PHUIPPË HE SPORT ES. XXV
sa mère, Iç duc d'Aigou élait revei^u à. Paris vers la fin du mois dojuia 1575; il y resta, trois mois au milieu des.fôtcs. Dans une de ces réjouissances fut déclamée VAntigone de Sophocle* traduite par Antoine de Baïf. Desportes y glissa une allocutidi en l'honneur du prince, qui dénote sa complaisance sans limiti^ et son extrême finesse. J)ana la corruption profonde du roi de Pologne, il avait entrevu, comme dans Un abîme, un nouveau genre de dépravation, qui, luttant d'abord ^ntre son goût pour les femmes, devait finir par le dominer* 11 affectait déjà de porter les ornements destinés à l'autre sexe, ignoble caprice qu'il porta aux derniers excès quand il fut roi de France. « Le roy, dit l'Estoile» faisoit for^e mascarade où il se ^'ouvoit ordinairement habillé en femme, ouyroit son powrpoint et décou vroit sa gorge, y portant un collier de perles et trois collets de toile, deux à fraise et un renversé, ainsi que les portoient les dames de la cour. »
D'Aubigné, dans son style Crénétiquej peint avec plus de détail les singuliers costumes du roi trés-chrétien et ajoute :
Pour nouveau parement, il porta tout ce jdur Cet habit monstrueux, pareil à son amour; Si, qu'au premier abord, chacun èloit en peine, S'il voyoit un roi femme ou bien un homme reine.
Eh bien 1 croirait-on que Desportes eut l'cxtrémc condescendance de flatter dés ses débuts, et de flatter en public cette révoltante sophistication de l'amour? H compare adroitement le prince avec Achille â Scyros, portant des habits féminins :
Lorsque le preux Achille étoit entre les dames, D'un habit A'minin déguisé finement, Sa douceur agréable, en cet accoutrement, AUumoit dans les cœurs mille amoureuses flammes.
En voyant ses attraits, sa façon naturelle, Les beaux lys de son teint, son parler gracieux, Les roses de sa joue et Téclair de ses yeux, On ne l'estimoit pas autre qu'une pucelle <.
Mais Achille n'était pas seulement beau comme une jeune fille, il était encore vaillant comme un héros. Le duc lui resaemble de tous points : il nous fait voir, dit le poôtc. Mars et Ténus ensemble *.
« Voyez la fin de la pièce, page 456; qu' 1 me soit permis de faire remarquer ce beau vers :
Les roses de sa joue et l'éclair de ses yeux^ s C'est certainement à Desportes que s'attaque d'Aubigné, quand il traîne
JLVI PflILIPPB DBSPOIlT£S.
C*est ainsi que la protection des Valois dégradait les tal Leurs vices conompaient les sources diaplianes de la poés changeaient en poisons ses flots sacrés. Jamais peut-être, d( la Rome impériale, école de dépravation aussi odieuse et ; complète n'infecta la littérature de ses enseignements. Dej tes aurait pu y apprendre le vol et le meurtre aussi bien les voluptés contre nature. Pendant cette courte résident trois mois, que le duc d'Anjou fit à Paris, eut lieu une sc(*i brigandage bien capable de le former, s'il avait eu des dis tions en ce genre.
Le roi de Pologne, avant son départ, voulut marier la teauneuf, sans doute pour se dispenser de l'entretenir di son absence. Il avait, dans cette intention, jeté les yeux su citoyen trés-riche, Duprat de Nantouillet, prévôt de Paris homme honorable se trouva peu flatté du rôle qu'on lui c nait et refusa péremptoirement la belle. Transporté de et le prince résolut d'en tirer vengeance. S'étant concerté Charles IX et le roi de Navarre, qui ftit depuis Henri IV, i voya dire au fier bourgeois qu'ils souperaient chez lui. Les têtes couronnées s'y rendirent en effet, ayant pour escort bande de courtisans, et l'on peut supposer que notre f était du nombre, car il suivait partout le roi de Pologne. "^ le repas, les seigneurs fouillèrent les armoires et les cof Nantouillet, firent main basse sur ses deniers, sur sa v d'argent, lui volèrent plus de cinquante mille li>Tes.
Le lendemain, le premier président alla trouver Gh et lui dit que toute la ville était émue de cette équif tume. Le prince jura qu'il n'y avait point figuré, qq'on vait le soutenir sans calomnie.
— J'en suis charmé, dit le magistrat ; je vais ordc enquête et punir les coupables.
— Non, non, s'écria le prince, ne vous mettez pa de cette affaire : dites seulement à Nantouillet qu'il forte partie, s'il veut demander raison du dommage advenu *.
Voilà comment s'exerçait le droit divin au se* voilà comment on fortifiait le principe d'autorité
les Datieurs des rois sur la claie, dans son effroyable satx
Les Princes : ces vers le désignent clairement :
Qnand d'eux oae Thaïs une Lucrèce est dite Quand ils nonunent Achille un infÂine Therr
< JoKTMl de Benri Hi, par l-Eitoile, t I, p. 61 et «5 Dufresnoy.
PHILIPPE DBSPORTES. IXVK
Pendant que lo duc d'Anjou cherchait à ni^gocici* le mariage de la ChAteauncuf, il portait au cou, devant tout le monde, le portrait de la princesse de Condé; le roi d'ailleurs ne se gênait point pour annoncer publiciuemcnt qu'il ferait tuer le mari. Ce dernier, loiA de fuir la mort, semblait plutôt la chercher : au siège de la Rochelle, il avait montré un courage téméraire, qui annonçait le désir de trouver le repos à six pieds sous le gazon *.
Durant le séjour momentané du nouveau roi de Pologne dans la capitale, Philippe mit sous presse le recueil de ses vers, pour lequel le duc lui avait fait un si riche cadeau. Le privilège est du 28 juillet. Cette première édition, publiée en format in-4*, éclipse par son luxe toutes celles qui virent le jour plus tard. La beauté du papier, le soin de l'exécution, la rendent précieuse : la bibliothèque de l'Arsenal en possède un exemplaire magnifique. L'aspect du livre confirme donc le rapport de Claude Caruier. Cette édition prlnceps a encore cela de curieux qu'elle renferme les œu\TCS capitales de Desportes, sauf un très-petit nombre de morceaux ; il y manque les Amours de Cléonice^ le deuxième livre des Elégies, quelques pièces détacliées; mais on y trouve ses meilleurs sonnets, ses plus belles chansons, ses peintures de la campagne les mieux touchées, son éloquente diatribe contre le mariage. A vingt-sept ans. Desportes avait donc franclii presque toute sa caiTiére poétique.
Du Radier a fait de grands efforts pour découvrir quelles étaient les maltresses chantées par Desportes sous des noms fictifs. La première était indubitablement Diane de Cossé-Rrissac, femme du prince de Mansfeld. Dans cette cour dissolue, on ne tenait plus compte des rangs, comme le prouvent si bien les Dames galantes de Dranlômc, peintre joyeux de désordres inouïs. Desportes d'ailleurs était un homme influent; le bruit courut même qu'il avait pour amie intime la sœur de Henri III, la femme du roi de Navarre, cette Ifai'gucrite que nous avons vue figurer dans une scène très-leste. Pour le rapprocher de la caste nobiliaire, on affectait d'écrire son nom en deux mots. Une liaison avec Diane ne laissait pas d'avoir ses périls. Les Mansfeld étaient des hommes violents et implacables. L'un d'eux, bâtard de leur maison, avait joué un rôle sinistre pendant la guen*e de Trente Ans, et saccagé le nord de la France. Le mari do Diane ne montra pas un caractère plus facile : ayant surpris sa femme avec un autre amant, le comte de Maure, qui avait supplanté
* L'Estoile, même volume, p. 6S et es.
liVl PHILIPPE DBSPOIlTES.
