VIII PHILIPPE 1)ESP0BTES
« Lorsque 0esportes reviendra, il n'aura qu'à i des et à s'en aller. » Congédié avec aussi peu de < teux sans doute d'apprendre sa mésaventure jeune honime se vit dans l'obligation de chen cour venait justement de partir pour ce tour de therine de Médicis faisait faire à Charles IX et q deux ans *. Ronsard escortait le prince, compos intermèdes et des bcrgeràdes. La curiosité, Te sur les pas de la haute noblesse quelque faveur, lucratif, entraînèrent Desportes dans là même d peine d'abord à se tirer d'affaire. Réduit aux ] dients, il fut contraint d'aller faire pied de gi d'Avignon, où l'on ne dansait pas toujours et i contraire, se poster les valets sans maître qui di en place. Gomme il restait là, livré à des prêt agréables et ne voyant pas venir d'amateurs, u dit en causant avec ses camarades : « Monseigi hiy a besoin d'un secrétaire. > Ce prélat étai ville. I>esportes va sur-le-cbamp lui offrir ses s bonheur de lui plaire par sa physionomie, corn procureuse. Ce fut le commencement de sa L'évêque était d'une grande maison * : Despor des connaissances utiles, se façonna aux man monde. 11 y donna d'ailleurs les premiers sigm talent poétique. Au rapport de Tallemant des 1 alors sa belle ode contre une nuicl trop cla'.re :
0 nuict, jalouse nuict, contre moy coqjarée ! Qui rentlammes le cid de nouvelle clarté, Tay-je donc aujourd'huy tant de Tois désirée Pour estre si contraire à ma félicité?
C'était une imitation de rArioste\ mais il se j et usa toute sa vie de la même réticence à l'cga
* La cour partit de Fontainebleau le IS mars 1884, < Toyage qu'ai décembre 1565. Elle parcourut le sud-est < dant le premier automne.
* Ceci n'est qu'une hypothèse, mais elle a tant de vrai s'était déjà offerte à Fesprit de Tallemant. « Des Portes pi s'en va en Avignon (peut-être la coiu* était vers ce pay»-l ment où eut heu ce voyage, le poète avait dix-^uit ans, 1' amours et des premières aventures.
3 II appartenait à la famille de Saaecterre.
* Voyez dans ses Poéties diverses le chafntre vu : 1 débute par celte stropbe :
0 ne' miei danoi, etc-
breuz emprunts. Quoi qu'il en soit, la pièce tal merveilleusement bien accueillie du public. On y s^usta un air, et elle vola de bouche en bouche. Son succès dura longtemps, car on la chantait encore sous la minorité de Louis XIY *.
L'évêque du Puy avait une nièce. Desportes s'éprit d'elle, et, avec son tempérament, ne pouvait guère s'en dispenser. Mais je ne crois pas le moins du monde qu'il l'ait chantée sous le nom de Cléonice*: la personne désignée par ce nom imaginaire fut la troisième de ses maîtresses; elle occupe ce rang dans toutes les éditions de ses œuvres. L'inflammable poôte, ayant à peine de la barbe au menton quand il devint secrétaire du prélat, quelles auraient été les deux premières jeunes fllles divinisées par lui de sonnets en sonnets? l^reux du Radier nous apprend d'ailleurs qu'il avait trente-deux ou trente, trois ans à l'époque ùù il rima ces vers; enfin le livre de Cléonice porte pour second titre: Dernières amours.
Le patron de Desportes l'emmena au delà des Alpes. Sur cette terre des Césars, que le christianisme avait seulement rajeunie à moitié, le néophyte aspira, en quelque sorte, à pleins poumons les influences qui dominaient alors notre littérature, le goût des anciens, l'imitation de leurs modernes continuateurs. Ce fut à Rome môme qu'il apprit la langue du pays*. Il serait curieux de savoir comment il passa son temps pnrmi les Italiennes, mais nous n'avons pas le moindre détail concernant ce voyage. Colletet a omis Desportes dans son Histoire manuscrite des Poètes français^ que possède la bibliothèque du Louvre : on doit regretter vivement les faits précieux et maintenant perdus pour jamais, qu'il nous eût révélés *. Au delà des Alpes, le jeune écrivain eut sans doute mainte aventure galante.
* Du Radier ajoute à ce détail que nous lui empruntons: «Furelière, dans «on Roman bourgeois, cite celte chanson comme fort connue, et Régnier, dans $a satire X, avoil dit en parlant d'une nuit obscure :
Croyex qu'il n'estoit pas : à nuict, jalouse nuictl Car il sembloit qu'on eust aveuglé la nature, Et faisoit un noir brun d'aussi bonne teinture Que jamais on en vit sortir des Gobelins.
Ga qui dit voir que le premier vers de Des Portes avoit passé en proverbe, prouve indubitable du mérite d'un ouvrage et de l'accueil que le public lui a fait; je ne connois point de pièce de Malherbe à qui on ail fait cet honneur. » Voici le passage de Furet ière que mentionne du Radier : « A son geste et à son regard parut assez son mécimlentemenl; sans doute que dans MU Ame elle dit plusieurs fois : 0 nuit, jalouse nuit 1 1>
« C'est Tallemant qui avance ce fait improbable.
s Niceron, Mémoires pour servir A Vhistoire des hommes illustres, t. XXV.
* J'ai vérifié moi-mâine sur le manuscrit l'absence de cette notice. '
X PHllIÏPfe* DESPORTES.
Les Français étaient alors très-bien accueillis de fl&minine. * Là se trouyaient en contact; d'une part française, viye, légère, enjouée; de l'autre, la senso^/ nale, qui, combinée avec une certaine contrainte eitéi commerce moins libre entre les sexes, £ait de Tamou passion furieuse, tantôt une science et un caIcul.De là des conséquences qui se développèrent avec le temj femmes, des leçons de coquetterie, des modes prov voluptueuses que les maîtresses de François 1", la * Ghâteaubriant et la belle Ferronniérc, introdui&irei de France; pour les hommes, les enseignements c d'un libertinage auquel le souvenir et le nom de V ront toujours attachés*. > Ces mœurs convenaient i aux goûts et au caractère de Desportes. Non-seulei ture lui avait donné des penchants amoureux, mais des passions violentes : c'étaient même les seules qu charme pour lui. Ses œuvres nous renseignent com cet égard : les tièdes affections, dit-il, ne pouvaiei», 11 lui faut des cris, des serments, des transports, c la volupté doit fondre sur lui comme un orage.
