‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 8 sur 190 · PHILIPPE DESPORTES. XXIX · texte numérisé non relu

PHILIPPE DESPORTES. XXIX

chaîne les cœurs. Sur l'édition de 1611, publiée par son frère, on voit son buste, que couronnent Apollon et Vénus. 11 a l'œil brillant, le front vaste et régulier : tout le visage respire l'attention et le jugement. Mais le nez est volumineux, enflé par le bout comme une massue; une large bouche confine à de lourdes mâchoires; le cou peu développé met la tête trop prés des épaules- Le voluptueux rimeur porte un grand collet de toile rabattu, un pourpoint serré, avec de nombreux boutons, et une pelisse garnie de fourrure, que termine par le haut une sorte de palatine *.

Cependant Charles IX jugeait que le roi de Pologne différait trop longtemps son départ. Le monarque malgré lui dut se résoudre à quitter la France et la princesse de Condé. Il chargea Desportes de mettre en vers ses adieux à l'une et à l'autre -. Le "28 septembre ioTô, il commença enfin son voyage, emmenant avec lui le poète. Des proscrits n'abandonnent pas plus péniblement le sol natal. Cet exil émut d'ailleurs toute la littérature : les écrivains perdaient un protecteur puissant, affable, qui aimait à rendre service. Ce fut un concours de lamentations. Germain Vaillant de la Guesle, Jean Daurat, Antoine Baïf, déplorèrent en latin son absence, dont on ne prévoyait pas la courte durée.

La vue de la Pologne et les mœurs des Polonais ne diminuèrent point l'afiliction des voyageurs. Ces grandes plaines désertes, blanchies par la neige et tourmentées par les vents, ces cabanes enfumées où des rustres vivaient pêle-mêle avec les bestiaux, la turbulence perpétuelle des hautes classes, la grossièreté des manières, une i\Tognerie prodigieuse, des fanfaronnades interminables, un babil que rien ne lassait, leur causèrent un pénible étonnement. La corruption dun peuple à demi barbare choquait leur dépravation raffinée. Ils tournaient sans cesse les yeux vers la cour de France. Pour ne pas s'occuper des affaires de son royaume, le prince feignait d'être malade'. 11 écrivait à Marie de Clèves des lettres passioimées « avec le sang qu'il tiroit de son doigt, » nous apprend l'historien Mathieu. Mais ces violents témoignages d'amour ne lui suffisant point encore, il faisait rimer par Desportes une complainte sur les abattements, les tristesses, les désespoirs qu'il éprouvait loin

1 Voyez, au commencement de lédition actuelle, le frontispice de 1611, reproduit avec la dernière exactitude par MM. David et Varin.

- Voyez p. 408, la Complainte pour monseigneur le duc d'Anjou, éleu roy de Pologne, lorsqu'il partit de France.

3 Henri Martin, Histoire de France, t. IX.

XXX l'HILIPPE DESPORTES.

de sa belle. A ses regrets, à ses tendres souvenirs, se mêlait quelque peu de jalousie et d'inquiétude ^

Après neuf mois de séjour, le poète en eut assez. 11 obtint la permission de retourner dans sa patrie; mais, avant de quitter la Pologne, il lui lança des adieux foudroyants. Inspirée par la colère, cette diatribe est un de ses meilleurs opuscules. C'est même un des morceaux les plus achevés qu'ait produits le seizième siècle : il a, sous le rapport des idées, comme sous le rapport du style, une allure toute moderne -. Le retour de Desportes fut une fête pour les savants et rimeurs, qui puisaient dans sa bourse et profitaient de son crédit. Jean Daurat écrivit en latin deux chants de triomphe '.

H venait seulement de partir, lorsqu'un courrier apporta la nouvelle inattendue que Charles IX était mort le oO mai 1574 *. La couronne, dés lors, passait sur la tête de son frère, le duc d'Anjou. Le roi de Pologne s'apprêta donc à regagner son pays; mais il ne voulait pas y rentrer les mains vides. Aussi mit-il dans sa valise pour trois cent mille écus de pierreries, souvenirs précieux qu'il choisissait parmi les diamants de la couronne. Le tour exécuté, il partit à cheval, pendant la nuit du 16 au 17 juin, escorte seulement de sept ou huit compagnons : ils firent vingt lieues d'une seule traite, poursuivis par une troupe de cavaliers qui ne leur permettait point de ralentir leur course. Ils eurent le bonheur d'atteindre la Moravie et de mettre leur proie en sûreté au delà des frontières autrichiennes. IVoble évasion pour un prince qui portait alors deux couronnes! Les Polonais se décidèrent sans peine à proclamer sa déchéance.

Une fois à l'abri des poursuites, le prince traversa lentement l'Allemagne et l'Italie du Nord; le 5 du mois de septembre seulement, il rentrait en France par le Dauphiné. Les amis et commensaux de Desportes attribuaient son retour aux chants du poète : comme la lyre d'Orphée mettait en mouvement les pierres et attirait les animaux sauvages, ils prétendaient que les accents du barde moderne avaient évoqué le roi de Pologne. Les diamants cachés dans sa valise, c'étaient des dons qu'il rapportait pour lui et pour les siens. Le littérateur officiel devait,

< Le mot de Marie, placé dans la neuvième strophe, prouve que ce morceau avait pour objet la princesse de Condé.

