‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 25 sur 190 · AUX SAINTS · texte numérisé non relu

AUX SAINTS

t Fleurs du ciel, amcs bienheureuses, qui par tant de travaux et de peines, êtes venues au repos céleste, où sont maintenant vos larmes, vos veilles et vos a))Stinences? Et que sont devenus tant de gênes et de supplices, de gibets, de fers et de flammes, qui vous ont travaillées sur la terre? Tout s'est évanouy comme un songe et, pour un labeur peu durable, vous êtes couronnées d'une gloire et d'une félicité perpétuelles. 0 vous donc, laborieux athlètes de Jésus-Christ, puisque vous avez heureusement achevé votre combat, favorisez ceux qui sont encore sin* l'arène; et du port où vous êtes surgis, jetez l'œil sur nous

PHlLIl'l'E DESPORTES. LXXXVII

misérables, errant par les mers de co muude, à l'abandon des venls et des flots, entre un million de jiérils et d'ccueils. Vous sçavez quelles fortunes s'y courent, combien de monstres y sont en quête et le peu de voyageurs qui se garantissent du naufrage. Regardez, ô divines étoiles, que, pour toutes ces tempêtes, nous n'avons jamais abandonné la nacelle de l'!£glise, et que c'est la seule croix de Jésus-Christ qui nous sert de timon et de gouvernail. 11 est vray que nous naviguons lâchement, et semble même que nous fuyons le rivage. Aidez-nous donc, lumières célestes, et nous inspirez une nouvelle force, à ce que, par votre secours, nous puissions aborder au port. »

Admirable privilège du talent! Un homme passe sa vie au milieu d'une cour impudique; lui-même prend une part active à la débauche, et sa voix langoureuse ne chante qm des amours efifrontés. On croirait que de son âme, habituée aux molles délices, ne peuvent sortir d'autres accenls. Mais un jour la douleur le fait rentrer en lui-même, le repentir le touche, et voilà que de nobles paroles s'échappent de sc^s lèvres, que le cantique du regret et de l'espérance monte sans eflorl vers le ciel. La ]u'ofane guitare, qui ne modulait que de voluptueux arpèges, trouve subitement d'autres mélodies : ses cordes irémissenl d'ime sainte et majestueuse émotion. Les hommes vulgaires n'ont jamais de ces retours; ils demeurent noyés dans leur bassesse.

Ces prières sont les seuls morceaux de prose connus qui nous restent de Desportes. Mais nul doute que nos archives renferment plusieurs lettres et mémoires de sa main : un diplomate initié à tant de mystères, à tant de projets et d'intrigucb cruelles, doit avoir laissé des traces de son activité politique. Le cardinal Du Perron, au surplus, estimait beaucoup la prose de l'abbé commendataire et l'égalait aux meilleurs morceaux écrits par Ronsard en style libre'. Un de ses amis. Pelletier, lui donnait même la préférence. Tous deux trouvaient d'ailleurs qu'il chantait mieux l'amour.

' Pirroniana, page 2iô. Ce même recueil nous apj)rend que le cardinal avait hiillé tous ses livres à Desportes et qu'il les re^^rettait souvent. Un jour, dans l'abbaye de Josaphat, Lu Perron, ijui était fort alerte, sauta l'ingtdeux semelles avec des mules et des escarpins. Nous notons ce détail en pa;;sant, pour monlrer que l'on menait joueuse vie chez Disporles.

On's'est demandé pourquoi cette brillaute école de Ronsard, où abondaient le talent et la verve, et que le succès échauffa tout d'abord de ses rayons propices, n'atteignit pas une pleine maturité, mais s'arrêta dans sa croissance et tomba prématurément. .Notre littérature semblait pouvoir prendre dés lors la forme et la saveur des grandes époques. D'où vient que l'effet contraire a eu lieu? D'où vient que la Pléiade s'est égarée dés le premier jour dans l'affectation, qu'elle est morte avant terme?Les causes de sa chute rapide sont bien évidentes, et on aurait pu facilement les découvrir. Cette fière et savante école a péri parce qu'elle négligeait le fond pour la forme, parce qu'elle manquait d'idées originales, qu'elle n'avait nulle indépendance d'esprit ou de conduite, parce qu'elle tournait le dos à l'avenir.

Essentiellement catholique, hostile par conséquent au libre examen, elle approuvait toutes les persécutions religieuses, toutes les violences réactionnaires, sans excepter la Saint-Bar- Ihélemy. Elle poussa même la servilité jusqu'au crime. Baïf outrageait dans ses vers l'amiral de Coligny assassinée Bonsa'd a vingt fois célébré les victoires remportées sur les protestjnts, les rigueuis dé]iloyées contre eux. Jarnac et ]yiontcontour insjiiraient à la Pléiade un enthousiasme pindarique. Dans cette bande de lansquenets littéraires, manoeuvrant autour des princes, eut le malheur de se glisser, de se fourvoyer un incrédule, im des hommes toujours rares, qui considèrent les choses en elles-, mêmes, sans se préoccuper des opinions, des eneurs traditionnelles. La personnalité divine lui paraissait probablement douteuse ou chimérique : les poêles courtisajis le prirent pour un athée. Ronsard tonna aussitôt contre lui dans une pièce qui commence par cet hexamètre :

0 ciel! ô terre ! ô mer ! ô Dieu, père commun ! elc.

Turnébe et Sainte-Marthe lancèrent à leur tour l'anathème eu prose et en vers sur l'infortuné ijcnseur : Hapin les seconda. Bref, toute l'école l'assaillit, le dénonça même à la justice et ne

* \i))ei un soimet daiia ses œuvres complètes, lo72-1574.

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