Qu'on ne me prenne pas pour aimer tii''deinent. Pour garder ma raispn, pour avoir famé saine; Si comme une bacchante Amour ne me pourmène. Je refuse le titre et Thonneur d'un amant. Je veux toutes les niùcts aoupu'er en dormant, Je veux ne trouver rien si plaisant que ma p«ine, N'avoir goutte de sang qui d'amour ne soit pleine. Et, sans savoir pourquoy, me plaindre incessamnu Mon cœur me déplaàroit, s'il n'étoit tout de flavun L'air et le mal d'amonr autrement n'ont point d'amt Amour est un enfant sans prudence et sans yeux. Trop d'avis et d'égard sied mal à sa jeunesse. Aux conseillers d'Etat je laisse la sagesse, Pour m'en servir comme eux, lorsque je serai viec
Ayant obtenu, dans son âge mûr, les bonnes g jeune dame moins fougueuse que lui, q'uelque doute, aux regards timides, à l'esprit inquiet, il se réserve et de ses appréhensions. 11 l'assura qu'elle i craindre de son mari :
Quand même il vous verroit en mes Iras toute vom 11 ne croiroit jamais la chose esire advenue.
« RatlieiT, Influence de l'UqKe smt la heOra frmiui, p. ipur cite de curieux témoignages conlemporahnà rdativeÔMBt nos soldais en Ilalie. " . »• .
PHILIPPE DESPOBTBS. XI
Dût-elle courir des périls d'ailleurs, il faut montrer en amour autant de vaillance que le§ soldats pendant la guerre. Aussi, d<^s les premiers mots, le poète brusque-t il la pnidentc et calme pécheresse, de manière à la déconcerter :
•' Que serviroit nier chose si reconnue?
Je l'atoue, il est vrai, mon amour diminue» Non pour objet nouveau qui me donne la loi, Hais c'est que vos façons sont trop froides pour mo . Vous avez trop d'égard, de conseil, de sagesse ; Von humeur n'est pas propre à si ti'de maUresse: Je suis impatient, aveuglu et furieux.
Poursuivant du même ton, il lui dit comment il voudrait qu'elle filt pour lui plaire :
D'ime flèche trop mousse Amour vous a blessée. Il faut à mes fureurs quelque amaitt.e insensée. Qui, mourant chaque jour, me livre cent trépas, Qui m'dte la raison, le somme et le repa^, Qui craigne de me perdre et qui me fasse craindre. Qui toujours se compiaigne ou qui m'écoute plaindre, Qui se jette aux dangers et qui m'y jette aussi. Qui transisse en l'absence et que j'en sois ainsi. Qui m'occupe du tout, que tout je la retienne, Et qu'un même penser notre esprit entretienne. - Voilà les passe-temps que je cherche en aimant; J'aime mieux n'aimer point que d'aimer tièdement.
One ardeur si vive ne pennettait pas au galant poète d'agir avec circonspection. 11 nous apprend lui-même qu'il avait les mœurs et l'audace des coureurs d'aventures, qu'il battait le pavé toutes les nuits, sans craindre les rivaux, les jaloux, les détrousseurs de passants, les averses, le froid et le brouillard.
Quand je suis tout de llamme et que, chargé d'ennuis, Par la ville i grands pas j'erre toutes les nuità, Toujours tme déesse à mon secours se montre. Les batteurs de pavé, qu'aux détours je rencontre, ^e m'ôtent point ma cape, et leur fer rigoureux Ne se trempe jamais dans mon sang amoureux. Le froid des nuits d'hiver ne me poite nuisance. Ni le serein, ni l'eau qui tombe en abondance. Je ne me seii» de rien, tout aide à ma santé, Pourvu qu'à la parfin, ayant bien écouté, Lasse de mes travaux, celle qui m'est si belle, Entr'ouvrant la fenêtre, à |||8se voix m'appelle.
Un- soupirant de ce caractère, que semblaient avoir embrasé les feux du soleil italien, devait réussi au delà des Alpes. Les chroniqueurs littéraires ne nous apprennent pas comment
Xn PHILIPPE DBSP0RTE8.
Desportes fut introduit à la cour; mais ses amvr à cet égard les indications les plus précieuses.
U se lia de très-bonne heure et de la manière la p un homme encore plus jeune, qui occupait une po: Claude de Laubespine, fils du célèbre Claude de crétaire d'État sous François 1**, Henri II, Franc lej n *, était lui-même secrétaire des conunar dernier prince. Il semble avoir réuni les grâces mérites de Tintelligence. La nature, suivant De fait finrand, beau, agile, aimable ; il n'avait ni an mulation, mais, d'un cœur pur et d'une âme drc qu'à rendre service. Les jeunes gens s'éprirent 1' d'une amitié qui les honore tous les deux. Le doute présenté à la cour, mis en relation par 1 Charles IX et les plus grands personnages, noti duc d'Anjou et le marquis de Villeroy, princip n'avait lui-même que -vingt-sept ans. Tous troi rent une égale faveur. Le ministre le logea mên son et le prit pour secrétaire particulier *. C'éU fortune. Aussi dans le prélude du poème de Roà portes dédia bientôt à son protecteur, le noms port, c'est-à-dire son appui. Laubespine avait facilement chez le ministre, qui avait épousé si en outre sa haute fortune à son père, comme Yil nous l'apprend dans ses Mémoires'. Le poète
* Ce ministre, originaire de Bourgogne, mourut jeun vembre 1567. U passait pour un des plus habiles négoci: et fut employé par la cour de France dans toutes les c*' ques de son temps. U signa, par exemple, le traité de paix de Hardelot et assista aux conférences de La Mai ^ CliâteauDeuT. La veille de sa mort, il donna d'utiles avis i dicis, qui était venue le consulter.
* Son admission comme secrétaire chez le marquis de ^ tée par un documoit authentique : le privilège de la pi •es œuvres; on y lit en eflèt :
« Par lettres patentes du roy, données à Paris, le vingt juillet 157S, signées par le roy, le roy de Pologne, son f général présent, de lieufviUe (c'est le marquis de Tiller grand sceau en cire jaune sur simple queue : Il est per lippe Des Portes, secrétaire de la chambre iudict icignct mer, «etc.
s a J'eus cet honneur, quoy qu'indignement, mais fav tion de la feue royne mère, que DiecMd>solve, et des ss mandables que Céu M. de Laubespine, mon bcau-pà«. Majesté, d'estre pourvu à l'aage de vingt-qvotre ans, par mon premier maistre, de l'ofnce de secrétaire dïstat ^
PHILIPPE DESP0BTE8. XIU
ainsi dire, en famille, et, depuis ce moment, la gêne et l'inquiétude n'osèrent plus franchir sa porte.
