ABBÉ DE THIRON
Doncques ce grand soleil, dont l'heureuse influauce Versa prodiguement tant d'honneur sur la France, Est couché pour jamais; cet Apollon françois, La loy des heaux esprits, les délices des rois, Ce chef-d'œuvre des cieux, leur plus parfaite ouvrage. Ce trésor de sçavoir, l'ornement de nostre âge, Des Muses le soucy, l'heur de ce saint troupeau, Despoutes gist, helas! hoste du froid tombeau. La mort nous l'a ravy. Mort injuste et cruelle, Contre toute raison, équitable on t'appelle. 11 est vray, d'un malheur également commun Tu vas de ta grand faux moissonnant un chacun ; Mais où tout est égal ne règne la justice: Tu tiens en mesme rang la vertu et le vice, Un grand homme est plustost par loy mis au tombeau Qu un lourdaut, de la terre inutile fardeau. Pour assouvir ta gueule et jour et nuict béante, Tu te devois jeter sur la troupe ignorante Du vil et simple peuple; un homme tout divin Ne devoit estre esclave aux loix de ton destin. C'est la France, et non luy, que la Parque meurtrière A d'un coup si cruel privé de la lumière.
Cl' que ce plus bel astre en la France ne luit. Ses beaux jours sont changez en une obscure nuit ; M y-morte, elle n'a plus, de ténèbres couverte. Qu'à peine un peu de voix pour regretter sa perte;
Car cil, qui seul pouvoit en nos plus grands malheurs, Charmant l'ame affligée, alléger nos douleurs, Las ! nous l'avons perdu ! C'est celuy qu'à ceste heure La France, tout en dueil, tant amèrement pleure. Tout ce que nous pouvons est gémir, sangloter, Soupirer après luy : un mal bien raconter, Trouver par beaux discours de l'heur en la misère, Flatter nos sens trompez, luy seul le pouvoit fiure. Aussi ces vers ne sont qu'un effort de douleur. Qui, malgré moy, m'emporte et maistrise mon coeur. Qui me donte et me tient, qui me point et m'enflame. Et me fait tant oser. Pardonne-moy, belle ame. Si j'ay trop entrepris, si d*un fascheux propos. Engeance de mon dueil, je trouble ton repos. Comme l'on voit en l'air un noir espais nuage. Se crevant, enfanter le tonnerre et l'orage; Ainsi ma grand' douleur esclate et par le bruit De ces vers s'évapore, et ces regrets produit. Mais aide à ma foiblesse, et ta fureur divine, 0 ame bien-heureuse ! inspire en ma poitrine, Afin que, parsonnier de la céleste ardeur. J'égale à mes regrets de mon mal la grandeur.
Quand D£:r-PoRTEs nasquit, la nature accouchée De son fils bien a^mé, à chef baissé panchée Sur l'enfant, le mignarde et, au lieu du tetin, Luy donnant du nectar, l'emplit de feu divin. Apres au double mont à longs traits le feit boire, Et le baille à nourrir aux filles de mémoire, Si qu'encores enfant, des vers il façonna, Et de sa docte voix un chacun estonna, Si loin par son sçavoir il devançoit son âge, De sa grandeur future infÎBdllible présage ! De mesme quand d'un fleuve on voit les fortes eaux Dés leur première source endurer les bateaux, L*on dit que, large et grand, d'un pas léger et vite, 11 s'ira décharger dans le sein d'Amphitrite ; Ou, comme le pasteur, qui, de loin panny Tair, Entend du premier bruit le foudre grommeler, Suivy d'un peu d'esclair, présage un grand tosnerre. Un grand foudre prochain, la frayeur de la terre.
Les fruits qu'il nous fist voii- en son âge plus i Ne demeiilirent point ceste première fleur : 11 fut tout aussi -tost rccommpar la Franco Lu foudre de bien dire, un tori'ont d'éloqueuct;, Et, Liusquement porté sur l'aislcde ses vei-s. Du clair bruit de sou nom il remplit l'oiiiven.
