‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 78 sur 190 · FANTAISIE · texte numérisé non relu

FANTAISIE

D'où vient qu'un beau soleil, qui luit nouvellemanl, Soit à tous favorable, et à moy si contraire? 11 m'esblouyt la veuë, au lieu qu'il leur éclaire; Il échauffe les cœurs, et me va consommant.

L'autre soleil du ciel n'offense aucunement Les lieux qui sont privez de sa flamme ordinaire : Mais ce nouveau soleil me cuit plus vivement. Quand loin de ses rayons je languy solitaire.

LES AMOURS D UIPl'OI.YTE. it?

Je t'accuse, Nalui^e, cl nie plains justcmoiil; r;ir puis qu'il me devoit porter tant de nuisance. \ttizanl en mon cœur un feu si véhément, *,H\e n'as-tu pour mon bien retardé sa nais>ance?

Toutesfois si nostre âge, heureux par sa présence, Ne pouvoit sans mon mal voir ses yeux clairement. Je pren tout consolé ma mort en patience : Qui meurt pour le public meurt honorablement '.

Quand quelquesfois je pense à ma première vie. Du tans que je vivois seul roy de mon désir, F.t que mon ame libre erroit à son plaisir, Kranche d'espoir, de crainte et d'amoureuse envie.

Je verse de mes yeux une an;,'oisseuse pluye, Et sens qu'un fier re^Tet mon esprit vient saisir, Maudissant le destin qui m'a fait vous choisir. Pour rendre à tant d'ennuis ma pauvre ame asservie.

Si je ly, si j'escry, si je parle ou me tais, Vostre œil me fait la j,'uerre et ne sens point de paix, Combatu sans cesser de sa rigueur extrême.

Bref, je vous aime tant que je ne m'aime pas. De moy-raesme adversaire, ou si je m'aime, hélas ! Je m'aime seulement pour ce que je vous aime.

Vous me cachez vos yeux (las! trop cruellement) \pres qu'ils m'ont blessé d'une playe inhumaine; Ces yeux, mon seul confort en l'amoureuse paine, lletoumez-les, madame, et voyez mon tourment.

Quand le chef d'une armée a valeureusement Desfait ses ennemis estendus sur la plaine. Par le camp des vaincus superbe il se promaine, Et rej^arde les morts plein de contentement.

Vous donc qui, par l'effort de vostre belle veuC-, De mon cœur indonté la victuiro avez eue, Laissant mon foible esprit en proye abandonné.

Si vous n'avez désir de m'estre favorable. Au moins tournez vos yeux dessus moy misérable. Pour voir le coup mortel que vous m'avez donné.

Imité d'un sonnet italien qui commence parées vers :

Dehl perche questo sole, tlie 1 suo lume Qu.i gin di-sceso novainente sjjlende, A gli allri luce, a me foco rende, E fra lanli me soi par clie consume?

130 I.K.S AMOl'RS n IIIPPOLYTE.

J'ay languy nialheui^cux qualre longues journées, Sans voir les deux beaux yeux de celle à qui je suis; Helas! non, quatre jours, mais plustost quatre nuits, Sans clarté, sans liesse, à mon mal ordonnées.

Qu'ay-je dit? qiuitre nuits ; mais plustost quatre année; Toutes pleines d'horreurs, de soucis et d'ennuis, Ou quatre mille morts que souffrir je ne puis. Par le ciel rigoureux contre moy destinées.

Connue quand le soleil nous couvre sa clarté, On voit perdre le lustre à toute autre beauté. Tout se cache à nos yeux s'il retire sa llame.

Ainsi, lors que vostre œil sur moi plus ne reluit, Tout objet de la cour m'est une obscure nuit, Car je vous reconnois pour soleil de mon ame.

CHANSON

Que je suis redevable aux cieux De ce qu'ils m'ont ouvert les yeux Kt si bien purgé ma poitrine.

Que rien plus ne me satisfait Qui ne soit divin et parfait ¥X qui n'ait céleste origine.