Mais le sort ne devait pas respecter une si noble afTection. Pendant l'année 1570, Claude de Laubespine tomba malade et mourut. Accablé de chagrin, Desportes fut bien prés de le suivre sous terre. Ses lamentations ne nous révèlent point la nature spéciale du trouble organique dont il souffrait : il nous en décrit seulement les symptômes, qui étaient aflfrcux. Le poète garda six mois le lit. Les douleurs physiques et le regret d'avoir perdu son cher Claude s'unissaient pour le torturer.
Depuis six mois que tu partis d'ici, Hôte d'un lit, je languis sans merci, Criant sans cesse à Dieu qu'il me dûlivre ;
Non qu'il octroyé i mon corps gucrison. Hais que l'esprit, franc de cette prison. Oiseau léger, au ciel puisse te suivre.
La souffrance, comme il le dit, tourna son âme vers Dieu et lui inspira plusieurs prières, plaintes et paraphrases, qui composent le début de ses Œuvres chresl termes . On y entend gémir un vrai désespoir. La mort de son ami lui causait un si profond chagrin qu'il supplie Dieu de lui en pardonner l'excès. « Toimême, lui dit-il, ô souverain, ô notre unique modèle! tu n'as pu te défendre de ces angoisses : quand tu vis Lazare couché dans le drap funèbre, tu ne pus retenir tes larmes, et un simple mortel fut pleuré de celui que chantent les séraphins, devant lequel tremblent les cieux. »
Pour comble d'infortune, Desportes, au commencement de l'année, s'était épris d'une grande dame; le haut rang de la belle personne condamnait le poète à une extrême réserve, à des ménagements infinis. Elle semblait néanmoins agréer ses hommages inquiets, lorsqu'il tomba malade : un adorateur au lit de mort peut exciter la compassion, mais n'intéresse guère le cœur d'une jeune femme. Quand Desportes sentit les forces lui revenir, il était trop tard : un autre avait pris sa place. 11 rima donc un sonnet pour maudire cette malencontreuse année, où il avait fait des pertes si cruelles, et failli terminer son voyage dès la première étape ^
sieur de Laubespine, par la résignation qu'il m'en fit à sa survivance, le vingt-cinquième jour du mois d'octobre 1567. Mes lettres furent scellées par feu M. de i'IIospital, et le jour mesme, mon dict seigneur de Laubespine tomba malade, dans le château du Louvre, où il étoil logé, d« laquelle maladie il trespassa l'onziesmo novembre, d * Voyez le sonnet, page V89.
Mais cette dure épreuve une fois tei-minée, la boa^ qui le seconda pendant toute sa vie, reparut plus br^ jamais, comme le soleil après la tempête. Le secret ^ reprit ses fonctions auprès du ministre, fonctions qui raient une grande influence. Peut-être même refusa-t-i la place de l'Aubespine, refus constaté par son épitapl ne nous ofl'rira plus qu'un enchaînement de prospérité
Ceux qui ont parlé de lui s'accordent à dii*e qu'il n'i laveur que pour rendre service. C'était im homme affal patient, généi'eux. L'accueil franc et ouvert, qu'il u beaucoup de finesse, charmait tout le monde. Une foi son ami, on pouvait compter sur son attachement '. I lui avait d'ailleurs donné une abondance de parole, un de discours très-utile dans la société. 11 y avait joint naissances étendues, qui achevaient de le faire écoi plaisir et avec déférence : il savait non-seulement le 1 grec, mais l'hébreu ; il avait étudié la philosophie et théologie. Quoiqu'il ait obtenu fort jeune des présents râbles, des fonctions lucratives, il ne parait avoir été tieux ni cupide. Jacques de Montèrent et son propre rendent à cet égard le témoignage le plus flatteur'. Ui heureuse le seconda toute sa vie : quelque part qu'il di proue, le vent soufflait aussitôt dans sa voile.
Disons d'ailleurs qulil ne contrariait pas la fortune prêtait avec adresse aux bonnes intentions du desti souple, rapide, observateur, calme et judicieux, il ne personne, il plaisait universellement. Sa haute prosp disent les biographes, n'excita jamais l'envie '. Becou au surplus, que cette prospérité même devait entr bonne humeur, stimuler son obligeance : elle lui avâil peu d'efforts, qu'elle appelait naturellement le sourii lèvres. Son existence était conmie un paysage éclairé i leiJ; d'où lui seraient venues les idées mornes, les dis farouches? Quel vent du ciel lui eût apporté le ûroid, le les tristes murmures de l'hiver?
Enfin une tendance peu héroïque l'aidait à faiire son à glisser entre les écueils. 11 n'avait pas, il faut le rec ce sentiment du bien, cet amour de la justice, cette e
< a Qui semel admissos non fallere novit amicos, » dit Jean Dn aussi le distique de Pasquier, à la lin du volume.
* Voyez le Tombeau de DesporUs, par Jacques de Nonlereul, et phe, par son frère.
■^ lk>m Liron, Bibliothètiue chartraine.
morale, qui animent les grands caractères, inspirent les nobles actions, élèvent le poète dans la sphère du sublime, mais, d'une autre part, renferment l'homme en lui-même, l'empêchent de se livrer, lui communiquent une certaine roideur, établissent au fond de sa conscience un tribunal rigoureux, d'où il juge l'espèce humaine, ses erreurs, ses crimes et ses folies. Une pareille délicatesse, une pareille fcrmclt'*, poussent à Tindignation, à la colère : on ne peut voir sans frémir tous les principes du droit méconnus, foulés aux pieds. Dès lors comment réussir dans un monde, où tant d'extravagances, d'iniquités, de hideux spectacles révoltent tous les jours les âmes magnanimes?
