens garde aux eneurs que j'ay faites, Je radvouê, ô Seigneur! mon mart^Te est bien doux; Mais si le sang de Christ a satisfaict pour nous, Tu décoches sur moy trop d'ardentes sagettes.
Que me demandes-tu? mes œuvres imparfaites. Au lieu de t'adoucir, aigriront ton courroux; Sois-moy donc pitoyable, ô Pieu! père de tous, Car où pourray-je aller si plus tu me rejettes?
D'esprit triste et confus, de misère accablé, Kn horreur à moy-mesme, angoisseux et troublé, Je me jette à tes pies; soy-moy doux et propice!
Ne tourne point les yeux sur mes actes pervers. Ou si tu les veux voir, voy-les teints et cou vers Du beau sang de ton Fils, ma grâce et ma justice *.
' Ti-aduil dun sonnet italien de Moha, que nous avons cité dans la pré f ace de ce volume.
a.LVRES Clll«Eï.rit>.\E;;. oO?
La vie est une lleur espineuse et poignanU-, Belle an lever du jour, seiche en son occident; Cesl moins que de la nei^^e en lesté plus ardent. Cest une nef rompue au fort de la tourmente.
L'hour du monde n"est rien qu'une roue inconstante, D'un labeur étemel montant et descendant; Honneur, plaisir, profict, les esprits desbordant, Tout est vent, songe et nue et folie évidente.
Las ! c'est dont je me plains, moy qui voy commencer Ma teste à se mesler, et mes jours se passer. Dont j'ay mis les plus beaux et ces vaines fumées;
Et le fruict que je cueille, en que je voy sortir Des heures de ma vie, helas! si mal semées. C'est honte, ennuy, regret, dommage et repentir.
XIU
Si j'ay moins de pouvoir, plus j'ay de cognoissancc, >i ma vie est un but immobile aux malheurs, Si mon feu se nourrist dans les flots de mes pleurs, Si la fin d'un travail d'un autre est la naissance.
Si rien qu'en des tombeaux nuicl et jour je ne pense. Si je n'aime que l'ombre et les noires couleurs. Si le jour me desplaist, si mes fleres douleurs Au repos de la nuict croissent leur violence.
Si sans sçavoir pourquoy je ne fais que pleurer. Si du monde inconstant l'on ne peut s'asseurer. Si c'est un océan de misère et de peines,
Si je n'espère ailleurs ny salut ny secours, 0 mort! n'arreste plus, romps le fil de mes jours, Et meurtris quant et moy tant de morts inhumaines!
Ouand quelquefois je pense au vol de ceste vie, Et que nos plus beaux jours plus vistement s'en vont, Comme neige au soleil mes esprits se desfont, Et de mon cœur troublé toute joye est ravie.
0 désirs ! qui teniez rna jeunesse asservie, Semant devant le temps des rides sur mon front, Ma nef par vos fureurs ne sera mise à fond ; Je voy la rive proche où le ciel me convie.
Mais pourquoy, las! plustost ne me suis-je advisé
o08 IL U V R E S C H K E S T I E N N E S .
Que !e bien de ce monde et l'honneur plus prisé, ?\'estqu'un songe, un fantosme, une ombre, un vain nuage?
Telle erreur si long-tans ne m'eust pas arresté, Comme un second Narcis, amoureux de l'ombrage. Au lieu du bien parfaict et de la vérité.
De foy, d'espoir, d'amour et de douleur comldét;, Celle que les pécheurs doivent tous imiter, 0 Seigneur { vint ce jour à tes pies se jetter, Peu craignant le mespris de toute une assemblée.
Ses yeux, sources de feu, d'où l'Amour à l'emblét' Souloit dedans les cœurs tant de traits blueter, Changez en source d'eau, ne font que dégoûter L'amertume et l'ennuy de son ame troublée.
De ses pleurs, ô Seigneur ! tes pies elle arrosa. Les parfuma d'odeurs, les seicha, les baisa. De sa nouvelle amour monslrant la véhémence.
0 bien-heureuse femme ! ô Dieu tousjours clément ! 0 pleur ! ô cœur heureux ! qui n'eut pas seulement Pardon de son erreur, mais en eut recompense *.