Cest ainsi que la protection des Valois dégradait les Leurs vices conompaient les sources diaplianes de la i changeaient en poisons ses flots sacrés. Jamais peut-êtn la Rome impériale, école de dépravation aussi odieuse complète n*infecta la littérature de ses enseignements, tes aurait pu y apprendre le vol et le meurtre aussi 1 les voluptés contre nature. Pendant cette courte résî( trois mois, que le duc d'Anjou fit à Paris, eut lieu une brigandage bien capable de le former, s'il avait eu des tions en ce genre.
Le roi de Pologne, avant son départ, voulut marier teauneuf, sans doute pour se dispenser de l'entretenu son absence. Il avait, dans cette intention, jeté les yeu: citoyen trés-riche, Duprat de Nantouillet, prévôt de P homme honorable se trouva peu flatté du rôle qu'on 1 naît et refusa péremptoirement la belle. Transporté d le prince résolut d'en tirer vengeance. S'étant conc< Cliaiies IX et le roi de Navarre, qui f^t depuis Henri I voya dire au fier bourgeois qu'ils souperaient chez lui. têtes couronnées s'y rendirent en effet, ayant pour esc bande de courtisans, et l'on peut supposer que notr était du nombre, car il suivait partout le roi de Pologi ^ le repas, les seigneurs fouillèrent les armoires et les c Nantouillet, firent main basse sur ses deniers, sur sa d'argent, lui volèrent plus de cinquante mille li>Tes.
Le lendemain, le premier président alla trouver C et lui dit que toute la ville était émue de cette équi] tume. Le prince jura qu'il n'y avait point figuré, qu'oi vait le soutenir sans calomnie.
— J'en suis charmé, dit le magistrat ; je vais ordo enquête et punir les coupables.
— Non, non, s'écria le prince, ne vous mettez pas de cette affaire : dites seulement à Nantouillet qu'il ' forte partie, s'il veut demander raison du dommage advenu *.
Voilà comment s'exerçait le droit divin au se' voilà conunent on fortifiait le principe d'autorité
les flatieurs des rois sur la claie, dans son effroyable sati
Les Princes : ces vers le désignent clairement :
Qnand d'eux une Thaïs une Lucrèce est dit< Quand ils nomment Achille un infÂine Thers'
« Journal ie Herni m, par l'Estoile, t I, p. 61 et 6f DufresDoy.
PHILIPPE DB8P0KTBS. tint
Pendant que le duc d'Anjou cherchait à négocier le mariage de la ChAtcauncuf, il portait au cou, devant tout le inonde, le portrait de la princesse de Condé; le roi d'ailleurs ne se gênait point pour annoncer publiqueuicnt qu'il ferait tuer le mari. Ce dernier, loiA de fuir la mort, semblait plutôt la chercher : au siège de la Rochelle, il avait montré un courage téméraire, qui annonçait le désir de trouver le repos à six pieds sous le gazon *.
Durant le séjour momentané du nouveau roi de Pologne dans la capitale, Philippe mit sous presse le recueil de ses vers, pour lequel le duc lui avait fait un si riche cadeau. Le privilège est du 28 juillet. Cette première édition, publiée en format in-4«, éclipse par son 'luxe toutes celles qui virent le jour plus tard. La beauté du papier, le soin de l'exécution, la rendent précieuse : la bibliothèque de l'Arsenal en possède un exemplaire magni' fique. L'aspect du livre confirme donc le rapport de Claude Garnier. Cette édition princcps a encore cela de curieux qu'elle renferme les œuvres capitales de Desportes, sauf un très-petit nombre de morceaux ; il y manque les Amours de Cléonice, le deuxième livre des Elégies, quelques pièces détachées; mais on y ti'ouve ses meilleurs sonnets, ses plus belles chansons, ses pointures de la campagne les mieux touchées, son éloquente diatribe contre le mariage. A vingt-sept ans. Desportes avait donc ft'anchi presque toute sa carrière poétique.
Du Radier a fait de grands efforts pour découvrir quelles étaient les maîtresses chantées par Desportes sous des noms fictifs. La première était indubitablement Diane de Cossé-Brissac, femme du prince de Mansfeld. Dans cette cour dissolue, on ne tenait plus compte des rangs, comme le prouvent si bien les Dames galantes de Brantôme, peintre joyeux de désordres inouïs. Dcsporlcs d'ailleurs était un homme influent ; le bruit courut même qu'il avait pour amie intime la sœur de Henri III, la femme du roi de Navarre, cette Mai'gucrite que nous avons vue figurer dans une scène très-leste. Pour le rapprocher de la caste nobiliaire, on affectait d'écrire son nom en deux mots. Une liaison avec Diane ne laissait pas d'avoir ses périls. Les Mansfeld étaient des hommes violents et implacables. L'un d'eux, bâtard de leur maison, avait joué un rôle sinistre pendant la guen-e de Trente Ans, et saccagé le nord de la France. Le mari de Diane ne montra pas un caractère plus facile : ayant surpris sa femme avec un autre amant, le comte de Maure, qui avait supplanté
* L'Estoile, même volume, p. 6S et es.
!ULVUI PHILIPPE DëSPOUTES.
Desportes, il Jes tua l'un et l'autre dans un accvs de fureui Le poète rima l'épi laphe de la volage et ckarroantc victin mais sans faire allusion à son genre de mort. U gémit en oui sur sa fin tragique dans une pièce de cent trente^ix vers *.
Les deux livres des Amours de Diane, au surplus, ne renfermi pas uniquement les sonnets, chansofis, allégories, complain et dialogues adressés à rinconséquentc et malheureuse pr cesse. L'auteur y a éAÎdemment inséré une foule de morcea composés pour Charles IX et le duc d'Anjou, suivant un dé bien naturel aux écrivains de réunir leurs travaux épars.
Le sonnet A mademohel le Jeanne de lirîMac se trouve dans ce édition et à la suite on lit des stances, que les imprimeurs ont séparées depuis, mais qui lui servent de commentaires. El débutent ainsi :
Lorsque j'écris ces vers, il ne faut que l'on pense Que, Irop audacieux, je n'aye connoissance Et de votre grandeur et de ma qualité; Car je jure vos yeux et leur puissance sainte, Que je garde en ceci le respect et la crainte. Dont il frut révérer une divinilë.
Je veux bien croire à l'humble adoration du poêle, mais deux morceaux n'en prouvent pas moins qu'il courtisait une rente de Diane, pendant que celle-ci agréait ses hommag< l'enivrait de caresses.
Du Radier forme des conjectures assex vagues sur la se» maîtresse chantée par Desportes. U croit que c'était HéU Surgéres, la même que Ronsard a si hautement célébrée. C le sonnet dont il s'autorise termine les Amourt de Cl il ne peut se rapporter qu'à cette dernière. Aussi le ci dans son incertitude, parait-il encore disposé à voir en e polyte Rouchard, vicomtesse d'Aubeterre, nièce de Rran alliée à la maison de Vivonne; mais il n'appuie d'aucuni cette nouvelle hypothèse. Or des indications précises, d même, auraient seules de l'intérêt, en éclairant la bi de Desportes, en nous initiant aux nuBurs de la cour, f revivre pour nous ces aimables créatures, qui se sot longtemps évanouies dans la région des ftmtômes.
Desportes se plaint souvent des rigueurs ou des infld éprouve. Sa figure contribuait sans le moindre douti fortunes amoureuses. U n'avait pas la beauté qui séc
* Du Radier, loc. cit.
s Voyez â Ja iin du volume, p. 4S4.
