‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 126 sur 259 · LIVRE I. Î · texte numérisé non relu

LIVRE I. Î

Qui sans tant de respects descouvrit sa pensée,

Rendant de sa beauté ma maistresse blessée :

Seul il estoit son bien, sa lumière et son cœur,

Et ce nouveau soucy, de sa crainte vainqueur,

Qui d'un aveugle feu sans pitié la dévore,

Luy fait mespriser tout sinon l'œil qu'elle adore.

Elle qui par avant nosoit lever les yeux.

Se mocque maintenaint du soin trop curieux

De son mary jaloux : elle est toute de flame

Et rien plus que l'Amour ne commande en son ame.

Ah ! prince bien-heureux, roy de sa volonté, Que je porte d'envie à ta félicité 1 Non pour estre sorty d'un si fameux lignage, Non pour tant de beaux traits qu'on voit sur ton visagei Non pour estre en cent lieux justement renommé. Non pour tant de lauriers dont ton front est semé. Non pour mille vertus honorans ta jeunesse. Mais pour estre adoré de ma seule déesse; Voilà ton plus grand heur, dont je suis envieux; Tu as jouy d'un bien qui n'appartient qu'aux dieux.

Or durant cette flame à mon bien si contraire, Oncques de mes liens je ne me peu desfaire ; A Tenvy du malheur ma constance augmenta, Et jamais le despit si fort ne m'irrita Que je peusse blasmer Tardante amour de celle Qui, si douce à autruy, m'estôit tousjours cruelle. De son nouveau désir mon malhetir j'accusai. Et tousjours sans fléchir, constant, je m'opposai. Résolu d'endurer; mesme, s'il se peut dire, Pensant à son plaisir j'allegeoy mon martire ; Et, l'œil devers le ciel, je prioy bassement Qu'un couple si parfait s'entr'aimast longuement, Hayant plus que la mort ceux qui, brûlez d'envie, Troubloient l'heureux repos d'une si douce vie.

Ainsi ferme tousjours, j'aimoy saris estre aimé. Et comme si mon cœur au sien fut transformé, J'avoy part à son bien, sa liesse estoit mienne, Oubliant ma douleur pour soupirer la sienne. Lorsque quelque envieux d'un langage cuisant, AUoit de ses amours franchement devisant : Bref, en ferme amitié n'ayant point de semblable, J'aidois à mon malheur pour luy estre agréable.

Qui diroit le regret que mon cœur supporta, Quand ce prince à la fin de ses yeux s'absenta. Emportant quand et soy son ame et sa puissance, Et ne luy laissant rien que l'ennuy d'une absance?

Il falloit que son cœur fust en roc endurcy,

De pouvoir, trop cruel, l'abandonner ainsi,

Voir pleurer ses beaux yeux pour forcer sa demeure ;

De moy sans la laisser je fusse mort à l'heure.

Helas! combien depuis ce rigoureux départ,

Desdaignant tous plaisirs, l'ay-je veuê à l'escart

Soupirer tendrement, pensive et solitaire,

Monstrant que sans le voir rien ne luy pouvoit plaire?

Comme un que le soleil dans un bois a laissé, Ne peut plus remarquer l'endroit qu'il a passe; Une effroyable horreur couvre l'herbe fleurie, Et ce qui luy plaisoit luy donne fascherie. Ainsi, se voyant loin du soleil de ses yeux, La cour ne luy est plus qu'un désert ennuyeux ; Tout objet luy desplaist, sa parole forcée Monstre à qui l'entretient qu'ailleurs est sa pensée. 0 cœur remply d'amour, de constance et de foy. Tu meritois trouver un amant tel que toy ! Que de vraye amitié ton amour eust acquise. Si en autre qu'un grand ta fortune l'eust mise !

Mais durant qu'en regrets tu te vas consumant, Maudissant la rigueur d'un triste éloignemant, Celuy qui tient la clef de ton ame enchaisnée, Ke songe plus en toy, f ayant abandonnée ; Une autre affection règne en sa volonté, Foible jouet à vent, deçà delà porté.

Et puis aimez les grands, croyez en leur langage! La bise en arrivant n'abat tant de fueïUage, Et n'esmeut sur la mer tant de flots escumans, Commeils font et refont de divers changemans : Leur flamme aussi soudain est partout espanduë, Et pensent que l'amour de chacun leur est deuë.

De ce dernier malheur à ma dame advenu, Je suis plus que jamais angoisseux devenu ; ' Car, outre le tourment coustumier que j'endure. Je pleure maintenant sa piteuse advanture. Et vay blasmant le ciel d'un esprit despité De ce qu'il ne punist tant de légèreté.

Loué Amour qui voudra, c'est une frenaisie. Que les fols ont fait dieu selon leur fantaisie. Un mal, une fureur, un fort enchantement. Par ses charmes cruels troublant l'entendement. Las! si mon foible esprit n'estoit troublé de rage, Je me relireroy connoissant mon dommage. Ou, d'un autre désir plus doucement espoint, Je cesseroy d'aimer ce qui ne m'aime point.

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