2 Voyez p. 42*.

5 Voyez p. 491 et 492.

* La dernière strophe de VAdieu à la Pologne prouve qu'il fut écrit avant l'arrivée de l'estafette, qui eut lieu le 15 ou le 14 juin. Desportes n'était donc pas resté tout à fait neuf mois hors de son pays.

PHILIPPE DESPORIES. XXXI

selon toute justice, en obtenir la meilleure part *. Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'en montant sur le trône il allait, pour ainsi dire, faire asseoir sur les marches son poète favori. Le gracieux rimeur devint un homme considérable; sa fortune, qui jusqu'alors avait brillé comme une étoile, mais comme ime étoile secondaire, dans le ciel de la cour, resplendit aussitôt parmi les astres de première grandeur. Est-ce alors qu'il refusa la place de secrétaire des commandements? Je serais tenté de le croire : il se réservait pour des fonctions plus intimes. Comme tous les poètes d'ailleurs, il fuyait les tâches trop lourdes, les occupations trop assidues -.

Henri lil, ayant perdu beaucoup de temps dans le midi de la France, ne revit pas la princesse de Condé, qui mouinit en couches, le 50 octobre loT-i. Son amour était parvenu à un point d'exaltation, qui lui donnait l'air d'une tendresse véritable. U voulait faire casser le mariage de la belle adultère, pour lui otrrir la couronne. Sa douleur s'exprima d'une façon étrange : il parut quelques jours en public tout couvert de petites têtes de mort brodées sur ses habits : on en voyait même sur les cordons de ses souliers '. Le cardinal de Bourbon l'ayant invité à un festin, dans l'abbaye où reposait le corps de la jeune femme, le prince déclara qu'il lui serait impossible d'y entrer, si on n'éloignait ces témoignages d'un bonheur trop tôt disparu*.

Le 15 février suivant néanmoins, il épousait Louise de Lorraine, fille du comte de Vaudemont.

Mademoiselle de Châteauneuf le disputa quelque temps à la nouvelle reine. Une fois encore il essaya de la marier; mais, l'ayant offerte au comte de Brienne, cadet de la maison de Luxembourg, le fier seigneur regarda cette proposition comme un outrage, et, plutôt que de subir une alliance dégradante, il quitta la cour . Les faiblesses du piince continuèrent : mais un jour la favorite osa braver la reine dans un bal; Catherine de

' Magna viae referens sibi praemia parla suisque,

Ipse duplex regnum. duplicem suaturba favorem. Hos inter primum tibiMusa lidelis honorera Jure dédit, sibi ({uem non lemulus occupet aller-

Jo. Auratus, poeta regius.

î Cf Haroque bac ambitiosa tempestate spretœ pofestatis exemple, primo amplissimam notarii sacrarum jussionum dignitalem, deinde Burdigalensem Archiepiscopatum recusavit. » Epitaphe de Desportes, par Thibaut son frère.

3 Henri Martin, t. IX. p. 410:— Mathieu, p. 406.

* L'Estoile, JrAirml de Henri lll.

XXXII PHILIPPE DESPORTKS,

îlédecis intervint et demanda sa mise à la ivliaite. Pour le coup le prince lui signifia son congé.

Un sort tragique semblait menacer toutes les femmes que chantait Desportes. Dans sa colère, mademoiselle de Châteauneuf épousa un Florentin nommé Antinotti, capitaine des galères à Marseille : le successeur de Henri 111 et de quelques autres peut-être ne se crut point tenu d'être fidèle. Mais la noble courtisane ne l'entendait pas ainsi. «L'ayant trouvé paillardant, nous dit un chroniqueur, elle le tua virilement de sa propre main •.»

Philippe .\ltovili hérita de la place qu'il occupaitel de sa fougueuse moitié. En faveur de cette alliance, Henri 111 le nomma baron de Castellane. Mais lui aussi devait périr d'une façon tragique. Ayant écrit au roi, en 1586, que le bâtard d'.Angoulème entretenait avec le maréchal de Montmorency des relations suspectes, le prince envoya sa lettre à l'accusé, grand prieur de France. Celui-ci, furieux, va trouver le dénonciateur, qui venait justement d'arriver à Aix pour l'assemblée des états. Le capitaine ne put nier le fait et demanda pardon au seigneur de l'avoir injustement soupçonné. Mais, peu satisfait de ces excuses, le grand prieur tire son épéc, dont il blesse Altoviti. Pour se mettre en garde contre de nouveaux coups, l'Italien saisit son adversaire à bras le corps. Un gentilhomme du bâtard d'Angoulême survient au même instant, et, par excès de zèle, transperce Altoviti. Mais il enfonça trop son é|u'e, qui atteignit le grand prieur et lui déchira les entrailles. L'Italien mourut aussitôt; son antagoniste expira sept ou huit heures après, désespéré de cette catastrophe inattendue. Ses biens, ses bénéfices, son prieuré passèrent au fils que Charles IX avait eu de Marie Touchet, sous les auspices de notre poète. Quant à la Chàteauneuf, elle disparait dés ce moment dans les bas-fonds de l'histoire; mais on suppose qu'elle termina son aventureuse carrière peu de temps après la mort du baron de Castellane.

Cependant la faiblesse, Pincapacité de Henri III avait bientôt rendu sa position périlleuse; la Ligue s'était formée pour substi-

* L'Esfoile^ Journal de Henri III.

2 Fils de Henri II et de la belle Leviston, Ecossaise, qui ligurait parmi les demoiselles d'honneur de Marie Sluart.

Page 1