Totit ce qu'Amour sçauroit trouver D'attraits pour un cœur captiver, Tout ce que la beauté peut faire.

Le destin et l'élection, Tout s'assemble en l'affection Qui rend mon esprit tributaire.

La gloire de mon seul penser Fait q>je rien ne peut m'offenser, Piigueur, prison, gesne et martyre; J'aime mieux un de mes tourmens Que les plus chers contentemens Qu'Amour reserve à son empire.

Mes fers me contentent si fort.

Que je ne hay moins que la mort L' estât que franchise on appelle ; Et si mon cœur trop arresté Escoute un mot de liberté.

Je le puny comme rebelle.

Plustost juillet sera glacé, Etl'hyverde fleurs tapissé;

PInstost sera froido la (laino Oup je reçoive une autre loy :

O seroil cesser troshe inoy, Que de cesser d'aimer ma dame.

Si je meurs blessé de s<'S yeux, Ma fin me rendra plurieux, Donnant vie à ma rcnonunée; Et mourant j'auray le conft.rt Du soldat, qui reçoit la mort Par la main du chef de l'armée.

xxin

La>! «iiie pui^-je avoir fait, ù moy, pau\Te insensé ! Ou' Amour de plus en plus mes douleurs renouvelle, F.t qu'il croisse en rigueur plus je luy suis fidelle. Sans que de mes travaux il suit jamais lassé?

J'en sray bien la raison, c'est qu'il est courrour. De trouver contre luy ma dame si rebelle ; Et, n'estant assez fort pour s'adresser à elle, Se décharge sur moy, qui n'ay point offensé.

Il croit qu'il ne sçauroit plus d'outrage luy faire. Que de nuire à celuy qui l'adore et révère, Et qui se plaist pour elle à mourir en langueur;

Ou c'est qu'en la voyant dedans moy si bien painte, Il tire incessamment pour lui donner atlainte ; Mais ses traits rigoureux donnent tout à mon cœur.

Ma bouche à haute voix cliante a.s<;f'7. liberté, Et (lit que je suis franc d'Amour, mon adversaire; Mais mon cœur languissant tout bas dit le contraire, Soupirant sous le joug d'une fiere beauté.

A mes pleurs, vrais amis, je lais ma volonté, Et quand loin de vos yeux Amour me désespère. Je feins d'estre contant, de rire et de me plaire, Monstrant moins de douleur, plus je suis tourmenté.

Tout ce qu'Amour cruel peut songej de martire Pour travailler un cœur rebelle à son empire, 11 veut que je l'esprouve en ma captivité.

Je ne me plains pourtant d'une peine si dure ; Mais, helas! je me plains de ce que je l'endure, >on par rébellion, mais par fidélité-

ir>2 LES AMOIRS n IIIPI'OLYTE.

McUez-moy sur la mer, quand elle est courroucée, Ou quand les vens légers soul'flent plus doucement, Sur les eaux, en la terre, au haut du firmament. Vers la ceinture ardante ou devers la glacée.

Que ma fortune soit deçà delà poussée, Bien-haute aucunesfois, quelquesfois bassement ; Que mon nom glorieux vive éternellement, Ou que du tans vainqueur soit ma gloire effacée.

Jeune ou vieil, près ou loin, contant ou malheureux, Que j'aye amour propice, ou fier et rigoureux. Que mon ame aux enfers ou aux cieux s'achemine;

Jamais en mon esprit tant que seray vivant, On ne verra sécher cette plante divine Que des eaux de mes pleurs j'arrose si souvant.

Grand Jupiter, ministre de l'orage, Pardonne-moy, si je ne puis penser Qu'une beauté t'ait jamais peu forcer, Espoinçonné de l'amoureuse rage.

S'il estoit vray brûlant en ton courage Pour la beauté qui me fait trespasser, Ores qu'en l'air elle s'ose hausser, Tu la prendrois, arrestant son voyage.

