PHILIPPE DESPORTES. XXIII
Ainsi endoctrinée, la belle Chàteauneuf céJa aux ardentes sollicitations du prince Le poète n'y perdit rien, car le duc d'Anjou lui donna trente mille livres comptant, sous prétexte de l'engager à publier ses poésies '. C'était un cadeau magnifique, attendu que cette somme représenterait de nos jours une centaine de mille francs, pour le moins. Jugez par là de l'importance que le duc attachait à sa victoire !
Desportes ne se contenta point de parler à mademoiselle de Chàteauneuf pour son protecteur; il lui adressa lui-même des éloges et des félicitations, comme un admirateur de sa beauté sans doute, mais aussi comme un homme chamié d'avoir obtenu un succès mémorable dans une entreprise importante et lucrative -.
Mais le duc d'Anjou ne put rester longtemps aupré s de sa maîtresse. En 1575, il fut obligé de partir pour aller commander le siège de la Rochelle. Le prince réclama les bons offices de Desportes et lui demanda un pathétique morceau d'adieu. Les strophes que le poète écrivit alors respirent la langueur et ont un caractère bien différent de celles qui avaient préparé l'amoureux triomphe de Charles IX. Ici encore notre auteur fit preuve de jugement et d'adresse. Le roi, préoccupé de sa gloire, luttait contre son amour; le duc s'y abandonne sans résistance et dédaigne même la renommée, pourvu qu'il soit heureux :
J'aimerois beaucoup mieux que le ciel meut fait naître Sans nom et sans honneur, pourvu que je pusse élre Toujours auprès de vous doucement langoureux, Baiser vos blonds cheveux et votre beau visage, Et n'avoir d'autre loi que votre doux langage. J'aurois assez d'honneur, si j'étois tant heureux !
Ce ne sont pas là les fiers accents de Charles IX '.
1 Claude Garnier tenait ce Tait de Desportes lui-même, comme il nous l'apprend dans sa iîuse infortunée- Après les vers que nous avons cités plus haut, il continue :
Je le tiens de luy-mesme, et qu"il eut de Henrv, Dont il estoit nommé le poète favorv,
Dix mille escus, pour faire Que ses premiers labeurs honorassent le jour.
Sous la bannière claire Et dessous les blasons de Vénus et d'Amour.
* Voyez le sonnet à mademoiselle de Châteauneu*", page 426, et celui qui concerne son portrait, pages 426 et 427.
^ La pièce de vers, dans fédition de IGll, porte la date de 1572; Henri n'alla néanmoins prendre le commandement de l'armée que le 11 février 1573;
Le siège de la Rochelle était une conséquence de la Saint- Barthélemv, que le duc d'Anjou avait si fortement conseillée, à laquelle il avait pris tant de part. Ce hideux massacre, cette œuvre infernale exécutée au nam du ciel, ne semble pas avoir beaucoup ému Desportes; il soupirait, comme on voit, des plaintes amoureuses pendant que son patron allait combattre les huguenots, qui ne voulaient point se laisser tranquillement égorger. Une de ses meilleures chansons, écrite sans le moindre doute à cette époque, attendu qu'elle se trouve dans le premier livre des Amouis de Diane, pi'ouve encore son indilTérence politique'. L'auteur y assimile complètement les tribulations que lui cause l'amour à la guerre intestine qui déchire la France. Une lutte si cruelle lui parait uniquement une source de métaphores, b'idenlifiant avec les huguenots dans ses vers subtils, l'élégant poêle termine ainsi sa comparaison, adiessée à une femme, bien entendu :
Comme eux je suis troublé de rage.
Comme eux je cause mon dommage Pour plaire à mon opinion; Comme eux mon mai même j'oidonne, Et pour vous je me passionne Comme eux pour leur religion.
L'un d'eux des honneurs se propose,
L un des biens, l'autre plus grand' cSiose,
L'autre un paradis bienheureux :
Les b:ens, les honneurs et l'empire,
El le paradis où j'aspire,
C'est d'être toujours amoureux.
Quelle insouciance révèlent ces strophes 1 Quel mélange de sang et de volupté, de galanterie et de carnage ! Desportes est bien de cette race française, qui joue avec la vie et avec la mort.
Après cinq mois d'un siège inutile et meurtrier, pendant lequel il avait été élu roi de Pologne, grâce aux manœuvres de
mais le siège ayant commencé plus lût el le voyage du prince é'.ant décidé depuis quelques mois, les adieux lurent écrits avant le départ. * Voyez ce morceau, très-heureux de forme, page 59.