1)E HBSSIRE PHILIPPE OESPOtlTES. 5^
Lorsque le jeune sang bouillonnoit dans ses veines De généreux désirs et d'amours toutes pleines, Esclave devenu de l'enfant qui, sans yeux, Tient subjects sous sa loy et la terre et les cieux, D'une douceur naïfve, au sujet convenable, Escrivit ses amours, ouvrage inimitable.
Au renom de ses vers, vers les rois de nos cœurs, Ce grand Ronsard tressant, jaloux de tels honneurs ; Des muscs les outils, que, refroidy par l'âge, 11 laissoit pendre au croc, reprend de grand courage, D'un elTort plus qu'humain reschauffant son beau sang. Que ne fait un grand cœur pour ne perdre son rang? Amour donc, de soy foible enfant, qui de nos âmes Est conlraint desrober ses pétillantes liâmes. Pour maintenir vivant le feu de son flambeau, Sou siège avoil choisi en un esprit si beau; Lu est son fort, et croit qu'en gardant ceste place, Au monde il n'y a rien si fort qu'il ne terrasse. L'amour de Dieu l'assaut, et d'un divin effort. Entré dans ce beau cœur, se rend maistre du fort, Tuë le faux Amour. 0 heureuse victoire! Noslre en est le profit et tienne en est la gloire, 0 grand Dieu tout puissant ! Depuis, son vers chrestien ^'a cclebré, Seigneur, autre nom que le tien. Ses vers, enfans du ciel, qui embrassent la terre, Sont, ô Dieu 1 les esclairs de ton divin tonnerre. Heureuse médecine à nos lentes froideurs. Qui fait en ton amour fondre nos humbles cœurs.
Resjouy-toy, David, ceste ame en Dieu ravie Dedans les cœurs françois t'a redonné la vie : Ores la France entend, d'un magnifique ton,
bruire divinement ta royale chanson.
Que fay-Je? ah? je me pers, que fay-je, temeraii'C?
Aux autres je pourray en me plaisant desplaire;
On ne peut dignement parler de tes escrits.
Des combats des neuf sœurs ce doit estre le prix. Vous qui, sans passion, escrivez nostre histoire,
En la gloire d'autruy qui cherchez vostre gloire.
Non, non, ne contez point à la postérité
Lelos qu'a, par ses vers, Des-Portes mérité;
Sa plume (excusez-moy), plus que la vostre forte.
Pour le temps surmonter a jà brisé la porte
De l'oublieux trespas ; le renom de ses vers
Sans fin aura pour fin la fin de l'univers. Dites aux survivans de son cerveau capable.
Fontaine de sçavoir, la source inexpuisable.
Ou*a la terre, la incr, qu'avez-voas, 6 grands deux ! Qu'enclos no lient chez soy cet esprit curieux?
Longue )>oslerité, ces vers tu pourras lire, Avec eslonnemcnt : qui les lit, les admire. Mais, hclas ! d'avoir pai't à mille beaux discours. Riches de beaux sujets, de beaux mots, qu'en nos jours L'aslro, qui en ce tans, bénin, nous a fait naistre, Nous a i)ermis d'ouyr, escolier d'un tel maistre. D'entendre le parfait de sa divine voix. Qui ravit estonnez les princes et les rois. Des Parques, te filant, la trop lente fusée Oruelle a ccste grâce à tes jours refusée; Que le regret t'en reste, et croy que le soleil. Ce monde biaisant, ne voit rien de pareil.
Racontez comme en luy la sainte poésie. Rare présent du ciel, fï-anche de frenaisie. Se maintint pure et nette. 11 n'avoit sur le front Le mal plaisant chagrin, ainsi que ceux qui ont, SoliUiires lascheux d'une façon trop rude. Leur sçavoir renfeiiné dans leur pédante estudc ; II estoit franc, ouvert, bon libéral et dous. Des muscs le séjour, sa table, ouverte A tons. Chacun jour se bordoit d'une sçavante trope Des plus rares esprits, l'eslite de l'Europe. Entr'eux il paroissoit, comme en la claire nuit La lune au front d'argent entre les astres luit; Tant bien il di^ouroit, tant des lèvres décloses De sa bouche féconde issoient de belles clioses.