Supposons, au contraire, un individu, qui, sans être lâche et ignoble, s'abstient d'apprécier la conduite d'autnii. Le mal ne l'irrite, ne le blesse pas; il semble même ne point le voir, ou l'observe d'un œil aussi indifférent que s'il regardait tomber la neige, le soleil disparaître à l'horizon, les nuages voguer dans un ciel mélancolique. Les hommes de cette nature n'ont qu'une seule préoccupation : rechercher le bien-être pour eux et pour leurs amis. La douleur, c'est à leurs yeux l'esprit de ténèbres; la joie et la prospérité absorbent tous leurs vœux. Sans dissimulation, sans artifices, sans éveiller de haines par conséquent, ils vont droit au but qu'ils cherchent, avec la régularité de l'instinct. Confidents merveilleux, dont les traits, dont les regards, dont les attitudes, ne trahissent jamais le moindre blân^e, ils bercent, ils calment, ils endorment de leur voix paisible et douce les consciences malades. Aussi les débauchés, les -oppresseurs, les coupables de tout genre, les aiment-ils, comme Saûl aimait la harpe de David. Ils se trouvent à l'aise avec eux, il leur semble qu'un baume réfrigérant humecte leurs plaies et assoupit leurs douleurs. Desportes, le favori de trois rois, de plusieurs ministres, dtat son élévation à ce caractère insouciant et indulgent. Il apaisait les remords, il égayait les moments lucides ; nos guerres intestines, les fureurs, les dilapidations de la cour, la Saint- Darthélemy elle-même, n'empêchèrent point de briller son flegmatique et riant esprit : au-dessus de la tempête, on voyait toujours reluire ce phare immobile. N'est-ce pas ainsi, pour employer uno autre comparaison, que le pèliei au blanc plumage se joue parmi les vents déchaînés, domine sans èfiTort le tumulte des vagues?
Xn PHILIPPE DESPORTBS.
Dans le courant de Tannée i57i, Desportes fit liono Charles IX de son Roland furieux, poème imité de l'Anoî jugea en harmonie aveele caractère violent, frénétique du Il composa ensuite la Mort de RodomoHt, moitié traduite originale. l>édié au marquis de Yilleroy, sous le ministère fut assassiné Goligny, cet ouvrage semble contenir des a malveillantes à la fin tragique de l'amiral :
Le contempteur des dieux.
Qui fît trembler, viTant, l'air, la terre et les deux. Qui fil rougir de sang les campagnes de France, Grand de corps, grand de force et plus grand d*arrogar
Angélique el Midor, rimé en troisième lien, parut à n leur devoir charmer la voluptueuse mollesse du duc qui fut depuis Henri UI *, Desportes suivait la mode raençait par imiter l'Italie.
Ses trois poèmes furent imprimés en 1572, peu di après la Saint-Barthélémy, selon toute apparence. Cl lut avec enthousiasme la Ifor/ de Rodomont ; quoique ne lui en eût pas fait hommage, il se chargea de U penser et lui donna huit cents couronnes d'or, plus d' ronne par vers, car le poème n'en contient que sept c& deux. Nous avons à cet égard un témoignage contempc ne permet pas le doute *. Mais l'admiration ne fut p pas la seule cause de cette libéralité. Desportes avait roi dans ses amours, et les complaisances qui flattent sions vives rendent les honmies généreux. Dés les i temps de son admission au Louvre, Charles II lui a
* Du RadiOT avait déjà signalé l'adresse avec laquelle les sujet mier el du dernier ouvrage sont adaptés aux caractères des deu]
* Celui de Claude Gamier, qui avait connu personnellement Taui en effet dans sa Muse infortunée (1624) :
Et toutesfois Desporles, De Charles de Valois, étant bien jeune encor, Eut pour son Rodomont huit cents couronnes d'or; Je le tiens de lui-même, etc.
Voyez CoUelet, Discours sur le somiet^ page 1 17.
PttiLiPPE DESP0RTË8. XTU
mandé'des slances pour se réconcilier avec la belle Mario Touchet, la seule maîtresse qu'il ail eue. Le poète lui donna le nom fictir de Calliréc. Il semble, d'après ce morceau, que le jeune prince avait voulu se détacher d'elle; mais, ses efforts ayant échoué, il brûlait d'obtenir sa grâce. Desporlcs lui prête néanmoins des accents nobles et fiers.
J'avoue avoir failli : la fuule usl excusable,
Qu'un roi tel que je suis, courageux, redoutable.
Qui sait bien commander à un peuple indomtê,
Qui ne sait ce que c'est de service et de crainte,
N'ait pu du premier coup fléchir sous la contrainte,
El se soit essayé de vivre en liberté.
Hoi que les cieux amis en jeunesse ont fait être
De tant de nations le monarque et le maftre,
Se faut-il étonner si, m*élant vu domter (
El ma libre vertu prisonnière être mise,
Je me sois efforcé de la mettre en franclmo ?
Toujours le changement est fâcheux à porter.
Je confesse avoir fait, d'un rebelle courage, Tout ce que peut un prince ennemi du servage : Le repos ocieux en travail j'ai mué, J'ai comblé mon esprit de soucis et d'affaires, Et forcé pour un temps mes regards volontaires, Les privant à regret des yeux qui m'ont tué.
J'ai mille jours entiers, au chaud, à la gelée, Erré, la trompe au col, par mont et par vallée, Ardent, impatient, crié, couru, etc.
Atteint dans sa fuite, vaincu dans sa rébellion, Charles IX, un peu embarrassé, demande merci. L'aimable créature lui pardonnera-t-elle?
La royauté me nuit et me rend misérable; Jamais à la grandeur Amour n'est favorable. Si je n'étois point roy, je serois plus content ; Je la vorrois sans cesse, et par ma contenance, Mes pleurs et met soupirs, elle auroit connoissance Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant.
Sa vaine résistance prouve, au surplus, la force de son amour; le poids d'un monde n'a pu le contrebalancer. 11 pleure, il gémit, accablé de chagrin : sera-t-elle pour lui un ange de colère ou un ange de miséricorde?
0 ma seule déesse ! d belle Callirée I Comme dans votre temple en mon cœur adorée. Hélas ! j'ay trop souffert, éloigné de vos yeux ! Voyes ma repenlance el m'ôtez hors de peine. Faillir aucunes fois est une chose humaine. Pardonner et sauver, c'est l'oflice des dieux.
Vn PHILIPPE DESPORTBS.
Dans le courant de Tannée 457i, Desporles lit hommngc à Charies IX de son Roland furieux tVoème imité de l'Arioste, qu'il jugea en harmonie avec le caraclére violent, frénétique du prince. Il composa ensoite la Mort de Bod&moHt, moitié traduite, moitié originale. l>édié au marquis de Yilleroy, sous le ministère duquel fut assassiné Goligny, cet ouvrage semble contenir des allusions malveillantes à la fin tragique de l'amiral :
Le contempteur des dieux.