Quand le Verbe eteniel, par qui tout est formé, Eut enduré la mort pour nous donner la vie. Trois disciples secrets, pleins d'amour infinie, Dedans un monument ont son corps enfermé.
Mais avecques ce corps de ton fils bien-aimé Fut enterré ton cœuj', ô dolente Marie ! De tes yeux ruisselans la splendeur fut tarie. Et de mille couteaux ton esprit entamé.
Le ciel, les elemens alors tous se troublèrent. De ce grand univers les fondemens tremblèrent, Et le soleil luisant esteignit son flambeau.
0 secret que les sens ne sçauroient bien entendre! Celuy qui comprend tout, et ne se peut comprendre. Est clos pour nos peschez dans un petit tombeau !
* Traduit ou imité d'un sonnet italien qui débute par ces vers ;
Da speme, da dolor, da viva fede Jiossa colei, al cui bel nome honore Rend' ogp il monde, venne al suo signore, Ch' eternanaeute il tulto rege e vede.
ŒUVRES CHRESÏIENNF.S.
Quand, miroir de moy-mesme, en moy je me regarde, Je voy comme le tans m'est sans fruiot escoulé, Tandis que, de jeunesse et d'amour affolé, Ce monde en ses destours m'amuse et me retarde.
La beauté de mes ans, comme un songe fuyarde, Me laisse en senvolant le poil entremesié. Le teint palle et flestri, le cœur triste et gelé. Qui pour tous beaux pensers la reperitance garde.
Me trouvant si changé, je dy morne et confus : Tu n'es plus, ô chetifl ce qu'autrefois tu fus, Voy ta nuict qui s'approche et pense à la retraite !
R'acquiers le tans perdu, doublement travaillant, Comme le voyageur trop tard se resveiUant Gaigne en doublant le pas la perte qu'il a faite.
Je regrette en pleurant les jours mal employez A suivre une beauté passagère et muable. Sans m'eslever au ciel et laisser mémorable Maint haut et digne exemple aux esprits desvoyez.
Toi qui dans ton pur sang nos mesfaits as noyez, Juge doux, bénin père et sauveur pitoyable. Las ! relevé, ô Seigneur ! un pécheur misérable. Par qui ces vrais soupirs au ciel sont envoyez.
Si ma folle jeunesse a couru mainte année Les fortunes d'amour, d'espoir abandonnée, Qu'au port, en doux repos, j'accomplisse mes jours,
Que je meure en moy-mesme, à fin qu'en toy je vive. Que j'abhorre le monde et que, par ton secours, La prison soit brisée où rnon ame est captive.
ODE
Arrière, ô fureur insensée !
Jadis si forte en ma pensée, Quand d'amour j'estois allumé :
Rempli d'une flamme plus sainte.
Je sens maintenant toute estainle L'ardeur qui m'a tant consumé.
C'est trop, c'est trop versé de larmes. C'est trop chanté d'amours et d'armes,
510 ŒUVUES CHRESTIENNES.
C'est trop semé ses cris au vent, C'est trop, plein de jeunesse folle, Perdre tans, labeurs et parolle.
Pour le corps l'ombrage suivant.
Seigneur, change et monte ma lyre, Afin qu'au lieu du vain martyre Qui se paist des cœurs ocieux, Elle ravisse les oreilles, Résonnant tes hautes merveilles.
Quand de rien tu formas les cieux.
0 Père! à toy seul je m'adresse, Pécheur qui prens la hardiesse D'élever le regard si haut; Et, te descouvrant mon offence, J'invoque, en pleurant, ta clémence Pour me purger de tout défaut.
Si je suis tout noirci de vice.
Tu peux m'appliquer ta justice, Comme j'en ay parfaicte foy ; Si je ne suis que pourriture.
Pourtant je suis la créature.
Qui ne veux m'adresser qu'à toy. Fay moy voir ton oeil pitoyable, Et, bien que je sois misérable, Monstre-toy gracieux et doux; Ne me chastie en ta colère :
Car, helas! si tu le veux faire, Qui pourra porter ton courroux ?
Le ciel, qui toute chose embrasse, Fuiroit tremblant devant ta l'ace.