Dites comme i la cour des rois il fut chery, Aimé des grands seigneurs, des princes fiivory. Qu'à la cour ne le print des courlisans le vice, L'ard:mte ambition, l'exécrable avarice : Riche de sa vei'tu, mesprisant jcs grandeurs. Aux autres, non à soy départant les honneurs. H posséda son roy : des affaires de France Oncques homme vivant n'eut si grand' connausauce. L'âge l'y conviant, guidé par la raison. Il changea doucement la cour A sa maison, l'ort de félicité aux autres non commune. > Jamais homme n'usa des biens de la fortune Sagement comme luy : tranquillité d'esprit. Dont on a tant parlé, dont on a tant escrit. Que chacun cherche tant, que pei-sounc ne trcuve, Vray nectar qui rend dieux los morlcls qu'il abreuvCi Douce paix du noslre ame, à bon droit avois-tu Choisi pour ta (icnieurc une ci gruu.i' vertu !
DE NES8IRB MILIfPE DESP0ETB8. 851
Jusqu'au dernier soupir ceftte cèmpsgnc chefe Ne l'abandonne point; avec elle sa mère, La bonne conscioice, estoit à son coslé.
Ainsi donc se trouva ce grand homme assisté, Sur le point que la mort inexorable et (lere Entra, pour luy oster dû beau jour la lumière; U ne s'estonne point, ains repeu du saint pain : « 0 jour des autres jours le 'juge souverain, Tu ne m'as pas surpris! Je sçavois que ma vie De la mort, ce dit-il, seroit bien tost ravie. J'ay mon cours achevé, comme les cieuz amis, Roulans dessus nos chel^ doucemeiit font permis, Des ans au pied léger les coui'ses retournées A peine m'ont foumy six dixaines d'années, Pourtant je ne murmure, ains je m'en vay content, Plein d'espoir qu'en ses bras le grand Dieu, qui nous tend La main pour nous sauver, recevra ma pauvre ame. Exauce ma prière, ô Dieu que je reclame I ' Mon ame, ton portrait, j'ay souillé; lave moy, Et, net de toute ordure, en ton ciel me reçoy. » A tant rendit l'esprit, en ce point fut ihiie D'une si belle mort une si belle vie.
Or, adieu, cher ami! adieu, belle ame! adieu! De ta muse orphelins, nous restons en ce lien, Veufs de nostre soleil. Nostre ame desreglée, Servante de son dueil, de sa perte aveuglée. Ne peut sinon gémir; sus pleurons, car, helasi Que n'avons-nous perdu par ce cruel trespas? Pleurer est trop commun, commune n'est ma paine, Ne pleurez point mes yeux, ains devenez fontaine, Mais plustost un torrent, qu'en une mer de pleurs, Moy-mesme me noyant, je noyé mes douleurs.
Le desespoir tiroit ces plaintft de ma bouche, En mes larmes desjà à nage estoit ma couche. Quand estonné j'entr'oy un doux coulant parler, Mon oreille flattant, qui me vient consola. Chez le père Océan la paresseuse Aurore De son vieillard Titon le sein pressoit encore, La nuict faisoit partout régner Tobscurité; Ma cliambre j'apperçoy pleine de grand* clarté; Un horreur me saisit, en fin je me bazarde, Et, d'un œil arresté, plus hardy je regarde D'où vient cette lueur, regardant à tf>ois fois. Plein de gloire, je voy cil que mort je pleurois; Une aube de fin lin plus que la neige blanche, A replis ondoyans, descendans sur la hanche,
Ou*a la terre, la iner, quavez-voas, 6 grands deux !
Qu'enclos ne lient chci soy cet esprit curieux? Longue )>osterité, ces vers tu pourras lire,
Avec eslonnemcnt : qui les lit, les admire.