Qui fit trembler, vÎTant, l'air, la terre et les deux. Qui fit rougir de sang les campagnes de France, Grand de corps, grand de force et phis grand d'arrogance.
Angélique et Midor, rimé en troisième lien, parut à notre au teur devoir charmer la voluptueuse mollesse du duc d'Anjou qui fut depuis Henri Ui '. Desportes suivait la mode et cov mençait par imiter l'Italie.
Ses trois poèmes furent imprimés en 1572, peu de lem après la Saint-Barthélémy, selon toute apparence. Charles lut avec enthousiasme la Mort de Rodomont; quoique l'auti ne lui en eût pas fait hommage, il se chargea de le réc penser et lui donna huit cents couronnes d'or, plus d'une ronne par vers, car le poème n'en contient que sept cent v; deux. Nous avons à cet égard un témoignage contemporaic ne permet pas le doute *. Mais l'admiration ne fut peutpas la seule cause de cette libéralité. Desportes avait ser roi dans ses amours, et les complaisances qui flattent le; sions vives rendent les hommes généreux. Dès les pre temps de son admission au Louvre, Charles II lui ava;
* Du RadiOT avait d^ signalé l'adresse avec laquelle les sujets raier et du dernier ouvrage sont adaptés aux caractères des deux
* Celui de Claude Gamier, qui avait connu personnellement Tautf en effet dans sa Muse infortunée (1<U) :
Et toutesfois Desportes, De Charles de Valois, étant bien jeune encor. Eut pour son Rodomont huit cents couronnes d'or; Je le tiens de hu-même, etc.
Voyez CoUetet, Discourt sur le sonnets page 117.
PttiLiPpE DESP0RTË8. XTU
mandé'des slances pour se réconcilier avec la belle Maiio Touchet, la seule maîtresse qu'il ait eue. Le poète lui donna le nom fictif de Callirée. 11 semble, d'après ce morceau, que le jeune prince avait voulu se détacher d'elle; mais, ses efforts ayant échoué, il brûlait d'obtenir sa grâce. Desporlcs lui prèle néanmoins des accents nobles et fiers.
J'avoue avoir failli : la faule ust excusable,
Qu'un roi tel que je suis, courageux, redoutable,
Qui sait bien commander à un peuple indomté,
Qui ne sait ce que c'est de service et de crainte,
N'ait pu du premier coup fléchir sous la contrainte.
Et se soit essayé de vivre en liberté.
Hoi que les cieux amis en jeunesse ont fait être
De tant de nations le monarque et le maftrc,
Se faut-il étonner si, m'élant vu dorater '
Et ma libre vertu prisonnière être mise,
Je me sois efforcé de la mettre en franchise?
Toujours le changement esl fâcheux i porter.
Je confesse avoir fait, d'un rebelle courage. Tout ce que peut un prince ennemi du servage : Le repos ocieux en travail j'ai mué.
J'ai comblé mon esprit de soucis et d'affaires, Et forcé pour un temps mes regards volontaires, Les privant à regret des yeux qui m'ont tué.
J'ai mille jours entiers, au chaud, à la gelée. Erré, la trompe au col, par mont et par vallée. Ardent, impatient, crié, couru, etc.
Atteint dans sa fuite, vaincu dans sa rébellion, Charles IX, im peu embarrassé, demande merci. L'aimable créature lui pardonnera-t-elle?
La royauté me nuit et jne rend misérable; Jamais à la grandeur Amour n'est favorable. Si je n'étois point roy, je serois plus content ; Je la verrois sans cesse, et par ma contenance, Mes pleurs et mes soupirs, elle auroit connoissance Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant.
Sa vaine résistance prouve, au surplus, la force de son amour; le poids d'un monde n'a pu le contrebalancer. Il pleure, il gémit, accablé de chagrin : sera-l-elle pour lui un ange de colère ou un ange de miséricorde?
0 ma seule déesse! 6 belle Callirée I Comme dans votre temple en mon cœur adorée. Hélas ! j'ay trop souffert, éloigné de vos yeux ! Voyez ma repentance et m'dtez hors de peine. Faillir aucunes fois est une chose humaine. Pardonner et sauver, c'est l'oflice des dieux.
XUtI PHILIPPE DBSPORTES.
L'intervention du poète ne fut pas inutile : la belle offensée, rendit ajiu monarque ses amoureux privilèges, et il en résulta im fils, auquel Desportes aurait bien ^ù servir do parrain. Cet enfant de l'amour, Charles de Valois, fut d'aboni comte d'Auvergne, puis duc d'Ângouléme. Mario Touchet, charmante et gracieuse personne d'ailleurs, était née à Orléans, d'une assez bonne famille, en i6i9; son père exerçait les fonctions de lieutenant du bailliage et siège présidial. Elle survécut soixante-quatre ans au prince qui avait désarmé sa colère, grâce à Desportes, et, quand elle eut essuyé ses larmes, quand son chagrin fut un peu calmé, elle lui donna tout naturellement des successeurs. Elle eut donc bientôt une fille, Henriette de Dahac d'Entragues, qui suivit l'exemple de sa mère ; Henri lY la prit pour maitresse et lui témoigna un vif attachement ; nommée par lui marquise de Vemeuil, elle exerça une puissante influence. Le ciel lui accorda une héritière de ses vertus : mademoiselle d'Entragues devint célèbre par son intimité avec Bassompierre. En contribuant à installer Marie Touchet sur les gradins du trône, Philippe avait bien mérité de plusieurs générations et préparé d'illustres amours. Qu'on essaye de nier ensuite l'influence de la poésie !