PDILII'PE DESPORTES. XXIX
chaine les cœnrs. Sur rétlition de 16H, publiée par son frère, on voit son buste, que couronnent Apollon et Vénus. Il a l'œil brillant, le front vaste et régulier : tout le visage respire l'attention et le jugement. Mais le nez est volumineux, enflé par le bout comme une massue; une large bouche conlinc à de lourdes mâchoires; le cou peu développé met la tôle trop prés des épaules- Le voluptueux rimeur porte un grand collet de toile rabattu, un pourpoint serré, avec de nombreux boulons, et une pelisse garnie de fourrure, que termine par le haut une sorte de pa« latine *.
Cependant Charles IX jugeait que le roi de Pologne différait trop longtemps son départ. Le monarque malgré lui dut se résoudre à quitter la France et la princesse de Condé. Il cliargea Desportes de mettre en vers ses adieux à l'une et à l'autre *. Le 28 septembre 1573, il commença enfin son voyage, emmenant avec lui le poète. Des proscrits n'abandonnent pas plus péniblement le sol natal. Cet exil émut d'ailleurs toute la littérature : les écrivains perdaient un protecteur puissant, affable, qui aimait à rendre service. Ce fut un concours de lamentations. Germain Vaillant de la Guesle, Jean Daurat, Antoine Baîf, déflorèrent en latin son absence, dont on ne prévoyait pas la courte durée.
La vue de la Pologne et les mœurs des Polonais ne diminuèrent point l'affliction des voyageurs. Ces grandes plaines désertes, blanchies par la neige et tourmentées par les vents, ces cabanes enfumées où des rustres vivaient péle-mélc avec les bestiaux, la turbulence perpétuelle des hautes classes, la grossièreté des manières, une i\Tognerie prodigieuse, des fanfaronnades interminables, un babil que rien ne lassait, leur causèrent un pénible étonnemént. La corruption d'un peuple à demi barbare choquait leur dépravation raffinée. Ils tournaient sans cesse les yeux vers la cour de France. Pour ne pas s'occuper des affaires de son royaume, le prince feignait d'être malade'. 11 écrivait à Marie de Clèves des lettres passionnées « avec le sang qu'il tiroit do son doigt, » nous apprend l'historien Mathieu. Mais ces violents témoignages d'amour ne lui suffisant point encore, il faisait rimer par Desportes une complainte sur les abattements, les tristesses, les désespoirs qu'il éprouvait loin
* Voyez, au commencement de l'édition actuelle, le nrontispice cfc 1611, reproduit avec la dernière exactitude par MM. David et Varin,
s Voyez p. 408, la Complainte pour monseigneur le duc d'Ai\jou, éleu roy de Polof^ie, lorsqu'il partit de Franctf.
> Henri Martin, HUtoire de France, t. IX.
XXVUl PIIILIPPB DËSPOUTES.
Desportes, il Jes tua run et l'autre dans un acct^ de fureur '. Le poète rima Tépilaphe de la volage et charmante victime, mais sans fkire allusion à son genre de mort. II gémit en outre sur sa fin tragique dans une pièce de cent trente-six vers •.
Les deux livres des Amours de Dimie^ au surplus, ne renferment pas uniquement les sonnets, chansofis, allégories, complaintes et dialogues adressés à l'inconséquente et malheureuse princesse. L*auteur y a évidemment inséré une foule de morceaux composés pour Charles IX et le duc d'Anjou, suivant un désir bien naturel aux écrivains de réunir leui*s travaux épars.
Le sonnet A mademoi'irl le Jeanne de Brissac se trouve dans cette édition et à la suite on lit des stances, que les imprimeurs en ont séparées depuis, mais qui lui servent de commentaires. Elles débutent ainsi :
Lorsque j'écris ces vers, il ne Tant que l'on pense Que, trop audacieux, je n'aye connoissance El dQ votre grandeur et de ma qualité; Car je jure vos yeux et leur puissance sainte, Que je garde en ceci le respect et la crainte, DoiA il ûiut révérer une divinilê.
Je veux bien croire à l'himible adoration du poêle, mais ce; deux morceaux n'en prouvent pas moins qu'il courlisail une pa rente de Diane, pendant que celle-ci agréait ses hommages < l'enivrait de caresses.
Du Radier forme des conjectures assex vagues sur la secon< maîtresse chantée par Desportes. Il croit que c'était Hélène Surgères, la même que Ronsard a si hautement célébrée. Com le sonnet dont il s'autorise termine les Amours de Cléon il ne peut se rapporter qu'à cette dernière. Aussi le critir dans son incertitude, parait-il encore disposé à voir en elle I polyte Bouchard, vicomtesse d'Aubeterre, nièce de Brantôro alliée â la maison de Vivonne; mais il n'appuie d'aucune pr cette nouvelle hypothèse. Or des indications précises, déta même, auraient seules de l'intérêt, en éclairant la biogr de Desportes, en nous initiant aux mœurs de la cour, en f revivre pour nous ces aimables créatures, qui se sont longtemps évanouies dans la région des fuitômes.
Desportes se plaint souvent des rigueurs ou des infldél éprouve. Sa figure contribuait sans le moindre doute fortunes amoureuses. U n'avait pas la beauté qui sédv
« Du Radier, tof. rit,
s Voyez à Ja lin du volume, p. 484.
PHlLlfPE DESI'ORTES. XXIX
cliainc les cœnrs. Sur réilitlon de 1611, publiée par son frère, on voit son buste, que couronnent Apollon et Vénus. 11 a l'œil brillant, le front vaste et régulier : tout le visage respire l'attention et le jugement. Mais le nez est volumineux, enflé par le bout comme une massue; une large bouche conCnc à de lourdes mâchoires; le cou peu développé met la tête trop prés des épaules* Le voluptueux rimeur porte un grand collet de toile rabattu, un pourpoint serré, avec de nombreux boutons, et une pelisse garnie de fourrure, que termine par le haut une sorte de palatine *.
Cependant Charles IX jugeait que le roi de Pologne différait trop longtemps son départ. Le monarque malgré lui dut se résoudre à quitter la France et la princesse de Condé. 11 chargea Desportes de mettre en vers ses adieux à l'une et à l'autre *. Le 28 septembre 1573, il commença enfin son voyage, emmenant avec lui le poète. Des proscrits n'abandonnent pas plus péniblement le sol natal. Cet exil émut d'ailleurs toute la littérature: les écrivains perdaient un protecteur puissant, affable, qui aimait à rendre service. Ce fut un concours de lamentations. Germain Vaillant de la Guesle, Jean Daurat, Antoine Baïf, déplorèrent en latin son absence, dont on ne prévoyait pas la courte durée.
La vue de la Pologne et les mœurs des Polonais ne diminuèrent point l'affliction des voyageurs. Ces grandes plaines désertes, blanchies par la neige et tourmentées par les vents, ces cabanes enfumées où des rustres vivaient pôle-méle avec les bestiaux, la turbulence perpétuelle des hautes classes, la grossièreté des manières, une i>Tognerie prodigieuse, des fanferonnades interminables, un babil que rien ne lassait, leur causèrent un pénible étonnemént. La corruption d'un peuple à demi barbare choquait leur dépravation raffinée. Ils tournaient sans cesse les yeux vers la cour de France. Pour ne pas s'occuper des affaires de son royaume, le prince feignait d'être malade*. Il écrivait à Marie de Cléves des lettres passionnées « avec le sang qu'il tiroit de son doigt, » nous apprend l'historien Ma» thieu. Mais ces violents témoignages d'amour ne lui suffisant point encore, il faisait rimer par Desportes une complainte sur les abattements, les tristesses, les désespoirs qu'il éprouvait loin
* Voyez, au commencement de l'édition nctuelle, le fVontispice do 1611, reproduit avec la dernière exactitude par MM. David et Varin.
