‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 5 sur 190 · PHILIPPE DESPORTES. XIX · texte numérisé non relu

PHILIPPE DESPORTES. XIX

une si belle occasion. C'était agir en bonne sœur que de travailler ainsi pour son frère. Elle détermina la princesse, qui donna rendez-vous au duc dans une salle retirée du vieux palais', une sorte de boudoir tombé en disgrâce, mais orné de peintures voluptueuses représentant le paradis des; amanlfi fortunés; la voûte figurait un ciel que parsemaient des nuées d'argent. La belle dame et le jeune prince devaient s'y rencontrer à midi, heure du repas principal, qui occuperait alors tout le monde. Camille, la suivante de la princesse, brûlait justement de se trouver en compagnie d'un beau garçon qu'elle adorait; il fut donc invité à la partie de plaisir. La princesse de Condé, voulant reconnaître les bons soins de Marguerite, fit avertir secrètement le duc de Guise, qu'elle aimait et qui ne pouvait cacher sa tendresse pour elle; le frère du roi et lui vivaient à cette époque dans la plus grande intimité.

Le jour venu, la princesse de Condé va voir Marguerite et lui propose de faire un tour de promenade. La jeune conseillère accepte; Marie de Clèves la dirige vers le vieux palais, puis la mène droit au boudoir où attendaient les trois amants. .Alors eut lieu une scène qui faillit tout gâter. En voyant le duc de Guise, la princesse royale manifesta une vive colère; elle éclata en reproches contre son amie et ce qu'elle appelait sa trahison. Le <luc d' -Anjou essaya de lui inspirer des sentiments plus tendres; le duc de Guise plaida sa propre cause avec tristesse et avec passion, employa toute l'éloquence du regard et de la parole. La princesse de Condé chercha aussi à obtenir de Marguerite qu'elle se montrât moins sévère. Elle la priait à mains jointes, nous dit le poète; elle la nommait son désir, sa lumière, .<« vie; elle lui embrassait les genoux, tant elle souhaitait voir le programme entièrement exécute! Elle ha rappelait d'ailleurs ses voluptueux conseils :

Où sont tous ces propos si pleins de véhémence Que vous me soûliez dire alin de m'enîlammer, Avant que deux beaux yeux m'eussent forcé d'aimer ? Quel charme ou quel démon à présent vous travaille Qu'au besoin lâchement le courage vous faille?

C'était mal de troubler une fête si bien organisée. Ressemblerait-elle aux soldats fanfarons, qui, après mainte bravade, se sauvent dès que l'ennemi approche?

Marguerite demeurant inncxiblc, les deux couples qui s'entendent prennent le parti de ne plus songer .i f.lle. le duc de Guise continue vainement de la solliciler.

XX PHILIPl'E DESPOIlTEi'.

rendant qu'il parle à elle, ardent de mille flammes,

Les amans désireux et les deux jeunes dames

Entrent au paradis tant de fois souliailé,

Agréable séjour de leur félicité.

0 jeune enfant, Arnour, le seul dieu des liesses !

Toi seul pourrois conij)ter leurs mignardes caresses,

Leurs soupirs, leurs regards, leurs doux ravissemens,

Et ces petits refus suivis d'enibrassemens,

Ces propos enflammés, cts agréables plaintes,

Ces désirables morts et ces tolères feintes;

Tu les peux bien compter, car tu y fus toujours.

Lrm' bonheur dura jusqu'au soir, jusqu'à la nuit close, et le poêle déplore que l'ombre soit venue trop tôt les séparer.

Voilà un de ces épisodes que l'histoire politique ne raconte point et qui ne laissent pas d'avoir leur importance pour quiconque veut étudier les mœurs d'une époque. La scène caractérise énergiquement la cour des Valois. Quelle effronterie! quel libertinage i)récoce! Un futur roi de France ne pas même respecter sa sœur, lui conseiller la débauche, et se livrer devant elle à tous les emportements, à tous les caprices de la passion! Où trouver un pareil exemple de dévergondage, si ce n'est sous Louis XV? Et Desportes qui nous raconte ces égarements comme la chose la plus naturelle du monde ! L'historien vaut les acteurs *.

Brantôme raconte indubitablement la même aventure dans ses Dames (jalantes -. « Ce fut une fille en notre cour, dit-il, qui inventa et fit jouer cette belle comédie, intitulée le l'arad s d'àmour, dans la salle Bourbon, à huis clos, où il n'y avoit que les coméHliens, qui servoient de joueurs et de spectateurs tout ensemble. Ceux qui en sçavent l'histoire m'entendent bien; elle fut jouée par six personnages de trois hommes et de trois femmes; l'un éloit prince, qui avoit sa dame qui estoit grande, mais non pas trop aussi; toutefois il l'aymoitfort : l'aultre estoit un seigneur,

• Dons le récit, les personnages portent des noms fictifs : le duc d'Anjou s'appelle Eurylas; la princesse de Condé, Olympe; Marguerite de Valois, Fleur-de-Lys; le duc de Guise, Nirée; la suivante, Camille; et son anii de cœur, Floridant. On a voulu voir dans ISirée Desportes lui-inêiie: lamaniiio dont il en paile rend cette hypothèse inadmissible.

Mais ce ne fut pas fout : Olympa qui savoit (juau sang de lleur-de-Lys" Amour ses traits lavoit, Ayant en mille endroits sa poitrine enferrée Par les divins attraits du gracieux Nirée

In homme ne dit pas de lui-même qu'il a des attraits divins. Le duc de Cuise s'appelait Hetiri, mot qu'on retrouve dans Xirée, avec une h demoins et un é de plus, introduit pour l'oreille.