L'auteur courtisan rima bientôt une œuvre plus singulién on y voit exposée dahs tous ses détails la première aventure g lante du jeune duc d'Anjou, qui devint Henri Itl. 11 avait débu comme on débute ordinairement, par être timide et embarras avec les femmes. Son haut rang, son âge, sa gloire militairr avait gagné à vingt ans les batailles de Jamac et de Non^ tour), sa bonne mine enfin, lui attiraient de nombreuses pi cations; il s'y montra d'abord indifférent, lui qui devait tard succomber aux moindres agaceries. Un jour cependa fut troublé par le regard d'une femme : Marie de Cléves, ; cesse de Condé, avait enfin ému ce cœur insensible. Le rc tur, de son côté, fit sur elle une vive impression. Mais un tacle grave les empêchait de se voir librement. Le mari princesse était jaloux, la surveillait sans relâche. I<e poêt/ la représente donc dans le lit conjugal, méditant sur le de sa passion, pleurant même du chagrin de ne pouvoii tisfaire. Elle en causait pendant le jom* avec Marguerite d€ sœur de son amant, et lui témoignait une hésitation sini feinte à goûter au fruit défendu. Marguerite,
Plus savante aux effets de l'amoureuse flauime,
lui conseillait de bannir les scrupules et de ne pas {
PHILIPPE DE8P0RTES. XIX
une si bello occasion. C'était agir en bonne sœur que de ira* vailler ainsi pour son fVére. Elle déiermina la princesse, qui donna rendez-vous au duc dans une salle retirée du vieux palair, une sorte de boudoir tombé en disgrâce, mais orné de peintures voluptueuses représentant le paradis des amant fi fortunés; la voûte Hgurait un ciel que parsemaient des nuées d'argent. La belle dame et le jeune prince devaient s'y rencontrer à midi, heure du repas principal, qui occuperait alors tout le monde. Camille, la suivante de la princesse, brûlait justement de se trouver en compagnie d'un beau garçon qu'elle adorait; il fut donc invité à la partie de plaisir. La princesse de Condé, vou* lant reconnaître les bons soins de Marguerite, lit avertir secrètement le duc de Guise, qu'elle aimait et qui ne pouvait cacher sa tendresse pour elle; le iV-ère du roi et lui vivaient à celte époque dans la plus grande intimité.
Le jour venu, la princesse de Condé va voir Marguerite et lui propose de faire un tour de promenade. La jeune conseillère accepte; Marie de C'.léves la dirige vers le vieux palais, puis la mène droit au boudoir où attendaient les trois amants. Alors eut lien une scène qui faillit tout gâter. En voyant le duc do Guise, la princesse royale manifesta une vive colère; elle éclata en reproches contre son amie et ce qu'elle appelait sa trahison. Le duc d'Anjou essaya de lui inspirer dos sentiments plus tendres; le duc de Guiso plaida sa propre cause avec tristesse et avec passion, employa toute l'éloquence du regard et de la parole. La princesse de Condé chercha aussi à obtenir de Marguerite qu'elle se montrât moins sévère. Elle la priait à mains jointes, nous dit le poète; elle la nommait son désir, sa lumière, la vie; elle lui embrassait les genoux, tant elle souhaitait voir le programme entièrement exécuté! Elle lui rappelait d'ailleurs ses voluptueux conseils :
Où sont tous CCS propos si pleins de véiiémence Que vous me soûliez dire ntin de m'enilammer, Avant que deux beaux yeux m'eussent forcé d'aimei- ? Quel charme ou quel démon à présent vous travaille Qu'au besoin lâctiement le courage vous faille?
C'était mal de troubler une fêle si bien organisée, llessemblerait-clle aux soldats fanfarons, qui, après mainte bravade, se sauvent dès que l'ennemi approche?
Marguerite demeurant inlloxible, les deux couples qui s'entendent prennent le parti do ne plus songer à t'ile. 1 e duc de Guise continue tainement de la solliciter.
ÏX PtflLIPPfi bESPORTËS.
Pendant qu'il parle h elle, ardent de mine flammes.
Les amans désireux et les deux jeunes dames
Entrent au paradis tant de fois souhaité,
Afjéable séjour de leur félicité.
0 jeune enfant. Amour, le seul dieu des liesses I
Toi seul pourrois compter leurs mignardes caresses,
Leurs soupirs, leurs regards, Iciu-s doux ravissemcns,
Et ces petits refus suivis d'embrassemens.
Ces propos enflammés, ces agréables plaintes,
Ces désu^bles morts et ces colères feintes;
Tu les peux bien compter, car tu y fus toujours.
Leur bonheur dura jusqu'au soir, jusqu'à la nuit close, poète déplore que l'ombre soit venue trop tôt les séparer.
Yoilà un de ces épisodes que Thistoire poliliquc ne n point et qui ne laissent pas d'avoir leur importance poui conque veut étudier les mœurs d'une époque. La scène ca rise énergiquement la cour des Yalois. Quelle effronterie t libertinage précoce I Un futur roi de France ne pas m£mi pecter sa sœur, lui conseiller la débauche, et se livrer c elle à tous les emportements, à tous les caprices de la pa Où trouver un pareil exemple de dévergondage, si ce n'es Louis XV? Et Desportes qui nous raconte ces égarements c la chose la plus naturelle du monde ! L'historien vaut teurs*.
Brantôme raconte indubitablement la même aventu ses Damas galantes *. « Ce fut une fille en notre cour, di inventa et fit jouer cette belle comédie, intitulée le Par mour, dans la salle Bourbon, à huis clos, où il n'y avoi comédiens, qui servoient de joueurs et de spectateurs semble. Ceux qui en sçavent l'histoire m'entendent hier jouée par six personnages de trois hommes et de trois ter éloit prince, qui avoit sa dame qui esloit grande, ma trop aussi; toutefois il TaymoitTort : l'aullre esloit ur
* Dans le récit, les personnages portent des noms fictifs : U s'appelle Eurylas; la princesse de Condé; Olympe; Marguen Fleur-de-Lys; le duc de Guise. Nirée; la suivante, CamiOe; e cœur, Floridant. On a voulu voir dans Airée Desportes luiuitie dont il en parle rend cette hypothèse inadmissible.
Mais ce ne fut pas tout : Olympe qui savoit Qu'au sang de lieur-de-Lys Amour ses traits la' Ayant en mille endroits sa poitrine enferrée Par les divins attraits du gracieux Nirêe
t'n homme ne dit pas de lui-même qu'il a des attraits d tiuise s'appelait Henri, mot qu'on retrouve dan8Rtrée,ave< et un é de plus, introduit pour Foreille.
* Quatrième discours.
PUILIPPE DESPORTBS. XXI
et celui-là jouoit avec la grande dame, qui estoit de riche ma- 4iére; le troisiesmc estoit gentilhomme, qui s'apparioit avec la fllle, car, gallante qu'elle estoit, elle vouloit jouer son personnage aussi bien que les aultres. Ainsi costumiéremenl l'auteur d'une comédie joue soiv personnage ou le prologue, comme fit celle-là, qui certes, toute fille qu'elle estoit, le joua aussi bien, ou, possible, mieux que les mariées. Aussi avoit-elle vu son monde ailleurs qu'en son pays et, comme dit l'Espagnol : Raffinada en becobia (raffinée en Ségovie), qui est un proverbe en Espagne, d'autant que les bons draps se raffinent en Ségovie. » Marguerite de Valois, selon Brantôme, n'aurait donc pas fait la prude, comme l'assure Dcsporles, sans doute pour ménager la princesse. La narration du libre chi*oniqueur prouve, en outre, que les deux grandes daines étaient mariées; leurs noces avaient efieclivement eu lieu le même jour, en 1572. Cela donnerait à la belle Chàtcauneuf la priorité dans le cœur du duc d'Anjou, malgré Tasserlion du poète lyrique.
