‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 3 sur 190 · PHILIPPE DESPORTES. XIII · texte numérisé non relu

PHILIPPE DESPORTES. XIII

ainsi dire, en famille, et, depuis ce moment, la gêne et l'inquiétude n'osèrent plus franchir sa porte.

Mais le sort ne devait pas respecter une si noble affection. Pendant l'année 1370, Claude de Laubespine tomba malade et mourut. Accablé de chagrin, Desportes fut bien près de le suivre sous terre. Ses lamentations ne nous révèlent point la nature spéciale du trouble organique dont il souffrait : il nous en décrit seulement les symptômes, qui étaient affreux. Le poète garda six mois le lit. Les douleurs physiques et le regret d'avoir perdu son cher Claude s'unissaient pour le torturer.

Depuis six mois que tu partis d'ici, Hôte d'un lit, je languis sans merci, Criant sans cesse à Dieu qu'U me délivre ;

Kon qu'il octroyé à mon corps guerison, Mais que l'esprit, franc de cette prison, Oiseau léger, au ciel puisse te suivre.

La souffrance, comme il le dit, tourna son âme vers Dieu et lui inspira plusieurs prières, plaintes et paraplirases, qui composent le début de ses Œuvres chresliennes. On y entend gémir un vrai désespoir. La mort de son ami lui causait un si profond chagrin qu'il supplie Dieu de lui en pardonner l'excès. « Toimême, lui dit-il, ô souverain, ô notre unique modèle! tu n'as pu te défendre de ces angoisses : quand tu vis Lazare couché dans le drap funèbre, tune pus retenir tes larmes, et un simple mortel fut pleuré de celui que chantent les séraphins, devant lequel tremblent les cieux. »

Pour comble d'infortune. Desportes, au commencement de l'année, s'était épris d'une grande dame; le haut rang de la belle personne condamnait le poète à une extrême réserve, à des ménagements infinis. Elle semblait néanmoins agréer ses hommages inquiets, lorsqu'il tomba malade : un adorateur au lit de mort peut exciter la compassion, mais n'intéresse guère le cœur d'une jeune femme. Quand Desportes sentit les forces lui revenir, il était trop tard : un autre avait pris sa place. H rima donc un sonnet pour maudire cette malencontreuse année, où il avait fait des pertes si cruelles, et failli terminer son voyage dès la première étape *.

sieur de Laubespine, par la résignation qu'il m'en fit à sa survivance, le vingt-cinquième jour du mois d'octobre 1507. Mes lettres furent scellées par feu M. de l'Hospital, et le jour mesme, mon dict seigneur de Laubespine tomba malade, dans le cbàleau du Louvre, où il étoit logé, de laquelle maladie il trespassa lonziesme novembre. »

1 Voyez le sonnet, page 485.

Mais cette dure épreuve une fois terminée, la bonne chance, qui le seconda pendant toute sa vie, reparut plus brillante que jamais, comme le soleil après la tempête. Le secrétaire intime reprit ses fonctions auprès du ministre, fonctions qui lui assuraient une grande influence. Peut-être même refusa-t-il dés lors la place de l'Aubespine, refus constaté par son épitaphe. Sa vie ne nous offrira plus qu'un enchaînement de prospérités.

Ceux qui ont parlé de lui s'accordent à dire qu'il n'usa de sa faveur que pour rendre service. C'était un homme affable, doux, patient, généreux. L'accueil franc et ouvert, qu'il unissait à beaucoup de fmesse, charmait tout le monde. Une fois devenu son ami, on pouvait compter sur son attachement '. La naturfî lui avait d'ailleurs donné une abondance de parole, une facilité de discours très-utile dans la société. II y avait joint des connaissances étendues, qui achevaient de le faire écouter avec plaisir et avec déférence : il savait non-seulement le latin et le grec, mais l'hébreu ; il avait étudié la philosophie et même la théologie. Quoiqu'il ait obtenu fort jeune des présents considérables, des fonctions lucratives, il ne parait avoir été ni ambitieux ni cupide. Jacques de Montereul et son propre frère lui rendent à cet égard le témoignage le plus flatteur-. Une chance heureuse le seconda toute sa vie : quelque part qu'il dirigeât sa proue, le vent soufflait aussitôt dans sa voile.

Disons d'ailleurs qu'il ne contrariait pas la fortune, qu'il se prêtait avec adresse aux bonnes intentions du destin. Esprit souple, rapide, observateur, calme et judicieux, il ne heurtait personne, il plaisait universellement. Sa haute prospérité, nous disent les biographes, n'excita jamais l'envie '\ Reconnaissons, au surplus, que cette prospérité même devait entretenir sa bonne humeur, stimuler son obligeance: elle lui avait coûté si peu d'efforts, qu'elle appelait naturellement le sourire sur ses lèvres. Son existence était comme un paysage éclairé par le soleil; d'où lui seraient venues les idées mornes, les dispositions farouches? Quel vent du ciel lui eût apporté le froid, les nuages, les tristes murmures de l'hiver?