< Voyez p. 40)t, la Goiiiplainto pour monseigneur le duc d'Anjou, éleu roy de Pologne, lorsqu'il partit de Franctt*
9 Henri Martin, UUtoire de France, t. IX.
IXX PHILIPPE DESPORTBS.
de sa belle. A ses regrets, à ses tendres souTenirs, se mêlait quelque pe« de jalousie et d'inquiétude '.
iprès neuf mois de st'jour, le poète en eut assex. 11 obtint la peiinission de retourner dans sa patrie; mais, avant de quitter la Pologne, il lui lança des adieux foudroyants. Inspirée par la colère, cette diatribe est un de ses meilleurs opuscules. C'est même un des morceaux les plus achevés qu'ait prodtiits le sei* zième siècle : il a, sous le rapport des idées, comme sous le rapport du style, une allure toute moderne '. Le retour de Desportes fut une fête pour les savants et rimeurs, qui puisaient dans sa bourse et protitaient de son crédit. Jean Daurat écrivit en latin deux chants de triomphe '.
Il venait seulement de partir, lorsqu'un courrier apporta la nouvelle inattendue que Charles IX était mort le 30 mai 1574 K La couronne, dés lors, passait sur la tète de son frère, le duc d'Anjou. Le roi de Pologne s'apprêta donc à regagner son pays; mais il ne voulait pas y rentrer les mains vides. Aussi mit-il dans sa valise pour trois cent mille écus de pierreries, souvenirs précieux qu'il choisissait parmi les diamants de la couronne. Le tour exécuté, il partit à cheval, pendant la nuit du 16 au 17 juin, escorté seulement de sept ou huit compagnons : ils flren vingt lieues d'une seule traite, poursuivis par une troupe d cavaliers qui ne leur permettait point de ralentir leur cours lis eurent le bonheur d'atteindre la Moravie et de mettre le' proie en sûreté au delà des frontières autrichiennes. Noble éi sion pour un prince qui portait alors deux couronnes! Les * lonais se décidèrent sans peine à proclamer sa déchéance.
Une fois à l'abri des poursuites, le prince traversa lentei l'Allemagne et l'Italie du Nord; le 5 du mois de septembre lement, il rentrait en France par le Dauphiné. Les amis et mensaux de Desportes attribuaient son retour aux chai poète : comme la lyre d'Orphée mettait en mouvem pierres et attirait les animaux sauvages, ils prétenda; les accents du barde moderne avaient évoqué le roi de Les diamants cachés dans sa valise, c'étaient des dons portait pour lui et pour les siens. Le littérateur offi
* Le mot de Mwie, placé dans la neuvième strophe, prouve ceau avait pour ol^el là princesse de Condé.
* Voyez p. kU.
s Voyez p. 491 et 491.
* La dernière strophe de VAiUu à la Pologne prouve qi rarrivèe de Festafette, qui eut lieu le 13 ou le U juin, donc pas resté tout à fait neuf mois hors de too pays.
PHILIPPE DE8P0HTBS. XXXt
selon toute justice, en obtenir la meilleure part *. Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'en montant sur le trône il allait, pour ainsi dire, faire asseoir sur les marches son poète favori. Le gracieux rimeur devint un homme considérable; sa fortune, qui jusqu'alors avait brillé comme une étoile, mais comme une étoile secondaire, dans le ciel de la cour, resplendit aussitôt parmi les astres de première grandeur. Est-ce alors qu'il refusa la place de secrétaire des commandements? Je serais tente de le croire : il se réservait pour des fonctions plus intimes. Gomme tous les poètes d'ailleurs, il fuyait les tâches trop lourdes, les occupations trop assidues*.
Henri 111, ayant perdu beaucoup de temps dans le midi de la France, ne revit pas la princ^se de Gondé, qui mourut en couches, le 30 octobre 1574. Son amour était parvenu à un point d'exaltation^ qui lui donnait l'air d'une tendresse véritable. Il voulait faire casser le mariage de la belle adultère, pour lui offrir la couronne. Sa douleur s'exprima d'une façon étrange : il parut quelques jours en public tout couvert de petites tètes de mort brodées sur ses habits : on en voyait même sur les cordons de ses souliers '. Le cardinal de Bourbon l'ayant invité à un festin, dans l'abbaye où reposait le corps de la jeune femme, le prince déclara qu'il lui serait impossible d'y entrer, si on n'éloignait ces témoignages d'un bonheur trop tôt disparu *.
Le 15 février suivant néanmoins, il épousait Louise de Lorraine, fille du comte de Yaudemont.
Mademoiselle de Ghûteauneuf le disputa quelque temps à la nouvelle reine. Une fois encore il essaya de la marier; mais, l'ayant o£ferte au comte de Briennc, cadet de la maison de Luxembourg, le fier seigneur regarda cette proposition comme un outrage, et, plutôt que de subir une alliance dégradante, il quitta la cour . Les faiblesses du prince continuèrent : mais un jour la favorite osa braver la reine dans un bal; Catherine de
* Magna visa referens sibi prœmia parta suisque,
Ipse duplex regnum, duplicem sua turba favorem. Hos inier primum tibi Musa (idelis honorem Jure dédit, sibi quem non a>mulus occupet alter. Jo. Auratus, poetaregius.
* cr Baroque bac ambitiosa tempestate spret» potestatis exemple, primo amplissimam notarii sacrarum jussionum dignitalem, deinde Burdigalensem Archiepiscopatum recusavit. » Epitaphe de Desportes, par Thibaut son frère.
> Henri Kartio, t. IX, p. 410;— Hathieu, p. 406.
* L'Bstoile, Jwrtml 4e BmH II/.
IXX PHILIPPE DESP0RTB8.
de sa belle. A ses regrets, à ses tendres souvenirs, se m^ quelque pe« de jalousie et d'inquiétude '.
iprés neuf mois de st'jour, le poète en eut assex. 11 obtii: pennjssion de retourner dans sa patrie; nnais, avant de qui la Pologne, il lui lança des adieux foudroyants, inspirée ps colère, cette diatribe est un de ses meilleurs opuscules. ( même un des morceaux les plus achevés qu'ait prodtiits le zième siècle : ii a, sous le rapport des idées, comme sou rapport du style, une allure toute moderne *. Le retour de portes fut une fête pour les savants et rimeurs, qui puisa dans sa bourse et protitaient de son crédit. Jean Daurat éc en latin deux chants de triomphe '.
Il venait seulement de partir, lorsqu'un courrier apport nouvelle inattendue que Charles II était mort le 30 mai 15 La couronne, dés lors, passait sur la tète de son frère, le d'Anjou. Le roi de Pologne s'apprêta donc à regagner son p mais il ne voulait pas y rentrer les mains vides. Aussi m dans sa valise pour trois cent mille écus de pierreries, souv précieux qu'il choisissait parmi les diamants de la couro Le tour exécuté, il partit à cheval, pendant la nuit du 16 a juin, escorté seulement de sept ou huit compagnons : ils f vingt lieues d'une seule traite, poursuivis par une trour cavaliers qui ne leur permettait point de ralentir leur lis eurent le bonheur d'atteindre la Moravie et de metti proie en sûreté au delà des frontières autrichiennes. Nob sion pour un prince qui portait alors deux couronnes! louais se décidèrent sans peine à proclamer sa déchéanr
Une fois à l'abri des poursuites, le prince traversa l€ TAllemagne et l'Italie du Nord; le 5 du mois de septen lement, il rentrait en France par le Dauphiné. Les am mensaux de Desportes attribuaient son retour aux poète : comme la lyre d'Orphée mettait en mou^ pierres et attirait les animaux sauvages, ils prèten les accents du barde moderne avaient évoqué le roi Les diamants cachés dans sa valise, c'étaient des d'^' portait pour lui et pour les siens. Le littérateur
* Le mot de Mwie, placé dans la neuvième strophe, pro) ceau avùt pour ol^et là princesse de Coadé.
* Voyez p. 4SV.
s Voyez p. 491 et 491.