Le souvenir de cette après-dînée empêcha peut-être le prince royal de commettre un assassinat. Le duc de Guise, ayant tenu si prés do lui la femme qu'il aimait, continua ses assiduités. U arriva d'ailleurs que le duc d'Anjou et lui se brouillèrent. Les galanteries du jeune homme furent interprétées par Catherine de Hédicis comme un ambitieux désir de s'allier à la famille royale. Pour abattre sa présomption, elle ne trouva rien (^ mieux qqe de le faire, tuer. Charles et son frère y consentirent le duc d'Anjou se chargea môme de l'exéoution. « De fait, nous dit Henri Estienne, le duc d'Anjou, qui l'avoit aimé ardemmen et familièrement, l'attend en une galerie, résolu de luy donner d'une dague dans le sein quand il passeroit, dont toutefois il s'abstint, se ressouvenant des services de eeux de cette mai. son ' : » La scène de libertinage, décrite par notre auteur, contribua peut-être beaucoup plus à l'arrêter que des services réels.
La princesse de Gondé n'enchaîna pas longtemps le duc d'Anjou. Une triomphante rivale le lui disputa, lui enleva le cœur du prince *\ c'était une blonde ravissante, d'une illustre maison de Bretagne, Renée de Rieux, dite la belle Ghftteauneuf;
< ÎH&(mn merveilleux de Catherine de Médiets.
* Nous suivons ici les indications de Desportes; mais elles doivent être fausses. Mademoiselle de Châteauneuf précéda sa rivale dans les bonnes grâces de l'héritier présomptif. Moire auteur a supposé le contraire pour flatter la princesse de Condé. Au reste, cette chronologie de boudoir n'a pas grande importance. .
ÏX PtflLiPPâ bESPOUTËS.
Pendant qu'il parle à elle, ardent de raille flammes.
Les amans désireux et les deux jeunes dames
Enireut au paradis tant de fois souhaité,
A^éable séjour de leur félicité.
0 jeune enfant, Amour, le seul dieu des liesses !
Toi seul pourrois compter leurs mignardes caresses,
Leurs soupirs, leurs regards, Iciu-s doux ravissemens,
Et ces petits refus suivis d'embrassemens.
Ces propos enflammés, ces agréables plaintes.
Ces désirables morts et ces colères feintes;
Tu les peux bien compter, car tu y fus toujours.
Leiu* bonheur dura jusqu'au soir, jusqu'à la nuil close, et poète déplore que l'ombre soit venue trop tôt les séparer.
Yoilà un de ces épisodes que l'histoire polilique ne racoi point et qui ne laissent pas d'avoir leur importance pour qi conque veut étudier les mœurs d'une époque. La scène carac rise énergiquement la cour des Valois. Quelle effronterie I qi libertinage précoce I Un futur roi de France ne pas même n pecter sa sœur, lui conseiller la débauche, et se livrer dev< elle à tous les emportements, à tous les caprices de la passic Où trouver un pareil exemple de dévergondage, si ce n'est s( Louis XY? Et Desportes qui nous raconte ces égarements comi la chose la plus naturelle du monde ! L'historien vaut les i teurs *.
Brantôme raconte indubitablement la même aventure d; ses Danms galantes *. « Ce fut une fille en notre cour, dit-il, < inventa et fit jouer cette belle comédie, intitulée le Parad s t mour, dans la salle Bourbon, à huis clos, où il n'y avoit que comédiens, qui servoient de joueurs et de spectateurs tout • semble. Ceux qui en sçavent l'histoire m'entendent bien; elle jouée par six personnages de trois hommes et de trois femmes; 1 éloit prince, qui avoit sa dame qui esloit grande, mais non trop aussi; toutefois il l'aymoitfort : l'aullre estoit un seignc
* Dans le récit, les personnages portent des noms fictifs : le duc d'Ai s'appelle Eurylas; la princesse de Condé, Olympe; Marguerite de Va Fleur-de-Lys; le duc de Guise, Nirée; la suivante, Camille; et son an:; cœur, Floridant. On a voulu voir dans ^irée Desportes lui-mêu.e: la iiicie dont il en parle rend cette hypothèse inadmissible.
Hais ce ne fut pas tout : Olympe qui savoit Qu'au sang de rleur-de-Lys Amour ses traits lavoit, Ayant en mille endroits sa poitrine enferrée Par les divins attraits du gracieux Nirée
In homme ne dit pas de lui-même qu'il a des attraits divins. Le dut Guise s'appelait Henri, mot qu'on retrouve dans Kii'ée,avec une h dem et un é de plus, introduit pour Toreille. s Quatrième discours.
PUILIPPE DESPORTBS. XXI
et celui-là jouoit avec la grande dame, qui estoit de riche maiiôre; le Iroisiesmc estoit gentilhomme, qui s'apparioit avec la fille, car, gallante qu'elle estoit, elle vouloit jouer son personnage aussi bien que les aultres. Ainsi costumiérement l'auteur d'une comédie joue soiv personnage ou le prologue, comme fit celle-là, qui certes, toute fille qu'elle estoit, le jpua aussi bien, ou, possible, mieux que les mariées. Aussi avoit-elle vu son monde ailleurs qu'en son pays et, comme dit l'Espagnol : Raffimda en Secobia (raffinée en Ségovie), qui est un proverbe en Espagne, d'autant que les bons draps se raffinent en Ségovie. » Marguerite de Valois, selon Brantôme, n'aurait donc pas fait la prude, comme l'assure Desportes, sans doute pour ménager la princesse. La narration du libre chi*oniqueur prouve, en outre, que les deux grandes dames étaient mariées; leurs noces avaient eCfeclivement eu lieu le même jour, en 1572. Cela donnerait à la belle Châtcauneuf la priorité dans le cœur du duc d'Anjou, malgré l'assertion du poêle lyrique.