Mais las! madame, où voilez-vous si haut? Je n'en puis plus, une frayeur m'assaut. Craignant pour vous qui me faites la guerre ;

Jà n'est besoin que vous montiez aux cieux, Car vos beautez contraindront bien les Dieux Pour vostrc amour de descendre en la terre.

Amour en mesme instant m'aiguillonne et m'arreste, M'asseure et me fail peur, m'ard et me va glaçant. Me pourchasse et me fuit, me rend foible et puissant. Me fait victorieux et marche sur ma teste.

Ores bas, ores haut, jouet de la tempeste, Il va comme il luy plaist ma navire élançant; Je pense estre échappé quand je suis périssant. Et cjuand j'ay tout perdu je chante ma conqueste.

De ce qui plus me plaist je reçoy déplaisir;

Voulant trouver mon cœur, j'é^'an.' inon i\é>iv. J'adore une beauté qui m'est toute contraire.

Je m'empêtre aux filets dont je me veux garder, Et voyant en mon mal ce qui me peut aidei , Las ! je l'approuve assez, mais je ne le puis laire ',

0 beaux yeux inhumains, pourquoy m'embrazés-vous, Allumant d'un regard tant d'ardeurs en mon ame? llclasl je brûle assez sans accroistrc ma flame : Pour Dieu faites-moy gi'ace et me soyez plus doux!

Brûlez vos ennemis, donnez-leur mille coups, Et les ^'ardez de voir les beautez de ma dame : Mais moy qui vous adore et qui seul vous réclame, Beaux yeux d'un si grand heur ne me soyez jaloux.

N'estincelez pas tant, lors que je la regarde. Afin que vostre effort cet heur ne me retarde : Baissés vos chauds regars, llambez plus doucement.

Puis, quand verrez mon ame en ces douceurs ravie, Tournez comme un éclair lancé soudainement. Je ne sentiray pas que vous m'ostiez la vie.

Qui fait plainte d'Amour en doit estre ignorant, 1 1 n'a do sa nature aucune connoissance : De moy poui* quelque orage ou malheur qui m'offansc, Jamais contre ce Dieu je ne vais murmurant.

Se faut-il cslonner si Phœbus en courant, Comme il est près ou loin, des saisons fait muancc? Si Neptune en hyver est plein de violance ? Si froide est la gelée, et le feu dévorant?

L'homme sage et constant qui en connoist la cause. Ne s'ébahit de voir l'effet en chaque chose, Et laisse tout passer d'un esprit arresté.

Or la cause d'Amour n'est que peine et martire : Si donc cent mille ennuis en nos cœurs il retire, S'en faut-il estonner? c'est sa propriété.

CHANSON

Pour vous aimer je veux mal à mon cojur, Je hay mes yeux, mon esprit et ma vie :

Imité dun sonnet de Pétrarque qui débute ainsi : Amor mi sprona in un tempo e affrena.

131 LES AMOUKS d' H 1 l-l'O L ï J E.

Et si ma mort vous peut rendre assouvie, Ce m'est plaisir de mourir en langueur.

Helas ! je faux, vos yeux cruels et doux Par trop d'amour m'ostent la connoissance : Car me hayant sous voslre obéissance, C'est vouloir mal à ce qui est à vous.

Je ne faux point, je vous dois obeïr : Comme il vous plaist je suis contraint de faire. Connoissant donc que vous m'estes contraire, iît me hayez, doy-jc point me hayr?

Voilà pourquoy, si plein d'inimitié, Je me poursuy d'une guerre immortelle : Contre mon cœur mes désirs je rebelle, Et de mon mal je n'ay point de pitié.

Les yeux ouvers je cours à mon trcspas, Et suy l'advis d'Amour mon adversaire : 0 malheureux! faut-il donc quej'espcre Que vous m'aimiez, quand je ne m'aime pas?

CUANSO.N

Quel feu par les vens animé.

Quel mont nuit et jour consumé Passe mon amoureuse flame?