Biais, hclas ! d'avoir part à mille beaux discours,
Riches de beaux sujets, de beaux mots, qu'en nos jours
L'astre, qui en ce tans, bcnin, nous a fait naistre,
Nous a i)ermis d'ouyr, cscolier d'un tel maistro.
D'entendre le parfait de sa divine voix,
Qui ravit estonnez les princes et les rois.
Des Parques, te filant, la trop lente fusée
Cruelle a ccste grâce à tes jours refusée;
Que le regret t'en reste, et croy que le soleil,
Ce monde biaisant, ne voit rien de pareil. Racontez comme en luy la sainte poésie.
Rare présent du ciel, fï-anche de frenaisie,
Se maintint pure et nette. 11 n'avoit sur le front Le mal plaisant chagrin, ainsi que ceux qui ont, Solitaires faschcux d'une façon trop rude. Leur sçavoir renfermé dans leur pédante estudc ; 11 estoit fi'anc, ouvert, bon libéral et dous. Des muscs le séjour, sa table, ouverte à tons. Chacun jour se bordoit d'une sçavante trope Des plus rares esprits, l'eslite de l'Europe. Entr'eux il paroissoit, comme en la claire nuit La lune au front d'argent entre les astres luit; Tant bien il discouroit, tant des lèvres décloses De sa bouche féconde issoient de belles dioses. Dites comme à la cour des rois il fut chery, Aimé des grands seigneurs, des princes favory. Qu'à la cour ne le print des courtisans le vice, L'ardante ambition, l'exécrable avarice : Riche de &a vertu, mesprisaut jcs grandeurs, Aux autres, non à soy départant les honneurs. 11 posséda son roy : des affaires de France Oncques homme vivant n'eut si grand* connaissauce. L'âge l'y conviant, guidé par la raison. Il changea doucement la cour A sa maison, l'ort de félidlé aux autres non commune. « Jamais homme n'usa des biens de la fortune Sagement comme luy: tranquillité d'esprit, Dont ou a tant parlé, dont on a tant escrit, Que chacun cherche tant, que personne ne trcuve, Vray nectar qui rend dieux les morlds qu'il abreuve* Douce paix du nostre ame, à bon droit avois-tu Choisi poui- la dcnieurc une si granâ' vertu ! •
Jusqu'au dernier soupir ccste compagne chero Ko l'abandonne point; avec elle sa mère, La bonne conscience, cstoit à son coslé.
Ainsi donc se trouva ce grand homme assis!»'», Sur le point que la mort inexorable et fiei-c Entra, pour luy oster du beau jour la lumière ; Il ne s'cstonne point, ains repeu du saint pain : « 0 jour des autres jours le juge souverain, Tu ne m'as pas surpris ! Je sçavois que ma vie De la mort, ce dit-il, seroit bien tost ravie. J'ay mon cours achevé, comme les cieux amis, Roulans dessus nos chefs doucemeiit l'ont permis, Des ans au pied léger les courses retournées A peine m'ont foumy six dixaines d'années. Pourtant je ne murmure, ains je m'en vay content, iUciii d'espoir qu'en ses bras le grand Dieu, qui nous tend La main pour nous sauver, recevra ma pauvre arae. Exauce ma prière, ô Dieu que je reclame I Mon ame, ton portrait, j'ay souillé; lave moy, Et, net de toute ordure, en ton ciel me reçoy. » A tant rendit l'esprit, en ce point fut finie D'une si belle mort une si belle vie.
Or, adieu, cher ami! adieu, belle ame! adieu! De ta muse orphelins, nous restons en ce lieu, Veufs de nostre soleil. Nostre ame desreglée, Servante de son ducil, de sa perte aveuglée, Ne peut sinon gémir; sus pleurons, car, helas! Que n'avons-nous perdu par ce cruel trespas? Pleurer est trop commun, commune n'est ma paine, Ne pleurez point mes yeux, ains devenez fontaine, Mais plustost un torrent, qu'en une mer de pleurs, Moy-mesme me noyant, je noyé mes douleurs.
