LIVRE
Dans un cœur amoureux, qu'on n'en voit tout ensemble Aux plus creux des enfers les esprits tourmenter.
Je n'auray jamais fait, si je veux entreprendre De ce bourreau cruel les rigueurs faire entendre, Rigueurs qui chacun jour se font assez sentir : Il est assez connu, sa rage est manifeste. Nais, helas ! c'est le pis qu'un chacun le déteste, Et ne peut ou ne veut de luy se garantir.
Or de moy qui le puis, et qui me délibère D'estre franc pour jamais d'une telle misère. Je pren congé d'Amour et de ses feux cuisans : Adieu, Amour, adieu, enfant plein de malice, Adieu rOysiveté, ta mère et ta nourrice. Adieu tous ces escrils où j'ay perdu mes ans.
Je pren congé de vous, amoureuses pensées ; Je pren congé de vous, nuicts vainement passées, Discours, propos, sermens, l'un sur l'autre amassez; Et vous, tristes sanglots que ma poitrine excite. Plaintes, pleurs et regrets, je vous donne la fuitte, Bien marri que plus tost je ne vous ay laissez.
Bien-heureuse Raison, royne de mon courage, l'our m'avoir garanty de l'ampureux naufirage, Lorsque j'estoy privé de tout humain secours, Je t'appcn en ce lieu ma robe despoûillée. Des flots de la tempeste encor toute mouillée, Ayant à l'advenir devers toy mon recours.
RTMES TIERCES
Si jamais plus ma liberté j'engage Au faux Amour, jadis roy de mon cœur, Que je languisse en étemel servage.
Si jamais plus son feu brûle mon ame, Que je n'esprouve en aimant que rigueur, Et que mes pleurs fassent croistre ma flame.
Si jamais plus une beauté mortelle Tient mon esprit en la terre arresté, Que mon mal serve à la rendre plus belle.
Si jamais plus pour ses yeux je soupire, Que mes soupirs croissent sa cruauté Et de mes cris ne se fasse que rire.
Qu'elle soit folle, inconstante et volage, Que j'en enrage, et qu'en me despitanl De la laisser je perde le courage.
Que de l'aimer je rougisse de honte, Et toutesfois que je luy sois constant,
64 DiANE.
L'un çé, l'autre delà, chacun à qui mieux mieux; De ses cuisans regrets le ciel il importune, Il resve, il se despite, il maudit sa fortune, Noyant toute espérance au torrent de ses yeux.
S'il s'endort quelquesfois, aggravé de tristesse^ Helas ! par le dormir sa douleur ne prend cesse. Mais plus fort que devant il se sent travailler ; Car au premier sommeil les songes l'espom'antent. Et mille visions à ses yeux se présentent. Qui le font en sursaut rudement éveiller.
Ou si le corps vaincu du travail et du somme Ne se réveille point, et qu'un dormir l'assomme, Le cœur qui n'a repos ne fait (jue soupirer. L'esprit tremble et frémit de la frayeur horrible, L'ame crie et se plaint pour sa douleur terrible, Et les yeux entr'ouvers ne cessent de pleurer.
Le jour est-il venu? sa douleur recommence, Il déteste le bruit, il cherche le silence; La clairté lui desplaist, et la voûte des cieux. Le murmure des eaux, la fraischeur des ombrages, Herbes, rives et fleurs, forests, prez et boccages ; Et ne sçaiuroit rien voir qui contente ses yeux.
Amour, quiconque fût qui te mit de la race De ce débat confus, lourde et pesante masse *, Il parloit sagement et disoit vérité, Car, las ! qui veit jamais confusion si grande Qu'aux misérables Ueux où ton sceptre commande, 'Tousijours rouge de sang, d'ire et de cruauté?
C'est pitié que d'ouïr les estranges merveilles, Les miracles divers, les douleurs nompareilles Et les cris de ses foux travaillez sans repos : L'un dit que l'esprit seul a gaigné sa pensée. L'autre accuse des yeux, l'autre a l'ame insensée Pour des cheveux trop beaux ou de trop doux propos.
L'un sera captivé par une larme feinte, Et à l'autre un beau teint donne mortelle atteinte; L'un transira de firoid, l'autre mourra de chaud; L'un compare aux rochers celle qui le tourmente. L'autre fait de sa dame une lune inconstante ; L'un se plaint d'aimer bas, l'autre d'aimer trop haut.
Ainsi, dans les enfers, les ombres criminelles Se pleignent vainement de leurs paines cruelles Et des tourmens divers qu'il leur fkut supporter ; Mais, las I je croy qu'Amour plus de tourmens a
* Qui conqite l'assimili au chaos.