PHILlPl't; DESFORTES. XXV
sa mère, le duc d'Anjou était revenu à Paris vers la fin du mois de juin 1573; il y resta trois mois au milieu des fêtes. Dans une de ces réjouissances fut déclamée VAntigone de Sophocle, traduite par Antoine de Baïf. Desportes y glissa une allocution on l'honneur du prince, qui dénote sa complaisance sans limites et son extrême finesse. Dans la corruption profonde du roi da Pologne, il avait entrevu, comme dans im abime, un nouveau genre de dépravation, qui, luttant d'abord contre son goût pour les femmes, devait finir par le dominer. Il affectait déjà do porter les ornements destinés à l'autre sexe, ignoble caprice qu'il porta aux derniers excès quand il fut roi de France. « Le roy, dit l'Estoile, faisoit force mascarades où il se trouvoit ordinairement habillé en femme, ouvroit son pourpoint et découvroit sa gorge, y portant un collier de perles et trois collets de toile, deux à fraise et un renversé, ainsi que les portoient les dames de la cour. »
D'.Aubigné, dans son style frénétique, peint avec plus de détail les singuliers costumes du roi très-chrétien et ajoute :
Pour nouveau parement, il porta fout ce jour Cet habit monstrueux, pareil à son amour; Si, qu'au premier abord, chacun étoit en peine. S'il voyoit im roi femme ou bien un homme reine.
Eh bien! croirait-on que Desportes eut l'extrême condescendance de iîatter dès ses débuts, et de fiatter en public celte révoltante sophistication de l'amour? Il compare adroitement le prince avec Achille à Scvtos, portant des habits féminins :
Lorsque Je preux Achille étoit entre les dames, Dun habit féminin déguisé finement.
Sa douceur agréable, en cet accoutrement, Allumoit dans les cœurs mille amoureuses flammes.
Eiî voyant ses attraits, sa façon naturelle, Les heaux lys de son teint, son parler gracieux. Les roses de sa joue et léclair de ses yeux, On ne l'estimoit pas autre qu'une pucelle * .
Mais Achille n'était pas seulement beau comme une jeune fille, il était encore vaillant comme un héros. Le duc lui ressemble de tous points : il nous fait voir, dit le poète. Mars et Vénus ensemble -.
* Voyez la fin de la pièce, page +36; qu" 1 me soit permis de faire remarquer ce beau vers :
Les roses de sa joue et l'éclair de ses yeux.
2 C'est certainement à Desportes que s'attaque d'Aubigné, quand il tiaine
XXVI PHILIPPE DESPOKTES.
C'est ainsi que la protection des Valois dégradait les talents. Leurs vices corrompaient les sources diaphanes de la poésie et changeaient en poisons ses flots sacrés. Jamais peut-être, depuis la Rome impériale, école de dépravation aussi odieuse et aussi complète n'infecta la littérature de ses enseignements. Despertes aurait pu y apprendre le vol et le meurtre aussi bien que les voluptés contre nature. Pendant cette courte résidence de trois mois, que le duc d'Anjou fit à Paris, eut lieu une sci'ne de bri^'andage bien capable de le former, s'il avait eu des dispositions en ce genre.
Le roi de Pologne, avant son départ, voulut marier la Châteauneuf, sans doute pour se dispenser de l'entretenir durant son absence. Il avait, dans cette intention, jeté les yeux sur un citoyen très-riche, Duprat de Kantouillet, prévôt de Paris. Cet homme honorable se trouva peu flatté du rôle qu'on lui destinait et refusa péremptoirement la belle. Transporté de colère, le prince résolut d'en tirer vengeance. S'élant concerté avec Charles IX et le roi de Navarre, qui fut depuis Henri IV, il envoya dire au fier bourgeois qu'ils souperaient chez lui. Les trois têtes couronnées s'y rendirent en effet, ayant pour escorte une bande de courtisans, et l'on peut supposer que notre auteur était du nombre, car il suivait partout le roi de Pologne. Après le repas, les seigneurs fouillèrent les armoires et les coffres de Kantouillet, firent main basse sur ses deniers, sur sa vaisselle d'argent, lui volèrent plus de cinquante mille livres.
Le lendemain, le premier président alla trouver Charles IX et lui dit que toute la ville était émue de cette équipée nocturne. Le prince jura qu'il n'y avait point figuié, qu'on ne pouvait le soutenir sans calomnie.
— J'en suis charmé, dit le magistrat; je vais ordonner une enquête et punir les coupables.
— Kon, non, s'écria le prince, ne vous mettez pas en peine de cette affaire : dites seulement à Nantouillet qu'il aura trop forte partie, s'il veut demander raison du dommage qui lui est advenu *.
Voilà comment s'exerçait le droit divin au seizième siècle, voilà comment on fortifiait le principe d'autorité.
les flaUeurs des rois sur la claie, dans son effroyable satire qui a pour litre
Les Princes : ces vers le désignent clairement :
Quand d'eux une Thaïs une Lucrèce est dite, Quand ils nomment Achille un infàue Thersite, etc.
* Journal de Henri lll, par l'Estoilc, t. I, p. 61 et 62, édition de Lenglet Dufresnoy.