Le desespoir tiroit ces plaintes de ma bouche, En mes larmes desjà à nage estoit ma couche. Quand estonné j'entr'oy un doux coulant parler, Mon oreille flattant, qui me vient consoler. Cliez le père Océan la paresseuse Auroi-c De son vieillard Titon le sein pressoit encore, La nuict faisoit partout régner Tobscurité ; Ma chambre j'apperçoy pleine de grand* clarté; Tn horreur me saisit, en fin je me bazarde. Et, d'un œil arresté, plus hardy je regarde D'où vient cette lueur, regardant à ti-ois fois. Plein de gloire, je voy cil que mort je pleurois; Tne aube de fin lin plus que la neige blanche, A replis ondoyans, descendans sur la hanche.
l TOMBEAU
Car cil, qui seul pouvoit en nos plus grands malheurs, Charmant l'ame afili^^ée, alléger nos douleurs, Las ! nous l'avons perdu ! C'est celuy qu'à ceste heure La France, tout endueii, tant amèrement pleure. Tout ce que nous pouvons est gémir, sangloter, Soupirer après luy : un mal bien raconter. Trouver par beaux discours de l'heur eu la misère, Flatter nos sens trompez, luy seul le pouvoit foire. Aussi ces vers ne sont qu'un effort de douleur. Qui. malgré moy, m'emporte et maistrise mon coeur. Qui me donte et me tient, qui me point et m'enllame. Et me fait tant oser. Pardonne-moy, belle ame. Si j'ay trop entrepris, si d'un fascheux propos. Engeance de mon dueil, je trouble ton repos. Comme l'on voit en l'air un noir espals nuage, Se- crevant, enfanter le tonnerre et l'orage; Ainsi ma grand' douleur esclate et par le bruit De ces vers s*evapore, et ces regrets produit Mais aide à ma foiblesse, et ta fureur divine, 0 ame bien-heureuse ! inspire en ma poitrine, Afîii que, parsoimier de la céleste ardeur, J'égale à mes regrets de mon mal la grandeur.
Quand DE:r-PoRTEs nasquit, la nature accoudiée De son fils bien aymé, à chef baissé panchée Sur l'enfant, le mignarde et, au lieu du tetin, Luy donnant du nectar, l'emplit de (eu divin. Apres au double mont à longs traits le feit boire. Et le baille à nourrir aux filles de mémoire, Si qu'encores enfwt, des vers il façonna, Et de sa docte voix un chacun estonna, Si loin par son sçavoir il devançoit son âge, De sa grandeur future infaillible présage ! De mesme quand d'un fleuve on voit les fortes eaux Dés leur première source endurer les bateaux. L'on dit que, large et grand, d'un pas léger et vite, 11 s'ira décharger dans le sein d'Amphitrite ; Ou, comme le pasteur, qui, de loin panny Tahr, Entend du premier bruit le foudre grommeler, Sui>7 d'un peu d'esclair, présage un grand tonnerre, lu grand foudre prochain, la frayeur de la terre.
I^s fruits qu'il nous fist voir en son âge plus i Ne démentirent point ceste première fleur : 11 fut tout aussi -tost rccommpar la France Lu foudre de bien dire, un ton*cut d'éloquence. Et, brusquement porté sur l'aislede ses vers. Du clair bruit de bou nom il remplit l'oiiivers.
1)E HBSSIRE PHILIPPE OESPOtlTES. iÉ^
Lorsque le jeune sang bouiilonnoit dans ses veines De gonereux désirs et d'amours toutes pleines, Esclave devenu de l'enfant qui, sans yeux, Tient subjccts sous sa loy et la terre et les cieux, D'une douceur naïfve, au sujet convenable, Escrivit ses amours, ouvrage inimitable.