Enfin une tendance peu héroïque l'aidait à faire son chemin, à glisser entre les écueils. 11 n'avait pas, il faut le reconnaître, ce sentiment du bien, cet amour de la justice, cette exaltation

< « Qui semel admisses non fallere novit amicos, » dit Jean Daurat. Voyez aussi ie distique de Pasquier, à la lia du volume.

* Voyez le Tombeau de Desportes, par Jacques de Montereul, et son épitaphe, par son frère.

» Dom Liron, Bibliothèque chartraine-

morale, qxii animent les grands caractères, inspirent les nobles actions, élèvent le poète dans la sphère du sublime, mais, d'une autre part, renferment l'homme en lui-rnême, l'empêchent de se li\Ter, lui communiquent une certaine roideur, établissent au fond de sa conscience un tribunal rigoureux, d'où il juge l'espèce humaine, ses erreurs, ses crimes et ses folies. Une pareille délicatesse, une pareille fermeté, poussent à l'indignation, à la colère : on ne peut voir sans frémir tous les principes du droit méconnus, foulés aux pieds. Dès lors comment réussir dans un monde, où tant d'extravagances, d'iniquités, de hideux spectacles révoltent tous les jours les âmes magnanimes?

Supposons, au contraire, un individu, qui, sans être lâche et ignoble, s'abstient d'apprécier la conduite d'autrui. Le mal ne l'irrite, ne le blesse pas; il semble même ne point le voir, ou l'observe d'un œil aussi indifférent que s'il regardait tomber la neige, le soleil disparaitre à l'horizon, les nuages voguer dans un ciel mélancolique. Les hommes de cette nature n'ont qu'une seule préoccupation : rechercher le bien-être pour eux et pour leuis amis. La douleur, c'est à leurs yeux l'esprit de ténèbres; la joie et la prospérité absorbent tous leurs vœux. Sans dissimulation, sans artifices, sans éveiller de haines par conséquent, ils vont droit au but qu'ils cherchent, avec la régularité de l'instinct. Confidents merveilleux, dont les traits, dont les regards, dont les attitudes, ne trahissent jamais le moindre blâme, ils bercent, ils calment, ils endorment de leur voix paisible et douce les consciences malades. Aussi les débauchés, les oppresseurs, les coupables de tout genre, les aiment-ils, comme Saùl aimait la harpe de David. Ils se trouvent à l'aise avec eux, il leur semble qu'un baume réfrigérant humecte leurs plaies et assoupit leurs douleurs. Desjxirtes, le favori de trois rois, de plusieurs ministres, dut son élévation à ce caractère insouciant et indulgent. 11 apaisait les remords, il égayait les moments lucides : nos guerres intestines, les fureurs, les dilapidations de la cour, la Saint- Darthélemy elle-même, n'empêchèrent point de briller son flegmatique et riant esprit : au-dessus de la tempête, on voyait toujours reluire ce phare immobile. IS'est-ce pas ainsi, pour employer une autre comparaison, que le pétrel au blanc plumage se joue parmi les vents déchaînés, domine sans effort le tumulte des vagues?

XVT PHILIPPE DESPORTES.

Dans le courant de l'année 1572, Desporles fit hommage à Charles IX de son Roland furieux, Tpoème imité de l'Arioste, qu'il jugea en harmonie avec le caractère violent, frénétique du prince. Il composa ensuite la Mort de Rodomout, moitié traduite, moitié originale, l'édié au marquis de Villeroy, sous le ministère duquel fut assassiné Coligny, cet ouvrage semble contenir des allusions malveillantes à la fin tragique de l'amiral :

Le contempteur des dieux, Qui fit trembler, vivant, l'air, la terre et les cieux, Qui lit rougir de sang les campagnes de France, Grand de corps, grand de force et plus grand d'arrogance.

Angélique el Médor, rimé en troisième lien, parut à notre auteur devoir charmer la voluptueuse mollesse du duc d'.Aiijou, qui fut depuis Henri III *. Desportes suivait la mode et commençait par imiter l'Italie.

Ses trois poèmes furent imprimés en 1672, peu de temps après la Saint-Barthélémy, selon toute apparence. Charles IX lut avec enthousiasme la Mort de i{o(/i/?/«OH/; quoique l'auteur ne lui en eût pas fait hommage, il se chargea de le récompenser et lui donna huit cents couronnes d'or, plus d'une couronne par vers, car le poème n'en contient que sept cent vingtdeux. Nous avons à cet égard un témoignage contemporain qui ne permet pas le doute *. Mais l'admiration ne fut peut-être pas la seule cause de cette libéralité. Desportes avait servi le roi dans ses amours, et les complaisances qui flattent les passions vives rendent les hommes généreux. Dès les premiers temps de son admission au Louvre, Charles IX lui avait de-

< Du Radier avait déjà signalé ladresse avec hquelle les sujets du premier el du dernier ouvrage sont adaptés aux caractères des deux princes.

- Celui de Claude Garnier, ()ui a\ait connu personnellement fauteur; il dit en effet dans sa Muse infortunée (1624) :

El toutesfois Desporles, De Charles de Valois, étant bien jeune encor, Eut pour son Rodomonl huit cents couronnes d'or; Je le tiens de lui-même, etc.

Voyez CoUetet, Discours sur le sonnet, page U".

Page 1