Et quel océan fluclueux Escume en flots impétueux Si fort que la mer de mon ame?

L'hyver n'a point tant de glaçons :

l/esté tant de jaunes moissons, L'Afiique de chaudes areines.

Le ciel de feux estincelans, Et la nuict de songes volans, Que pour vous j'endure de peines.

Toute douleur qui nous survient, Peu à peu moins forle devient.

Le tans comme un songe l'emporte; Mais il ne faut pas espérer Que le tans puisse modérer Le mal que vostre œil nous apporte.

Rien n'est icy bas de constant Et tout se change à un instant Dessous le cercle de la lune.

Les saisons, les jours et les nuits; Sans plus mes amoureux ennuis i^ont hors de la reigle commune.

Ce jour me fut bien malheuieux,

LKS AMOLRS 1> UIPPOLVIL:.

Que je vey vos yeux rigoureux, Quand lesmieus, nouveaux Iribulairt;-, Rendirent mes sens et mon cœur Aux chaisnes de vostre rigueur Depuis liez comme forçaires.

Encor le forraire arrcslé ^allège en sa captivité, L'espoir luy promet délivrance ; Mais, en mon emprisonnement, Je n'alten point d'allégement, La mort seule est mon espérance.

Comme le chasseur va.suivanl La beste qui voile devant, Laissant celle qui se vient rendre ; Ainsi la mort qui tout deslruit, Chasse après celuy qui la fuit, Et se dédaigne de me prendre.

Le jour que je fus asser\7.

Je vey bien, lorsque je vous vey, Mille beautez vous faire hommage, Mille amours, raille et mille appa-. ; Mais, ô chétin je ne vey pas Mon mal peint en vostre visage.

Ravi de vos perfections, Je ne peu voir les passions Sortans des rais de vostre vcuë; Non plus que le pasteur lassé, Qui, des>us les fleurs renversé, Ne voit le serpent qui le tué.

Ce qui rend mon mal plus amer, C'est qu'en souffrant pour vous aimer Douleur qui ne peut estre dite.

Je n'en dois attendre aucim bien; Car toute peine est inoins que rien.

Eu égard à vostre mérite.

Si, vous aimant, j'ay trop osé. Amour me doit rendre excusé, C'est un enfant sans connoissance; De moy, quoy qu'il faille sentir, Je ne me sçaurois repentir D'avoir commis si belle olfance.

Le plus souvent, en vous voyant, La peur va mes sens elfroyant, Et le desespoir qui mestonnc.

Tout froid contre mon cœur se joint ; Et donroy, pour ne vous voir point.

lôfi LES AM0UK5 d'uIPI'OLYTE.

Le plaisir que vostre œil me donne.

D'autres fois quand, tout abbattu, Je languv foible et sans vertu, Vostre beauté ma mort retarde ; Devant vous mes soucis s'en vont, El du mal que vos yeux me font, Je guary quand je vous regarde.

Le traistre, ennerny de ma paix, Me voyant tomber sous le faix, A peur que trop-tost je finisse ; Et fait comme un bourreau cruel, Qui donne â boire au criminel Pour le reserver au supplice.

Ainsi pour plus me tourmenter.

Quelquefois il me fait gouster D'un plaisir de pou de durée ; Mais, las! j'espreuve aussi soudain Que ce n'est qu'un songe incertain, Et que ma paine est asseurée.

Mon cœur qui souloit paravant Voiler léger comme le vaut, Au gré de mille damoiselles, Voile autour de vous seulement, Comme oiseau pris nouvellement, Auquel on a coupé les ailes.

Quelquefois lassé d'endurer.

Je suis contraint de murmurer.

Invoquant la mort inhumaine :

Mais, quand je la sens accourir.

Je tremble, et ne veux pas mourir, De peur de voir mourir ma paine.

Mais en vain j'irois espérant De trouver remède en mourant, Contre le désir qui m'enflame, Tousjours durera ma douleur; Car mon amoureuse chaleur Est de l'essence de mon ame.

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