* La dernière strophe de V Adieu à la Pologne prouve ç l'arriTèe de Festafette, qui eut lieu le 13 ou le 14 jiû donc pas resté tout k fait neuf mois hors de too pays.
PHILIPPE DE8P0HTBS. XXXt
selon toute justice, en obtenir la meilleure part '. Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'en montant sur le trône il allait, pour ainsi dire, faire asseoir sur les marches son poêle favori. Le gracieux rimeur devint un homme considérable; sa fortune, qui jusqu'alors avait brillé comme une étoile, mais comme une étoile secondaire, dans le ciel de la cour, resplendit aussitôt parmi les astres de première grandeur. Est-ce alors qu'il refusa la place de secrétaire des commandements? Je serais tenté de le croire : il se réservait pour des fonctions plus intimes. Comme tous les poètes d'ailleurs, il fuyait les tâches trop lourdes, les occupations trop assidues*.
Henri III, ayant perdu beaucoup de temps dans le midi de la France, ne revit pas la princesse de Condé, qui mourut en couches, le 30 octobre 1574. Son amour était parvenu à un point d'exaltation^ qui lui donnait l'air d'une tendresse véritable. Il Youlait faire casser le mariage de la belle adultère, pour lui otfrir la couronne. Sa douleur s'exprima d'une façon étrange : il parut quelques jours en public tout couvert de petites têtes de mort brodées sur ses habits : on en voyait même sur les cordons de ses souliers '. Le cardinal de Bourbon l'ayant invité à un festin, dans l'abbaye où reposait le corps de la jeune femme, le prince déclara qu'il lui serait impossible d'y entrer, si on n'éloignait ces témoignages d'un bonheur trop tôt disparu *.
Le 15 février suivant néanmoins, il épousait Louise de Lorraine, fille du comte de Yaudemont.
Mademoiselle de Ghûteauneuf le disputa quelque temps à la nouvelle reine. Une fois encore il essaya de la marier; mais, rayant offerte au comte de Briennc, cadet de la maison de Luxembourg, le fier seigneur regarda cette proposition comme un outrage, et, plutôt que de subir une alliance dégradante, il quitta la cour . Les faiblesses du prince continuèrent : mais un jour la favorite osa braver la reine dans un bal; Catherine de
* Magna visa referens sibi praemia parla suisque,
Ipse duplex regnum, dublicem sua turba favorem. Hos inier primum tibi Musa (idelis konorem iwe dédit, sibi quem non xmulus occup«t alter.
Jo. Auratus, poelaregius.
* cr Baroque bac ambitiosa tempestate spret» poteslatis exemplo, primo ampUssimam notarii sacrarum jussionum dignitalem, deinde Burdigalensem Archiepiscopatum recusavit. » Epitaphe de Desportes, par Thibaut son frère.
> Henri Karl in, t. IX, p. 410;— Hathieu, p. 406.
* LnBstoile, Jourml 4e MenH UL
PHILIPPE DESPORTES. XXXIII
^A\eY à son.indolencc uno action énergique, pour lui arracher 1q ■<çouvoir par des moyens détournés. Une réunion des étals géiié- Taux lui parut indispensable : convoqués à Blois, ils furent ouverts le C décembre 1576. Desportes avait suivi le prince, auquel il servait peut-être de secrétaire particulier, comme précédemment au marquis de Villeroy.
En mémo temps que lui était arrivé un jeune homme de vingt ans, qui allait, avec son aide, faire dans le monde un chemin rapide. Le comte de Matignon, député aux états généraux et gouverneur de la basse Normandie, où résidait la famille du débutant, l'avait amené pour le présenter au roi comme une merveille de la nature. Ce n'était rien moins que Davy du Perron, le. futur cardinal. 11 montrait une intelligence si précoce, il avait déjà tant de savoir, que chfacun l'admirait. Le comte en parla au prince, qui voulut le voir. La réception eut lieu pendant le diner. On adressa au jeune homme plusieurs questions sur diverses matières sérieuses, et ses réponses nettes, promptes, spirituelles, émerveillèrent les courtisans. Quelques-uns essayèrent de l'embarrasser; mais il se lira .si bien d'affaire, que l'étonnemenl redoubla. Les auditeurs furent unanimes pour le déclarer un prodige.
Desportes lui lêmoigna une bienveillance toute particulière. Touchard, abbé de Bellozane, et Joyeuse, un des mignons du roi, lui firent aussi l'accueil lé plus gracieux. Mais un obstacle essentiel empêchait qu'on lui accordât de sérieuses faveurs. Du Perron professait le calvinisme, pour lequel ses parents avaient souffert les persécutions et l'exil. Étant allé à Paris, après la clôture des états généraux, il y obtint de grands succès en prononçant des discours publics. Cette vaine gloire cependant ne lui procurait pas le moindre avantage. .Aussi Desportes voulut-il avoir un entretien avec lui.
« Qu'espérez-vous, lui dit-il, de ces applaudissements qui flattent vos oreilles? N'ambitionnez-vous rien autre chose qu'une futile renommée? Vous êtes jeune, vous avez besoin de faire fortune, et vous n'y parviendrez pas, si vous n'abjurez votre croyance. Moi-même, malgré toute mon affection pour vous, je n'oserais soutenir un scliisinatique. Laissez donc là une opinion dangereyse, qui vous éloigne de la prospérité. »
Ces observations firent réfléchir le jeune Normand. 11 lut, diton, des livres de controverse, et un beau jour il vint déclarer au poêt^courtisan que la lumière s'était faite dans son âme, qu'il voyait son erreur et était prêt à renier la foi de ses pères. La cérémonie eut lieu quelque temps après; pouvant dès
XXXIV PHILIPPE DE8P0RTES
lo!-s le protéger sans se comproraetlre, Philippe Desportes le recommanda chaudement au souverain. H n'eut d*a1>ord d'autre fonction que de distraire le prince. Mais, ayant su obtenir ses bonnes grâces, il fut nommé son lecteur ofiicifl, avec douze cents écus de pension.
Un changement s'était opéré dans notre auteur lui-même, depuis qu'il avait trente ans révolus. Au tumulte, aux orages de l'amour succédaient chez lui les préoccupations de la politique et de l'intérêt, ou, pour mieux dire, ces louches visiteuses, qui, reléguées au second plan, n'avaient encore osé sortir de l'ombre, vinrent se poster à sa droite et à sa gauche, comme d'aWdes et mornes conseillères. Desportes nous a expliqué cette métamorphose, dans un sonnet que nous devons reproduire, comme faisant partie essentielle de sa biographie.
CetU fureur d'amour, de raison la maîtresse, ATengte, impatiente et quon ne peut cacher, Veiller, pleurer, jurer, s'apaiser, se fâcher, Letlreis, faveurs, regards, ce sont tours de jeunesse.
J'en ai fait le voyage, et faut que je confesse Que jamais jeune cœur ne se vit mieux toucher. Et n'eusse jamais cru qu'on me pût arracher L'aiguiUon qui, dix ans, m'a tourmenté sans cessa. •
Mais six Itistres si tdt n'ont mon âge borné, Que du chemin passé je me suis détourné, Tout honteux que si tard j'aie été variable;
El dis, quand de quelqu'une à tort je suis repris : «Qu'amour à l'homme m::r n'est que perte et mépris. Au lieu que sa folie au jeune est profitable.»