Au renom de ses vers, vers les rois de nos cœurs, Ce grand Ronsard Iressaut, jaloux de tels honneurs ; Des muscs les outils, que, refroidy par l'âge, 11 laissoit pendre au croc, reprend de grand courage, D'un e(Tort plus qu'humain reschauffant son beau sang. Que ne fait un grand cœur pour ne perdre son rang? Amour donc, de soy foible enfant, qui de nos anics Ksi conlraint desrober ses pétillantes fiâmes. Pour maintenir vivant le feu de son flambeau, Sou siège avoit choisi en un esprit si beau; Là est son fort, et croit qu'en gardant ceste place, Au monde il n'y a rien si fort qu'il ne terrasse. L'amour de Dieu l'assaut, et d'un divin effort, Enlré dans ce beau cœur, se rend maistre du fort, Tuë le faux Amour. 0 heureuse victoire! Noslre en est le profit et tienne en est la gloire, 0 grand Dieu tout puissant ! Depuis, son vers chresticn N'a célébré, Seigneur, autre nom que le tien. Ses vers, enfans du ciel, qui embrassent la terre, Sont, ô Dieu 1 les esclairs de ton divin tonnerre. Heureuse médecine à nos lentes froideurs. Qui fait en ton amour fondre nos humbles cœurs.
Resjouy-toy, David, ceste ame en Dieu ravie Dedans les cœurs françois t'a redonné la vie :
Ores la France entend, d'un magnifique ton,
Bruire divinement ta royale chanson.
Que fay-je? ah? je me pers, que fay-je, temerah*e?
Aux autres je pourray en me plaisant desplaire;
On ne peut dignement parler de tes escrits.
Des combats des neuf sœurs ce doit estre le prix. Vous qui, sans passion, escrivez nostre histoire,
En la gloire d'autniy qui cherchez vostre gloire.
Non, non, ne contez point à la postérité
Lelos qu'a, par ses vers, Des-Portes mérité;
Sa plume (excusez-moy), plus que la vostre forte,
]*our le temps surmonter a jà brisé la porte
De l'oublieux trespas ; le renom de ses vers
Sans fin aura pour fin la fin de l'univers. Dites aux survivans de son cerveau capable.
Fontaine de sçavoir, la source inexpuisable.
Qu'a la terre, la mer, qu'avez-voas, 6 grands deux ! Qu'enclos ne tient chci soy cet esprit curieux?
Longue )>osterilé, ces vers tu pourras lire, Avec eslonnemcnt : qui les lit, les admire. Biais, helas ! d'avoir part à mille beaux discours. Riches de beaux sujets, de beaux mots, qu'en nos jours L'astre, qui en ce tans, bénin, nous a fait naistre, Nous a i)ermis d'ouyr, cscolier d'un tel maistrc, D'entendre le parfait de sa divine voix, Qui ravit estonnez les princes et les rois. Des Parques, te filant, la trop lente fusée (Iruelle a ceste grâce à tes jours refusée; Que le regret t'en reste, et croy que le soleil, i]e monde biaisant, ne voit rien de pareil.
Racontez comme en luy la sainte poésie. Rare présent du ciel, franche de frenaisie, Se maintint pure et nette. 11 n'avoit sur le front Le mal plaisant chagrin, ainsi que ceux qui ont. Solitaires faschcux d'une façon trop rude, Leur sçavoir renfermé dans leur pédante estudc ; 11 estoit franc, ouvert, bon libéral et dous. Des muscs le séjour, sa table, ouverte à tonsi Chacun jour se bordoit d'une sçavante trope Des plus rares esprits, l'eslite de l'Europe. Entr'eux il paroîssoit, comme en la claire nuit La lune au front d'argent entre les astres luit; Tant bien il discouroit, tant des lèvres décloses De sa bouche féconde issoient de belles dioses.