* Quatrième discours.

PHILIPPE DESPORTES. ÏSI

et celui-là jouoit avec la grande dame, qui estoit de riche matière; le tioisiesme estoit gentilhomme, qui s'apparioit avec la fille, car, gallante qu'elle estoit, elle vouloit jouer son personnage aussi bien que les aultres. Ainsi costumièrement l'auteur d'ime comédie joue son personnage ou le prologue, comme fit celle-là, qui certes, toute fille qu'elle estoit, le joua aussi bien, ou, possible, mieux que les mariées. Aussi avoit-elle vu son monde ailleurs qu'en son pays et, comme dit l'Espagnol : Raffinada en Secobia ^raffinée en Ségovie , qui est un proverbe en Espagne, d'autant que les bons draps se raffinent en hégovie. » Marguerite de Valois, selon Brantôme, n'aurait donc pas l'ait la prude, comme l'assure Desportes, sans doute pour ménager la princesse. La narration du libre chroniqueur prouve, en outre, que les deux grandes dames étaient mariées; leurs noces avaient effectivement eu lieu le même jour, en ib'i. Cela donnerait à la belle Châteauneuf la priorité dans le cœur du duc d'Anjou, malgré l'assertion du poète lyrique.

Le souvenir de cette après-dinée empêcha peut-être le prince royal de commettre un assassinat. Le duc de Guise, ayant tenu si prés de lui la femme qu'il aimait, continua ses assiduités, il arriva d'ailleurs que le duc d'Anjou et lui se brouillèrent. Les galanteries du jeune homme furent interprétées par Catherine de Médicis comme un ambitieux désir de s'allier à la famille royale. Pour abattre sa présomption, elle ne trouva rien de mieux que de le faire tuer. Charles et son frère y consentirent; le duc dWnjou se chargea même de l'exécution. « De fait, nous dit llenri Estienne, le duc d'Anjou, qui l'avoit aimé ardemmen et familièrement, l'attend en une galerie, résolu de luy donner d'une dague dans le sein quand il passei'oit, dont toutefois il s'abstint, se ressouvenant des services de ceux de cotte maison * : » La scène de libertinage, décrite par notre auteur, contribua peut-être beaucoup plus à l'arrêter que des services réels.

La princesse de Condé n'enchaîna pas longtemps le duc d'Anjou. Une triomphante rivale le lui disputa, lui enleva le cœur du prince -; c'était une blonde ravissante, d'une illustre maison de Bretagne, Renée de Rieux, dite la belle Châteaimeuf;

< Discours rneneilleux de Catherine de Médicis.

» Nous suivons ici les indications de Desportes; mais elles doivent être fausses. Mademoiselle de Châteauneuf précéda sa rivale dans les bonnes grâces de rhéritier présomptif. Notre auteur a supposé le contraire pour flatter la princesse de Condé. Au reste, celte chronologie de boudoir n'a pas grande importance.

elle avait alors une vingtaine d'années. Elle folâtrait autour de Catherine de Médicis, parmi cet essaim de gracieuses personnes que la vieille reine entretenait à bon escient et qu'elle nommait ses filles d'honneur, pour qu'elles eussent un titre. On la regardait comme la plus parfaite beauté de la cour; pendant longtemps on ne crut pouvoir mieux louer une femme qu'en la comparant avec elle. Son abondante chevelure, qui lui faisait une couronne d'or, excitait l'admiration générale. Le duc d'Anjou ne put la voir sans la désirer, ne put la désirer sans chercher à l'obtenir. Pour lui plaire, il réclama les bons offices de Decportes. Le chantre voluptueux prit ausitôt sa plume et rima sonnet sur sonnet. Une partie de ceux qui forment les Amours de Diane furent alors composés. Deux de ces opuscules ravirent surtout le prince. L'un commence par le vers suivant :

Beaux nœuds crêpés et blonds, nonchalamment épai s ' ; L'autre par ces mots :

Cheveux, présent fatal de ma douce ennemie.

Ce ne sont pas assurément les meilleurs, et l'enthousiasme du duc ne prouve point en faveur de son goût. On dit qu'il lut mainte fois, qu'il ne pouvait se lasser d'entendre le premier. L'accueil fait à ces deux morceaux contribua peut-être beaucoup au ravissement du prince. Quelques sonnets donnent lieu de supposer que la Joëlle fit une certaine résistance. Desporles ne négligea rien pour lever ses scrupules et lui prêcha en beaux vers une morale très-facile à pratiquer :

Quand du doux fruit d'amour je me rends poursuivant, Le seul digne loyer de ma persévérance, Vous pensez m'arrèter, m'opposant pour défense Je ne sais quel lionneur, qui est moins que le vent.

Moi, je mets, comme humain, le plaisir en avant Et le doux paradis de celte jouissance, Qui vous dût dégoûter de la feinte apparence De ce songe d'honneur, qui vous va décerant.

Mais, parlons librement, et me dites, ma dame, Sentez-vous de l'honneur quelque perfection, Qui plaise au goût, au cœur, à l'esprit ou à lame?

C'est une vieille erreur, qui aux femmes se trouve; Car leur honneur ne gît qu'en vaine opinion, Et le plaisir consiste en chose cpii s'éprouve.

1 Le sonnet tout entier est une traduction du Bemho.

Page 1