Mais, si les passions de Desportes se calmaient avant 1* celles de Henri III prenaient, au contraire, une odieuse ir site. Avec l'admiration des anciens, leurs révoltantes débat semblaient avoir pris possession de la cour. Les sieurs d'O Yillequier présidaient à ces impures saturnales, pourvoyai roi de sigets des deux sexes. Eux-mêmes partageaient les infâmes du prince. Pour s'y livrer sans obstacles et sa moins, Henri Ul avait acheté une maison de campagne U OUainville prés d'Arpa^on '. C'était son parc aux cerfs, o tirait les jeunas gens que distinguaient leurs avantage
* Le monarque y bâtit m4me un château : il avait acheté la mr mille livres, du trésorier Naoa. Voyez l'EstoUe, la ùmfimim ^
PHILIPPE DESPORTBS. XXXV
rieurs et surtout leur grâce féminine. D'Aubigné peint ces bontcux caprices en t^mes brûlants comme un fer chaud :
Si bien qu'à la royale il vole des enf:<nts,
Pour s'échaufTer sur eux à la fleur de leurs ans,
Incilant son amour, autre que naturelle,
Aux uns par la beauté et par la grâce belle,
Autres par l'entregent, autres par la valeur;
Et la vertu au vice hàto ce lâche cœur.
On a des noms nouveaux et de nouvelles formes
Pour croître et déguiser ces pnsse-temps énormes * .
Et le poëte, continuant sa description en termes que nous ne pouvons reproduire, atteste qu'on employait, pour corrorapi*e les jeunes victimes, les promesses, les menaces, les dons et la violence. Imitant même la démence de Néron, le prince épousa plusieurs de ses favoris, entre autres Quélus et le Grand de Bellegarde; les contrats furent signés de son propre sang et du sang d'O, qui assistait comme témoin. Dans son cabinet, à Paris, plusieurs femmes succombèrent à ses attentats, que d'ignobles circonstances aggravaient encore. Le meurtre d'ailleurs se mêlait au libertinage, le crime assaisonnait la volupté.
En 1577, à Poitiers, dans le château royal, une scène tragique rappela les forfaits des empereurs romains. La dame de Yillequier ayant médit du prince en public, ou môme, suivant l'Estoile, lui ayant refusé ses faveurs, quoique du reste elle n'en fût point avare, et que son mari, comme tant d'autres à cette époque, ne blâmât point ses mœurs licencieuses, sa mort fut résolue entre le digne personnage et son auguste maître. Un jour donc, Villequier entre chez elle, au moment qu'elle sortait de son lit et qu'une de ses caméristes lui tenait le miroir pour l'aider à se fHscr. 11 lui reproche ses excès, l'accuse d'avoir voulu l'empoisonner, de concert avec un amant, puis se jette sur elle, quoiqu'elle fût enceinte, et la poignarde. Quand on examina le corps, on trouva qu'elle était grosse de deux enfants. Nulle poursuite ne fut exercée contre le scélérat : il obtint même son pardon avec une facilité qui rendit évidente la secrète approbation du roi. Peu de temps après, en lâ79, llenri le nomma gouverneur de Paris et de l'ile-de-France.
Un manuscrit de la Bibliothèque impériale * prétend que Desportes aida le souverain dans une une bonne part e de ses galai^
< Les TragUtues^ par d'Aubigné, p. 102, édition Lalanne. • 4»eciole» Urée» de la bouche de divers grands personnages et notamment de M* le chemeelierdn Voir, recueil de Dupuy, volume 661.
XXXn PHILIPPE DKSPORTES.
teries» Cette imputation d'an auteur anonyir.e ne n une pleine confiance. Mais> s'il est douteux que le po directement les plaisirs du prince, il est positif que i libertinage contre nature ne lui inspirait ni colèi goût. Ses poèmes ne laissent, à cet égard, aucmie in Nous l'avons déjà vu tlatter la coquetterie hermapl roi très-chrétien. Le duel célèbre, où périrent Quélus ron, lui donna lieu de manifester publiquement son ei dulgence pour les goûts ténébreux de son seigneur L'élégie intitulée : Aventwe seconde : Cléophon *, noi en phrases poétiques cette lutte sanglante.
Le % avril 1578, Quélus, mignon du roi, et le jeuni gnes, appartenant à la faction des Guises, ayant eu débat dans la cour du Louvre, prirent rendez-vous p< demain matin. A cinq heures, ils se trouvèrent sur aux chevaux, qui occupait le terrain actuel de la PU Quélus était accompagné de Maogiron et de Livarot gaes avait amené au combat deux ligueurs, ftiberaci berg. Us en vinrent aux mains avec tant de fureur, q ron et Schomberg restèrent morts sur le champ d< Riberac traina jusqu'au lendemain; Livai-ot demeui raaines couché; l'irascible Quélus, premier auleui reçut dix-neuf coups; d'Entragues, - le plus heurev quitte pour une égratignure. On transporta Quélus d de Boissy, peu distant du lieu fatal. Le malheure trente-trois jours. Le roi ne quittait pas sa chambre; le panser, il le servait de ses propres mains. Écoi portes:
Ce gi-and roy le console, el, d'un plaisant langage, Toile de son ennui, lui remet le courage, Voit de ses coups divers sonder la profondeur, El, pour le secourir, met au loin sa grandeur.
Nul divertissement sa douleur ne déçoit; Des yeux ni de l'esprit le somme il ne reçoit (Tant cet ennui le point), donne, promet et prie, ÎTestime rioi trop cher pour racheter sa vie : lyautuur de son cbevet Ù ne se peut bouger. Et de sa blanche main il lui donne à manger.
Il avait fait tendre des chaînes dans la grande rue Saii de peur que le bruit des charrettes ne l'importunât ei
< Dans quelques éditions de Desportes, dans ceUe de 1187 an a mis cette avtHUare h première; c'est une erreur évidante.
v^ PHILIPPE DESPORTES. XXXVII
nuisible. Au pauvre moribond, il promettait cent mille écus; aux chirurgiens, cent mille francs s'ils le sauvaient. Hais, après avoir langui trente-trois jours, il expira sous les yeux du prince. « n mourut, dit l'Estoile, ayant toujours en bouche ces mots, môme en Ire ses derniers soupirs, qu'il jetait avec grande force et grand regret : — Ah ! mon roy ! mon roy ! — sans parler autrement de Dieu ni de sa mère. »
Le prince baisa les joues glacées des deux mignons, fit couper leurs blondes chevelures pour les garder; il ôta de sa propre main les pendants d'oreille qu'il avait donnés et attachés lui-même à Quélus. On exposa leurs corps sur des lits de parade, et toute la cour eut ordre d'assister A leurs funérailles. Le prince s'enferma pendant plusieurs jours, permit qu'on lui adressât des consolations, comme s'il avait perdu sa mère ou sa femme. De splendides tombeaux, élevés dans l'église Saint- Paul, reçurent les défunts, tombeaux ornés de statues, détruits plus tard par les ligueurs. Ronsard, Desportes et Amadis Janmyn* furent chargés d'exprimer en vers le deuil du roi. Outre le morceau dont nous avons parlé tout à l'heure. Desportes en écrivit trois autres qui offrent tous les caractères d'une galanterie équivoque. Le poète loue ces jeunes gens comme on louerait des femmes : ce sont les termes, les images que l'on emploie ordinairement pour peindre un amour licite. On attribue à Desportes l'invention ou la naturalisation dans notre langue du mot pudeur; il faut convenir que ce mot charmant a eu là un singulier patron.
Peu de temps après, le 21 juillet de la même année, Saint- Hégrin, autre mignon du roi, qui avait séduit la duchesse de Guise, ayant été assassiné, par l'ordre du mari, au jnoment où il quittait le Louvre, le prince désira que son poète officiel lui rimât une prière pour ces trois victimes bien-aimées. Il la fit écrire dans son livre d'heures, après l'office des morts.
Donne que les esprits de ceux que je souspire, N'esprouvent point, Seigneur, ta justice et ton ire; Fay leur p;«rt en ta gloire, ainsi qu'à tes esleus ; Cancelle leurs péchés et leurs folles jeunesses. Et reçoy, s'il te plaist, en sûiTsnt tes promesses. En ton sein Hangiron, Saint-Mesgrin et Quelus *.
i Voyez les Tingt-quatre sonnets de celui-ci dans le Journal de Benrillh par l'Estoile.
