LIVRE
Jamais, au grand jamais, on ne verra changer La foy que je vous ay nouvellement jurée : Plustôst faudront les eaux en la plaine azurée, Et l'élément du feu ne sera plus léger.
Le ciel et mon vouloir à vous m'ont fait ranger, Seule vous me semblez digne d'estre adorée, Et connoy que ma veue estoit fort égarée, Quand de moindre clarté ne pouvoit s'estranger.
Celle que j'ay long-tans fidellement aimée, Pour retirer sa flamme en cent lieux allumée, Autre cœur que le mien choisira désormais.
Hé ! qui seroit constant parmy tant d'inconstance ? Trop souvent irrité, j'ai perdu patiance, Et ne l'aimeray plus jamais, au grand jamais.
CHANSON
Que vous m'allez tourmentant De m'estimer infidelle !
Non, vous n'estes point plus belle Que je suis ferme et constant.
Pour bien voir quelle est ma foy, Regardez-moy dans vostre ame; C'est comme j'en fay, madame :
Dans la mienne je vous voy.
Si vous pensez me changer, Ce miroir me le rapporte ; Voyez donc de mesme sorte En vous, si je suis léger.
Pour vous, sans plus, je fus né, Mon cœur n'en peut aimer d'autre :
Las ! si je ne suis plus vostre, A qui m'avez-vous donné?
Que je hay l'inconstance et que j'estime fous Ceux qtii chassent par-tout d'une queste incertaine ! Quand on n'a point d'amovu- tel pourchas n'est que paine ; La seule affection, c'est ce qi\i le rend doux.
De moy, je me plais tant à n'aimer rien que vous. Que la plus grand' douleur ne peut m'estre inhumaine, Pourveu que vous croyez que ma foy soit certaine
Et que pour bien aimer je sois prisé de tous.
A vos yeux seulement mon esprit fait hommajre, Et d'autre que de vous, j'en jure vostre image, Le ceston de Vénus ne pourroit m'enflamer :
Je suis depuis vingt ans sous vostre obéissance, Commençant à conter du point de ma naissance. Car le ciel me fist naistre afin de vous aimer.
Quand j'admire, étonné, vostre beauté parfaite, due l'esprit seulement ne sçauroit concevoir, Mon cœur, mauvais devin du mal qu'il doit avoir, Croit que rien de rigueur n'y peut faire retraite.
Sur la plus belle Idée au ciel vous fusles faite. Voulant nature un jour monstrer tout son pouvoir, Depuis vous luy senez de forme et de miroir. Et toute autre beauté sur la vostre est portraile.
Beaux yeux qui rendez serfs tous ceux que vous voyez, Yeux qui si doucement mon espoir foudroyez, Sans qui du faux Amour la trousse est dépourveu»" :
Non, j'atteste en jurant vostre effort nompareil, Et vos douces fieriez, que je prise ma veuê Plus pour vous regarder que pour voir le soleil,
On verra défaillir tous les astres aux cieux. Les poissons à la mer, le sable à son rivage, Au soleil ses rayons bannisseurs de l'ombrage, La verdure et le^ Heurs au printans gracieux :
Plustost que la fureur des rapports envieux Efface en mon esprit un trait de vostre image ; Elle est trop bien emprainte au roc de mon courage, Pour craindre que le sort en soit victorieux.
Bien que j'aye en aimant la fortune contraire, Que tout soit conjuré pour de vous me distraire. Je demeureray vostre en despit des jaloux.
En vous gist mon salut, ma foy, mon espérance. Le ciel me fit pour vous, pour vous je pris naissance, Pour vous je doy moiu'ir ; aussi je meurs pour vous.
Si j'aime autre que vous, que l'honneste pensée Qu'Amour loge en mon cœur s'en puisse départir.