Le souvenir de cette aprés-dinée empêcha peut~être le prince royal de commettre un assassinat. Le duc de Guise, ayant tenu si prés de lui la femme qu'il aimait, continua ses assiduités. Il arriva d'ailleurs que le duc d'Anjou et lui se brouillèrent. Les galanteries du jeune homme furent interprétées par Catherine de llédicis comme un ambitieux désir de s'allier à la famille royale. Pour abattre sa présomption, elle ne trouva rien (^ mieux qqe de le faire, tuer. Charles et son firére y consentirent le duc d'Anjou se chargea même de l'exéoution. « De fait, nous dit Henri Estienne, le duc d'Anjou, qui l'avoit aimé ardemmen et familièrement, l'attend en une galerie, résolu de luy donner d'une dague dans le sein quand il passeroit, dont toutefois il s'abstint, se ressouvenant des services de ceux de cette mai. son * : » La scène de libertinage, décrite par notre auteur, contribua peut-être beaucoup plus à l'arrêter que des services réels.
La prmcesse de Condé n'enchaîna pas longtemps le duc d'Anr jou. Une triomphante rivale le lui disputa, lui enleva le cœur du prince '; c'était une blonde ravissante, d'une illustre maison de Bretagne, Renée de Rieux, dite la belle Châteauneuf;
* DUcùurs mervetllatx de Catherine de Médicls.
* Nous suivons ici les indications de Desportes; mais elles doivent être fausses. Mademoiselle de Châteauneuf précéda sa rivale dans les bonnes grâces de rbéritier présomptif. Notre auteur a supposé le contraire pour flalter la princesse de Condé. Au reste, cette chronologie de boufioir n'a pas grande importance. .
XXn PUILIPPB DBSPORTBS.
elle avait alors une vingtaine d'années. Elle folâtrait aotoor de Catherine de Médicis, parmi cet essaim de gracieuses personnes que la vieille reine entretenait à bon escient et qu'elle nommait ses filles d'honneur, pour qu'elles eussent un titre. On la regardait comme la plus parfaite beauté de la cour; pendant longtemps on ne ciiit pouvoir mieux louer une femme qu'en la comparant avec elle. Son abondante chevelure, qui lui faisait une couronne d'or, excitait l'admiration générale. Le duc d'Anjou ne put la voir sans la désirer, ne put la désirer sans chercher à l'obtenir. Pour lui plaire, il réclama les bons offices de Desportes. Le chantre voluptueux prit ausitôt sa plume et rima sonnet sur sonnet. Une partie de ceux qui forment les Amours de Diane furent alors composés. Deux de ces opuscules ra\ircnt surtout le prince. L'un commence par le vers suivant :
Beaux nœuds crêpés et blonds, nonchalamment épars ' ;
L'autre par ces mots :
Cheveux, présent fatal de ma douce ennemie.
Ce ne sont pas assurément les meilleurs, et l'enthousiasme du duc ne prouve point en faveur de son goût. On dit qu'il lut mainte fois, qu'il ne pouvait se lasser d'entendre le premier. L'accueil fait à ces deux morceaux contribua peut-être beaucoup au ravissement du prince. Quelques sonnets donnent lieu de supposer que la belle fit une certaine résistance. Desportes ne négligea rien pour lever ses scrupules et lui prêcha* en beaux vers une morale très-facile à pratiquer :
Quand du doux fruit d'amour je me rends poursuivant, Le seul digne loyer de ma persévérance, Vous pensez m'arréter, m'opposant pour défense Je ne sais quel honneur, qui est moins que le vent.
Moi, je mets, comme humain, le plaisir en avant Et le doux paradis de cette jouissance, Qui vous dût dégoûter de la feinte apparence De ce songe d'honneur, qm vous va décevant.
Mais, parlons librement, et me dites, ma dame, Sentez-voos de rhonneur quelque perfection. Qui plaise au goût, au cœur, i fesprit ou à l'âme T
C'est une vieille erreur, qui aux femmes se trouve; Car leur honneur ne glt qu'en vaine opinion, Bt le pbdsir consiste en chose qui s'éprouve.
4 Usonnel tout MtierMt «M traduction du BaR»0.
PHILIPPB DESFORTES. XXIH
Ainsi endoctrinée, la bdlo Chfttcauncur céda aux ardentes sollicitations du prince Le poète n'y perdit rien, car le duc d'Anjou lui donna trente mille livres comptant, sous prétexte de rengager à publier ses poésies *. C'était un cadeau roagnidque, attendu que cette somme représenterait de nos jours une cen«. laine de mille Trancs, pour le moins. Jugez par là de l'importance que le duc attachait à sa victoire !
Desportes ne se contenta point de parler â mademoiselle de GliÀteauneuf pour son protecteur; il lui adressa lui-même des éloges et des félicitations, comme un admirateur de sa beauté sans doute, mais aussi c-omme un homme charmé d'avoir obtenu un succès mémorable dans une entreprise importante et lucrative *.
Mais le duc d'Anjou ne put rester longtemps auprès de sa maîtresse. En 1573, il fut obligé de partir pour aller commander le siège de la Rochelle. Le prince réclama les bons offices de Desporles et lui demanda un pathétique morceau d'adieu. Les strophes que le poète écrivit alors respirent la langueur et ont un caractère bien différent de celles qui avaient préparé l'amoureux triomphe de Charles IX. Ici encore noire auteur Ht preuve de jugement et d'adresse. Le roi, préoccupé de sa gloire, luttait contre son amour; le duc s'y abandonne sans résistance et dédaigne même la renommée, pourvu qu'il soit heureux :
J'aimerois beaucoup mieux que le ciel m'eût fait naître Sans nom et sans honneur, pourvu que je pusse être Toiyours auprès de vous doucement langoureux, Baiser vos blonds cheveux et votre beau visage, Et n'avoir d'autre loi que votre doux langage. J'aurois assez d'honneur, si j'étois tant heureux I
Ce ne sont pas là les fiers accents de Charles IX >.
< Claude Garnier tenait ce fait de Desportes lui-môme, comme il nous l'apprend dans sa Muse infortunée- Après les vers que nous avons cités plus baut, il continue :
Je le tiens de luy-mesme, et qu'il eut de Henry, Dont il estoit nommé le poète favory,
Dix mille escus, pour faire Que ses premiers labeurs honorassent le jour,
Sous la bannière claire Et dessous les blasons de Vénus et d'Amour.
« Voyez le sonnet à mademoiselle de Gbâieauneur, page 4S6, et celui qui concerne son portrait, jtages 4M et 417.
s La pièce de vers, dans Tédition de IGll, porte la date de 1571; Henri n'alla néanmoins prendre le comnandemeat de l'année que le li février 1578;