« Trois ans auparavant, Desportes avait chanté un autre mignon de Henri UI, Louis du Gast, que le duc d'Alençon et Marguerite de Navarre ■▼aient foit assassiner le Si octobre 1575.
nxnil PHILIPPB 0ESP0BTI8.
Ainsi le prince unissait une piété apparente au 1 pins immonde; il demandait à Dieu les gloires de s radis pour d'effirontés Ganymédes. L'ardent catboUt pal instigateur de la Saint-Barthélémy, proCmait s« mystères de cette religion qu'il avait voulu faire t le meurtre. Le passé, il faut bien le reconnaître, a : de tristes protecteurs. Ces hommes corrompus, nent la cause de la m<Hrt, semblent porter &k eux-i tréfàction des cadavres. N'étaitpce pas du sein d'un< d^ravation que les empereurs romains calomniai entaient les apôtres de TÉvangile? Vous voyei qui étalaient an grand jour les modernes champions du i dix-huitième siècle nous a montré tous les vieux p( fée dans la boue, avant que la révolution les couvr feogeurs, purifiât la société de son déluge expi quand les chefii de la routine, les conservateurs -princts des ténèbres succombent enfin sous le poi son et de l'équité, leur chute inspire une joie sa Leur caractère étant aussi vil que leur intelligenc saUe, que pourrait-on regretter ext eux ? Leurs se] tfinfects charniers dont on s'éloigne avec dégoût, t pieuses fleurs de l'attendrissement et du souvenir p tombes des héros, des penseurs et des justes.
La mort des trois mignons ne porta aucun pr^n( tane de leur complaisant panégyriste. Anne, vicomt et la Valette, tous deux issus de grandes familles, oérent dans l'alcôve du roi. Le premier surtout ei une influence irrésistible. L'année même où avaient ] prédécesseurs, lors de l'institution de l'ordre du ! en décembre 1578, le prince voulut qu'il portât un môme couléSr et de même forme que le sien. Troi il lui fit épouser Marguerite de Lorraine-Vaudemo sa propre femme. Les r^ouissances durèrent dix-si coûtèrent une somme qui vaudrait â notre époque lions. Or c'était un jeune homme doux, spirituel, afi^ reux. Son caractère et celui de Desportes ayant beaùo gie, leurs relations devinrent promptoment très-ami alors que l'étoile du voluptueux rimeur atteignit sa minant. Le favori, créé duc et pair, lui demandait a en toute diose*. 11 lui donna, au rapport de Dalaac,
« TkUeromtdMRéna.
PHILIPPE DBSPORTES. XIXII
pour un sonnet ^ (k) fut sans doute à Tépoquc de son mariage, où Ronsard et Balf, ayant composé des vers destinés aux mascarades, jeux et tournois de la fête, comme Desportes lui-mémt reçurent chacun du roi deux mille écus, outre les costumes splendides que leur avait offerts le jeune seigneur. L'abbaye pour un sonnet devait être celle d'Aurillac, échangée plus tard <x>ntre celle des Vaux de Gemay. En 1582, le souverain y ajouta l'abbaye de Tiron, au diocèse de Chartres, qui rapportait neuf ou dix mille livres de revenu. L'année suivante, Desportes obtint un canonicat de l'église de Chartres; mais, comme ce bénéfice l'obligeait à la résidence, il aima mieux l'abandonRcr. On le nomma, en compensation, chanoine de la Sainte-Gliapelle. Le 13 février 1589, le prince lui octroya encore l'abbaye de Josaphat, au diocèse de Chartres. Mais le cadeau le plus important de Henri III, ce fut l'abbaye de Bonport, située sur la rive gauche de la Seine, dans la haute Normandie, à trois lieues da Rouen. Cette maison rapportait au dix-huitième siècle vingt mille livres de rente.
Notre poète reçut-il les ordres ? Gela me paraît douteux. L» statuts du concile de Trente exigeaient, à la vérité, que tout laïque pourvu d'une abbaye en commende se flt adjoindre au corps ecclésiastique dans l'année de ses provisions, s'il ne voulait encourir la déchéance. Le Saint-Siège toutefois dispensait aisément de la prêtrise. Les revenus des monastères allaient ainsi, hors du cloître, servir aux passions les plus mondaines. Les jolies (IHes recevaient une bonne part des écus protenant de pieuses fondations. Les grasses prébendes de Desportes tersaient chaque année dans sa caisse trente mille livres qui, de nos jours, en vaudraient cent mille *.
* Apr^s avoir raconté ce fbit dans ses EtUretietu, Balxac ajoute : « Dans eelte môme cour où l'on exerçoit de ces libéraiitès,- où l'on faisoit de cet fortunes, plusieurs poètes étoient morts de faim, sans compter les orateurs et les historiens, dont le destin ne fut pas meilleur. Dans la même cour, Torouato Tasso a eu besoin d'un écu et l'a demandé par aumène i une dama de sa connoissance. Il rapporta en Italie l'habillement qu'il avoit apporté en FraMe, êoei» y avoir fait un an de séjour. Et toutesfois je m'assure qu'il n*y a point de stance de Torquato Tasso qui ne vaille autant, pour le luoina^ que le sonnet qui valut à Oesportes une abbaye, u
< Nous adoptons le chiffre de Régnier, mais Tallemant des Beaux dit qua» mte mille. Voyei la satire neuvième de Régnier, vers 10t. Du Verdier, dips 8aB<MtotA^4K« françoiu, nous donne quelques détails relativement aux fiiveurs qu'obtenait Desportes : « El n'a-t-il pas eu ces bénéflces par vacance ou mort des abbés; ains par la résignation qu'ils en ont faite entre les mains de SaM^esté, qui leur a donné récompense plus grande, afin de le pourvoir selon son désir, m
PHILIPPE DE8P0RTES. Xli
& laeaux vers jusqu'ici renfermés dans mes tiroirs ; que, si MX, vous me ferez mander par un seigneur de la cour, Ic- , sous le prétexte du bien public, se chargera de m'intro- 5, parlera de mes faits d'armes, des services de mon père les drapeaux. Saisissant l'occasion, vous ajouterez que je en outre un habile rimeur.
Car, dites-vous, qui seulement se dit Estre poète, il perd tout son crédit, Estant tenu comme une {girouette :
En cour n'est qu'un estre fol ou poëte. Mais feindre faut qu'on n'y prend point plaisir Si le public < n'en donne le loisir.
Tous ajoutez, poursuit Vauquelin de la Fresnaie, que je ais nombre de seigneurs, qui tous me viendront en aide, feront nager dans le bien-être et obtenir des commis- ; n'y en eût-il pas à distribuer, on en inventerait. Il faut ' perdu le sens pour blâmer ce système conmiode usité au des Alpes. Ne voit-on pas tous les jours des notables de i puiser à ces sources abondantes de richesse? Les uns ent les biens communaux et les landes; Içs autres affer- . des bois, trafiquent sur la coupe des forêts, sur les en- , sur les impôts. « Cçla remplit les bourses vides, » et, ne je suis en province, que je pourrai diriger les opéra- , mes coffres se rempliront d'autant plus vite. Vous termi- •ar ces remarques :
Qu'il vaut bien mieux estre marteau qu'enclume> Quand à mal faire un chacun s'accoutume, Et que combien qu'exerçant mon estât, Ju puisse encor loucher quelque ducat Avec honneur, pourtant c'est peu de chose Au prix du bien qu'en la cour on propose, Et qu'en peschant dedans ime grande eau, On prendra plus qu'en un petit ruisseau, u
sette morale du succès, du lucre et de la jouissance, Vau* n lui opposait la modestie de ses désirs. Sa place lui fourit abondamment de quoi vivre, lui assurait l'estime du le : il aimait d'ailleurs la nature, il craignait les intrigues i cour. Bref, il aimait mieux se contenter de moins et ne venturer sa barque sur des flots orageux, te épitre importante nous montre qu'il y avait au seizième ; des hommes d'affaires, comme de nos jours; qu'on spé-
is aflàires publiques.