Dites comme à la cour des rois il fut chery, Aimé des grands seigneurs, dos princes favory, Qu'à la cour ne le print des courtisans le vice, L'ardimte ambition, l'exécrable avarice : Riche de sa vertu, me&prisant jcs grandeurs, Aux autres, non ù soy départant les honncun. H posséda son roy : des affaires de France Oncques homme vivant n'eut si grand' connausaiice. L'âge l'y conviant, guidé par la raison. Il changea doucement la cour à sa maison, l'ort de félidté aux autres non commune. Jamais homme n'usa des biens de la fortune Sagement œmme luy : tranquillité d'esprit. Dont on a tant parlé, dont on a tant escrit, Que chacun cherche tant, que personne ne trenve, Vray nectar qui rend dieux les mortels qu'il abreuve, Douce paix de noslre ame, à bon droit avois-tu Choisi pour la <lcmeui*e une «i gniu.i" vertu !
iusqtf'âu dernier E^mipir ccslf coiiipagni* clit^Tt} Kc r abandon ne point î «veo <*lîe sa Tnpfe, La bonne conscienio, esloit â Pon rû*tÉ,
Ainsi donc sa Ironvû ce grand hornuiras^ÏTili^P Slip It- point ([ue là moH infucoroblt! el fleiiî Ejilra, pour luy oater do Ij^an jour l:i lïimifrpî Il ne B'estonntt point, ains i*epeu du saint pain : - 0 jour des antres jours tP ju^f wiiv^rain^ Tu ne m'as pas surpris Me svavois que ma vie De la tnoj'U ce dit-il, secnit 1*1 en tost ravi**. J'ay mon cours athevé, comme les ciinns îirnli?, Boulans dessus nos cltefti doucenieiiL Vuui permis, Des ans au pi^ kf^er les couines rcloumi^es K peine m'ont fûumy six dis ai nés d' années f roviitant je ne murmure, ains je m'en -^-ïiy content, Plfiiii d'espoir qu'en ses brasUi p'and Dieu, qtii noua tend La m^iio pour nous î^euver, riïcevra ma pagvrc pme. Esjmce tna prière, û Dien ijiie je l'écume! Mon ame, ton portrait, j'ay souillé i lave moy, El, net de toute ordur**, en toti ciel me reçoy. < A tant remlit l'esprit, en ee point fut finie D'une si belle mort une si boUe yie.
Or, adieu, cher ami! adieu, beltc ame! tdieu! De ta muse orphelins, noua restons en ce lieu, Veufa de tiostre soleil. Nostre anio d^sie^lée, Servante de &on dueil, de sa perte aveuglée, Ne peut sinon gemlr ; swa pleurons, car, hclas I One n'avous-noua perdu par ce cruel Ire^pas? Fleurer est trop commun, commune n'est ma pâine, Ne pleur Èii point nies yeux, ains dei^encj fontaine, Mais pluslûst nn torrent, qu'en une m^^r de ploure, Moy-raesmf me noyant, je noyé mes douleurs.
Le desespoir tii'ott ces plaintls dt; un houche» Rn mes Junnes desjà à nage estoit ma {:oueht>, Quand estonni^ j'enlr'gy tm dout cou l tint parler, Mon oreille iïattant, ttui mf vient cnnsoter, Chi*ï le père Océan lii paress^i&e Auroi-e De son vieiïlard Titon Je sesn pressott enroi-e, La nuict faisoil pai tout r^i^ner robscurite; Ma chambre j'appi^rçoy pleine de grand' clarté; In liorrcnr me saisit, en !ln je me haïanle. Et, d'un Œil aiTéstÉ, plus hurdy je refjarde Wo-à vient cet le lueur, l'egardanl û ituh fois. Plein de uloire, je voy dl que mort je plcurois; t'ne aube de lin lin plus que ïei neïgc^ blanche, A replis onUoyans, descend ans sur la hanche.
Luy couvroit tout le corps ; son chef environné De rayons éclatans, de laurier couronné, Le rendoit vénérable; en sa main bien-heureuse 11 porloit triomphant la palme courageuse. Sa voix n'avoit changé ; de la mesme douceur, Dont vivant il souloit emmieller mon cœur. Il me tient ces propos : « Kon, non, je ne refuse Ce tien devoir, ami, tes regrets je n'accuse; Ce dueil, race d'Amour, monstre que ta pitié, Vivante après la mort, garde son amitié. Vais c'est assez pleurer, je vy parmy les anges, Guerdon d'avoir chanté du grand Dieu les louanges.
