‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 57 sur 190 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

OÙ je tiens la teste appuyée :

Je suis dans mon licl sans mouvoir, Pour mieux ta douceur recevoir, Douceur dont la peine est noyée, Haste-toy, Sommeil, de venir :

Mais qui té peut tant retenir?

Rien en ce lieu ne te retarde, Le chien nabbaye icy autour, Le coq n'annonce point le jour, On n'entend point loye criarde.

Un petit ruisseau doux coulant A dos rompu se va roulant, Qui l'invite de son murmure ; El l'obscurité de la nuit, Noéle, sans chaleur et sans bruit.

Propre au repos de la nature.

Chacun, fors que moy seulement.

Sent ore quelque allégement Par le doux effort de tes charmes :

Tous les animaux travaillés Ont les yeux formés et sillés.

Seuls les miens sont ouverts aux larmes.

Si tu peux, selon Ion désir, Combler un homme de plaisir Au fort d'une extrême tristesse, Pour monstrcr quel est Ion pouvoir, Fay-moy quelque pl3i<;u avoir Durant la douleur qui m'oppresse.

Si tu peux nous repres<*hter bien qui nous peut contenter.

Séparé de longue distance, 0 somme doux et gracieux !

Représente encor à mes yeux Celle dont je pleure l'absance.

Que je voyo encor ces soleil?, Ces lys et ces boutons vermeils.

Ce port plain de majesté sainte ; Que j'entr'oye encor ces propos.

Qui tenoient mon cœur en repos, Ravi de merveille et de crainte.

Le bien de la voir tous les jours Autrefois estoit le secours De mes nuicts, alors trop heureuses :

Maintenant que j'en suis absant, Ren-moy par un sonf:e plaisant Tant de délices amoureuses.

Si tous les songes ne sont rien, C'est tout un, ils me plaisent bien :

J'aime une telle tromperie.

Haste-toy donc, pour mon confort; On te dit frère de la Mort, Tu seras père de ma vie.

Mais, las ! je te vay appelant, Tandis la nuict en s'envolant Fait place à l'aurore vermeille :

0 Amour! tyran de mon cœur.

C'est toi seul qui par ta rigueur Empesches que je ne sommeille.

Hé ' quelle estrange cruauté !

Je t'ay donné ma liberté.

Mon cœur, ma vie et ma lumière, Et tu ne veux pas seulement Me donner pour allégement Une pauvre nuict toute entière ?

Yeux, qui guidez mon ame en l'amoureux voyage, Mes célestes llambeaux, bénins et gracieux, C'est vous qui fournissez de traits victorieux Amour, ce grand archer, seul dieu de mon courage.

C'est vous qui me rendez contant en mon servage, C'est vous qui m'enseignez le beau chemin des cieus. Vous purgez mon esprit de pensers vicieux Et retenez mon cœui*autrefois si volage.

Vous pouvez d'un clin d'œil faire vixre et mourir, Faire au mois de janvier un doux printans fleurir, Voire au fort de la nuict la lumière nous rendre.

Vous estes le soleil qui me donnez le joiu'. Et je suis le phœnix qui se brûle alentour; Puis, quand je suis brûlé, je renais de ma cendre.

Au saint siège d'Amour, des grands dieux le vainqueur, J'ay fait venir plaider ceste beauté rebelle, Et l'accuse, en pleurant comme une criminelle, De vol, d'ingratitude et d'injuste rigueur.

Helas ! Amour (ce dy-je , elle a voilé mon cœur Et ne reconnoist poinl mon service fidelle ; Elle m'a traversé d'une lleche mortelle Et me fait consommer en cruelle langueur.

Page 1