S'il te cognoissoit it lilé; Et des anges la troupe sainte N'oseroit paroistre, eu la crainte De ta juste sévérité.
C'est toy, qui d'une main puissante Dardes la foudre punissante.
Et qui d'un clin d'oeil seulement Fais tourner ceste masse ronde; La flamme, l'air, la terre et l'onde Sont serfs de ton commandement.
C'est toy qui n'as point de naissance, Ti'iple personne en une essence, Tout saint, tout bon, tout droiturier, Ton doigt ce grand univers range.
Et, bien que toute chose change.
Tu demeures sans varier.
ŒUTRES CUKESTIE>Î<ES. Ml
Ta parole est seule asseuiée, Et quand plus n'aura de durée Du ciel l'assidu mouvement, Elle encor demeurera ferme, ('omme n'ayant ny fin ny terme.
>on plus que de commencement.
Seigneur, c'est sur ceste parole Que je m'asseure et me console Quand mon cœur se pasme d'effroy; C'est elle qui me fortifie Et qui fait qu'ainsi je me fie En Christ, mon sauveur et mon roy.
Fondé sur chose si certaine, Auroy-je une espérance vaine?
^'auroy-je ce qu'ay désiré ?
Mon attente est en ta clemance.
Ta parole est mon asseurance :
5çauroy-je mieux estre asseuré?
C'est pourquoy desjà j'ose dire Que rien n'a pouvoir de me nuire.
Le péché, l'enfer ny la mort.
Ta bonté nie donne couraçre; Oui peut m'asseurer davantage Ou'un Dieu si puissant et si fort .'
Continue, ô Dieu! continue, .\fin que ta force connue Soit tousjoui's mon seul argument.
Délaissant les faulses louanges De mille et mille dieux estranges Que j'ay chantez trop follement.
Qu'en mes vers désormais j'efface Tant de traits, d'ardeurs et de glace; Qu'on ne m'entende plus vanter Les yeux d une beauté mortelle, Qui, par quelque douce cautelle, Auroient sceu mes sens enchanter.
Je m'en repens, rouge de honte.
Quand je mets quelquefois en conte Tant de propos que j'ay perdus, Tant de nuicts vainement passées, Tant et tant d'errantes pensées.
Et de cris si mal entendus.
Ores troublé de jalousie, Ore ayant dans la fantaisie Quelque autre élancement nouveau.
Selon que les vagues soudaines
ril2 ŒUVRES CHRESTIENNES.
De mille tempestes mondaines Agitoyent mon foible cerveau.
La mer qui gronde et se courrousse, Quand maint vent la pousse et repousse, ÏS'escume point en tant de flots, Comme je portois dans la teste Durant l'amoureuse tempeste D'orageux tourbillons enclos.
Soit qu'on veit la belle lumière, Ou soit que la nuict coustumiere A son tour se vinst présenter, Jamais ceste rage inhumaine Ne donnoit relasclie à ma peine.
Obstinée à me tourmenter.
Mais quoy ? veux-je faire revivre ■ Tant de morts dont tu me délivre?
Veux-je me plaindre une autre fois?
Et par mes accens lamentables Tascher à rendre pitoyables Les monts, les rochers et les bois?
Las! non; mais, plein de repentance, J'en veux perdre la souvenance.
Et l'avoir tousjours en horreur.
0 Seigneur! à qui je m'adresse, Ne souffre, helas ! que ma jeunesse Retombe plus en ceste erreur.
Un cœur net en moy renouvelle, Afin que plus je ne chancelle.
Suivant mon instinct vicieux; Et quelque chose que je face, Baille-moy pour guide ta grâce.
Qui m'adresse au chemin des cieux.
Fay que mon lut tousjours te sonne, Fay que mon doigt rien ne fredonne Que tes ceu\Tes grans et parfaicts; Que ma bouche se tienne close.
Si je veux parler d'autre chose Que de ta gloire et de tes faicts.
PLAINTE
Des abysmes d'ennuis en l'horreur plus eitresme. Sans conseil, sans confort d'autruy, ny de moy-mesme, (Car, helas! ma douleur n'en sçauroit recevoir) Outré d'aine et de corps d'incurables atteintes,
Œi;v. tS CDRESTIEN.NES. Blc
Blon cœur, qui n'en peut plus, s'ouvre en ces tristes plaintes, Puisque nia voix. Seigneur, n'en a pas le pouvoir.