■ Comblé des saints désirs, si du ciel le séjour Donnoit place au regret, j'auroy regret au jour El voudroy puissamment renaislre de ma cendre. Seulement pour servir nostre grand Alexandre, Et sa gloire animer. Si du ciel aimantin
La nonchangeante loy, immuable destin,
K'cust si tost avancé le soir de ma journée,
De ma bouche bien-haut sa louange entonnée.
De son nom dans mes vers prenant l'éternité,
Seroit l'estonnement de la postérité.
Sa valeur, sa clémence, on ma plume féconde.
Eussent fait voir au vif le plus grand roi du monde.
« Quel plaisir m'eust ravy de servir cet enfant. Surgeon de ce grand roy que le ciel aime tant, L'oeil « la vie, le cœur et l'ame de la France? Du teint des bonnes mœurs j'eusse imbu son eufance : Premier j'eusse gravé dedans ce jeune cœur, Source du \Tay sçavoir, la crainte du Seigneur, L'honneur plein de respect envers le roy son père, Le respect plein d'amour vers la royne sa mère.
< De grec ny de latia ne chargeant sou cerveau. J'eusse guidé ses pas par un sentier nouveau. Cest l'art de bien régner qu'il faut apprendre aux princes Pour, lieutenans de Dieu, bien régir leurs provinces. Laborieux mestiers, que void le monde en soy Plus grand que quand il voit un seul donner la loy A un peuple inflny. esmerveillable ouvrage? Sans doute, le régner est de Dieu le partage.
■ Moins soigneux de l'esprit que de l'entendement, J'eusse par beaux discours formé son jugement, Pour voir le vray, le faux, la vertu et le vice.
Je luy eusse imprimé l'amour de la justice
El de la pieté, ces deux puissantes sœurs,
Oes deux filles du ciel, les roynes des grands cceurs,
Compagnes du bon heur des branlantes couronnes, Sous la main du grand Dieu les deux fortes colonnes.
« Lorsqu'il eust eu des arts le doux miel savouré, Des hommes de sçavoir je l'eusse énamouré, Dont la plume d'acier, des ans victorieuse, Sçait garder aux beaux faits leur beauté vigoureuse.
« Le ciel ne l'a permis, et son heur ne peut pas Donner prise au regret des choses d'icy bas ; Donc mets fin à tes pleurs, et croy qu'en ceste gloire De ta sainte amitié j'ay chère la mémoire. Exempt de passion, vis bien et sois certain Qu'un bon œuvre si tost n'est party de la main. Que preste dans le ciel en est la récompense.
« Sers ton grand cardinal, l'ornement de la France, Ferme appuy de l'Eglise, honneur de ce sénat, Dont le pourpre romain d'un si divin esclat Luit parmy les chrétiens, ame qui, généreuse, Comble d'heur et d'honneur ce beau nom de Joyeuse. Je sçay parfaitement ses forces et son cœur, Depuis que le François, des Romains le vainqueur, Jelta de cet Estât les fondemens, pour estre Du monde assubjetty le monarque et le maistre. En seigneur on n'a veu tant de cœur, tant de foy, Tant de dextérité pour bien servir son roy ; C'est une ame sans peur, c'est un roc de constance, Emmuré de vertus, seur rempart de 1» France. Ilà ! quel contentement servir un tel seigneur I L'honneur d'un si grand maistre est aussi ton honneur. Tousjoursd'un si grand nom, plein de gloire immortelle, Sur le bon serviteur jaillit quelque estincelle; Ton devoir envers luy, de nul but limité. Se plaise en l'inOny de ta fidélité. »
Là se teut, et soudain, après cette parole, Se dérobe à mes yeux et parmy l'air s'envole. Ma chambre de la nuict reprit Tobscurité; Mon ame retenant un rayon de clarté, Par une estroite amour à son ame colée, Demeura plus tranquille, en son dueil consolée.
J. DE MONTXRBIJL '.
* Ce Jacques de Montereul, ami de Desportes, était professeur en philosophie, comine nous l'apprend l'abbé Goujet. ,