LIVRE I. fm
Ou fust quand, tout suant d'avoir couru le monde, Il lave en l*Ooean ta chevelure blonde; Ou fust en plein my-nuit, quand les hommes lasseï Sont plus profondement d'un fort sommeil pressez.
DISCOURS
Si l'Amour est un dieu, c'est un dieu d'injustice, Reconnoissant le moins ceux qui luy font service; Un aveugle en nos maux, un enfant inconstant. Au jouet du hasard ses faveurs départant, Qui s'abreuve de sang et de larmes brûlantes. Et qui perce les cœurs de flèches différantes, Afin que nos esprits, errans diversement. Sans jamais reposer soient touejours en tourment. Vous qui de ses rigueurs n'avez la connoissance. Ne vous esclavez point, faites luy résistance; Les plus loyaux amans sont moins récompensez. Mon mal peint en ces vers le fait connoistre assei.
Cet enfant invaincu, Dieu de sang et de flame. Un jour, pour mon malheur, me fist voir une dtme Qui de ses chauds regards tout le ciel allumoit. Et les petits amours comme roses semoit. Si tost que je la vey, mon ame en ftit esmuë, Et l'Amour aussitost flamboyant en sa veuê. Comme un esclair subtil par un verre élancé, Passa dedans mon cœur, qu'il n'a jamais laissé. Je l'adoray depuis comme chose divine.
Et rien qu'un feu si beau n'eschauffoit ma poitrine ; En ses yeux seulement tout mon heur s'assembloit. Et tout autre plaisir ennuyeux me sembloit. Mais pour premier malheur de ma triste avanture. Un mary defflant, de jalouse nature.
Comme un dragon veillant de la voir m'empeschoil, Et son riche thresor avarement cachoit Tout ce qu'on dit d'Argus de luy se peut bien dire: Jamais le doux sommeil, quand Phebus se retire. Ne luy ferme les yeux ; il veille incessamment, Ou, s'il dort, il l'entend et la voit en dormant ; Et, quand un papillon voile autour de la belle, 11 crie et veut sçavoir s'il est malle ou femelie.
De ce maudit jaloux mon mal est procédé; Car depuis, la trouvant, cent fois j'ay retardé (Trop discret pour mon bien) de luy faire ma pl^te, Et tandis mon désir croiiioit par la eoBtraiateb
Slourons, mourons, dit-il, punissons nostre erreur, Ëschappons par le fer des dents de la lîireur, Faisons rire une ingrate, et donnons quelque cesse Au regret étemel qui nous charge et nous presse. Las I que j'aime la mort qui me peut secourir, Mais je maudy le ciel qui ne m'a fait mourir, Quand j'estimoy son cœur estre un roc immuable ! La mort m'eust esté lors bien douce et favorable.
Achevant ces propos, comme il veut s'avancer, Pour le fer inhumain dans sa gorge enfoncer, Et qu'il court gayement à la mort toute preste, 11 sent qu'au mesme instant un bon esprit l'arreste, Qui luy saisit le bras, qui le fait tressaillir, Qui luy fait le Cousteau de la dextre saillir, Et qui parle en son cœur disant en telle sorte :
Quelle extrême fureur hors de toy te transporte? Quelle rage te tient? quel brasier véhément Te dévore l'esprit, l'ame et l'entendement, Que tu vueilles périr d'une mort si cruelle, Pour l'impudicité d'une dame infldelle, Encor sans te vanger et sans faire sentir Si de se prendre à toy l'on se peut repentir? Venge-toy pour le moins, puis d'un grand coup Mets fin à ton amour si iaschement trompée.
Ainsi ce bon esprit l'amant dissuada, Et l'heure de sa fin par ces mots retarda. Au point que le soleil commençoit sa carrière, Monstrant ses cheveux d'or rayonneux de lumiore. Ce chetif amoureux, amoureux et jaloux, Tout cuit de passions, de rage et de courroux, Se met à discourir en sa triste pensée Comme il pourra venger sou amour offensée. Cent mille tourbillons l'un sur l'autre amassez. Cent pensers differens contrairement pousses Luy livrent la bataille, et font dedans sa teste Un brouillement confas, tout bruyant de terapeste; Neptune, en tans d'hyver, n'est point plus agité. Estant poussé des vents d'un et d'autre costé, Et ne voit tant de flots et tant de vagues perses, Comme il roule en l'esprit d'affections diverses. Il ne faut point penser qu'il puisse reposer; Il rêve, il se despite et se sent embraser Le cœur tout à l'entour d'une nouvelle flame. Dés qu'il se ressouvient des ruses de sa dame. De ses soupirs trompeurs, de ses mots déguises, De ses yeux tant de fois feintement arroses;