Ton ire en sa fureur si durement me touche, Que pour ne crier point tu m'estoupes la bouche, El ne puis envoyer mes querelles aux cieux. Mon chef tout à la fois a tari ses fontaines; Je n'ay pas seulement du sang dedans les veines Pour respandre ù bouillons par la bouche et les yeux
Tu m'as posé pour butte aux angoisses ameres, Aux malheurs, aux regrets, aux fureurs, aux misères; Mon mal n'est toutesfois si grand que mon erreur. Mais si, pourray-je dire en ma peine effroyable. Bien que je le reclame et doux et pitoyable, Tu me fais trop sentir les traits de ta fureur.
De foiblesse et d'ennuis mon ame est esgarée, I>es os percent ma peau, ma langue est ulcérée. Comme flots courroucez mes maux se vontsuivans, Pour tout nourri sseni ont j'engloutis ma salive, Et croy que ta rigueur ne permet que je vive Que pour servir d'exemple et de crainte aux vivans.
Depuis quatorze jours je n'ay clos les paupières. Et le somme, enchanteur des peines journalières. De sa liqueur charmée en vain me va mouillant; Il est vray que l'efTort du mal que je supporte Uend ma teste assommée, et m'assoupit de sorte Qu'on me jugeroit mort, ou tousjours sommeilant.
En cest estonnement mille figures vaines, Tousjoursd'effroy, de meurtre et d'horreur toutes pleines, Reveillent coup sur coup mon esprit agité; Je resve incessamment, et ma vague pensée, Puis deçà, puis delà, sans arrest est poussée, Comme un vaisseau rompu par les vents emporté.
Helas! sois-moy propice, ô mon Dieu! mon refuge! Puny-moy comme père, et non pas comme juge. Et modère un petit le martyxe où je suis; Tu ne veux point la mort du pécheur plein de vice, Mais qu'il change de vie et qu'il se convertisse; Las! je le veux assez, mais sans toy je ne puis.
Je ressemble en mes maux au passant misérable, Que des brigans pervers la troupe impitoyable Au val de Jcriclio pour mort avoit laissé; Il ne pouvoit s'aider, sa fin estoit certaine, Si le Samaritain, d'une ame toute humaine, ^'eut eslanché sa playe et ne l'eust redressé.
Ainsi, sans toy. Seigneur, vainement je m'essaye, Donne m'en donc la force et resserre ma playe,
Purge et guari mon cœur que ton ire a louché, Et que ta saincte voix, qui força la nature, Arrachant le Lazare hors de la sépulture. Arrache mon esprit du tombeau de péché.
Fay rentrer dans le parc ta brebis esgarée. Donne de l'eau vivante à ma bouche altérée, Chasse l'ombre de mort qui voile autour de moy, Tu me vois nu de tout, sinon de vitupère; Je suis l'enfant prodigue, embrasse-moy, mon père ! Je le confesse, helasl j'ay péché devant toy.
Pourquoy se fust offert soy-mesme en sacrifice Ton enfant bien-aimé. Christ, ma seule justice? Pourquoy par tant d'endroits son sang eust-il versé, Sinon pour nous, pécheurs, et pour te satisfaire? Les justes, ô Seigneur ! n'en eussent eu que faire. Et pour eux son sainct corps n'a pas esté percé, Pai' le fruict de sa mort j'attens vie éternelle; Lavée en son pur sang, mon ame sera belle. Arrière, ô désespoirs! qui m'avez transporté! Que toute desfiance hors de moy se retire. L'œil bénin du Seigneur pour moy commence à luire; Mes soupirs à la fin ont esraeu sa bonté.
0 Dieu! tousjours vivant, j'ay ferme confiance Qu'en l'extrême des jours, par ta toute-puissance. Ce corps couvert de terre, à ta voix se dressant, Prendra nouvelle vie et, par la pure grâce, J'auray l'heur de te voir de mes yeux face à face, Avec les bien-heureux ton sainct nom bénissant.