XLlI PHILIPPE l>BSPOIlTfiS.
culait à cetlc époque sur les dlenrées, sur les gabelles, sur les terres, sur les fournitures faites au gouN-ernemenl. Desportes était expert dans ce trafic, et, par intérêt pour les écrivains, cherchait i les enrôler parmi les agioteurs.
M semblait avoir adopté comme régie de conduite les avis moqueurs exprimés dans le Poêle courtisan, de Joachim du BeUay :
Mais qui des grands seigneurs veut acquérir la grâce,
Il ne faut que les vers seulement fl embrasse :
li faut d'autres propos son style déguiser
Et ne leur faut toujours des lettres deviser.
Bref, pour êlre en cet art des premiers de ton âge,
Si tu veux flnement jouer ton personnage.
Entre les ooortisuos le savant tu feras.
Et entre les savans courtisan tu seras.
Ce faisant, tu tiendras le Ueu d'un Aristarque,
Et parmi les savants seras comme un monarque.
Tu seras bienvenu entre les grands seigneurs.
Desquels tu recevras des biens et des bonneurs.
Et non la pauvreté, des Muses l'héritage.
Laquelle est réservée i ceux-là en partage
Qui, dédaignant la cour, fâcheux et mal plaisant».
Pour allonger leur gloire accourussent leurs ans.
Du Bellay eût voulu peindre Desportes et ses habiles façons d*agir, qu'il n'eût pas employé d'autres termes. Son succès, comme poète, avait été très-rapide.
Il fut fout aussitôt reconnu par la France Un foudre de bien dire, un torrent d'éloquence, Et, brusquement porté sur Faile de ses vers. Du clair brait de son nom il remplit l'univers.
nous dit en assez bon style Jacques de Montereul. Ses œuvres eurent un grand nombre d'éditions pendant sa vie. Celle de 1583 est la première qui offre son troisième recueil de sonnets galants, publié sous ce double titre : Cléonice^ Dernières Amours. Le poète avait juré trop tôt que la passion ne l'entraînerai' plus; il s'éprit encore d'une grande dame, et, comme elle 1' tint la dragée haute, il recommença de plus belle ses langreux gémissemeuts. Son ardeur ne laissait pas de lui surcx l'imagination.
Je laisse au philosophe et aux gens de loisir A mesurer le temps par mois et par journées; le compte, quant & moi, le temps par le désir.
CoUetet, dans sa Vie de Rontard^ prétend que V^ ^
PHILIPPE DE8PORTE8. XUII
tée sous le nom de Gléonice pourrait être Uéliette de Yivonne de la Chastaignèraie. Du Radier fait valoir celte hypothèse et nous donne quelques renseignements sur la jeune (llle. Son père était Charles de Yivonne, baron de la Châtaigneraie, qui avait pour femme Renée de Yivonne, sa parente. Uéliette épousa, le 10 juillet 1580, Louis de Montberon, seigneur de Fontaine-Ghateaudray, et mourut en 1625. Le sonnet de Ronsard, joint aux Amours de CéUonice, semble la désigner d'une ntaniére évidente. Un sonnet placé à la fin des Amours diverses porte aussi son nom. Pourquoi dans ce morceau trés-vif le poète n'at-il pas employé le pseudonyme? C'est ce que je ne saurais deviner. Plusieurs passages prouvent d'ailleurs que ces opuscules s'adressaient à une femme mariée, avec laquelle Desportes entretenait un commerce platonique. Un homme si fin, si positif, s'était laissé prendre à une affection idéale, qui devait, tout au plus, lui valoir de temps en temps un coup d'œil, un serrement de main. Que voulez-vous ? 11 était poète et il imitait Pétrarque. Et puis il n'avait sans doute pas prévu qu'il trouverait une si énergique résistance. De là ses pleurs véritables et celte odo mélancolique placée à la lin des sonnets.
Adieu, chansons, adieu, discours, Adieu, nuits que j'appelois jours, En tant de liesses passées; Mon cœur, où iogeoient les afmours.
N'est ouvert qu'aux tristes pensées I
Les Œuvres chrestiennes de Desportes sont généralement regardées comme un produit de sa vieillesse : on les confond i cet égard avec les psaumes, dont les soixante premiers parurent en 1882, ' chez Hamert Pâtisson. Nais, quand on suit chronologiquement )es travaux du poète, on voit qu'il a eu en tout temps de pieuses inspirations. Dés l'Age de vingt-quatre ans, il avait touché la harpe sainte; pendant ses jours de bonheur et d'ivresse, il la reléguait dans un coin, pour la reprendre aussitôt que la fatigue et l'ennui voilaient ù ses yeux les riantes perspectives où se complaisait d'ordinaire son imagination. Plusieurs morceaux religieux, qui terminent l'édition do 1579, manquent à l'éditioir
LiV PHILIPPE DB8P0RTBS.
le 1575. D'année en année le poète augmentait son pieux recueil. C'était la mode alors de mêler la dévotion à la licence, le fanatisme aux orgies ; on affectait même le libertinage, afin de se mettre en opposition avec la rigidité protestante *.
Ainsi nous lisons dans le Journal de TEstoile que, le 51 octobre 1585, le roi s'en alla cliez ses conftnet les Hiéronymites de Yincennes, pour célébrer avec eux la Toussaint, faire ses pénitences et oraisons sous les auspices des moines. Le dernier jour du mois précédent, il avait eu la fantaisie de monter en chaire, de leur adresser une exhortation. Quelques jours auparavant, c'était Desportes lui-même qui, à l'instigation du roi, leur avait débité une homélie *. Voilà de beaux prédicateurs, en vérité, pour soutenir les àmcs chancelantes, pmifier les cœurs et aplanir les voies du salut !
Ce prince dévot, qui s'était flagellé en public, faisait dans les mes de Paris de véritables bacchanales. Pendant les jours gras de 1582, escorté de son frère, le duc d'Alcnçon, et de leurs intimes, il effraya la populeuse cité de son brutal dévergondage. Les honnêtes compagnons, déguisés en marchands, prêtres, avocats, bref, portant des costumes de toute espèce, masqués d'ailleurs et montés sur des chevaux, parcoururent la ville, bride abattue; ils renfersaient les uns, frappaient les autres de perches et de bâtons, principalement ceux qu'ils rencontraient 1; figure masquée, le roi voulant avoir ce jour-là le privilège d' masque. Ils se précipitèrent ensuite au milieu de la foire ifain' Germain, s'y livrèrent à mille insolences et rôdèrent toute nuit jusqu'au lendemain dix heures. Us raccolaient en chenr une foule de mauvais garnements.
La même année où Henri 111 admonestait les Iliéronymite Yincennes, le digne monarque avait eu un autre caprice. C étrange 1 il s'était passionné pour le bilboquet au point jouer partout, même dans les rues. Voulant le flatter c
« Dreux du Radier, article du CotuenaUur.
• Journal de Henri lll, par l'Estoile. Pahna Cayet, dans le livre J CknmoU)Çie noveuairet nous donne des renseignonenls curieux su mitage du bois de Yincennes : « Le roy avoit faict faire dans le par de Yincennes, autour de Têglise des Minimes, plusieurs bastimen toires pleins de riches tableaux, d'omemens d'égfise, rdiqu sainel», calices et chandeliers d'or, d'argent et de cristal, avec d« pleines de plusieurs habits d'escarlatte rouge et violette, de d'heures et autres livres d'église qu'il avoit fait imprimer. Bref lieu où il csperoit feire d'ordinaire sa solitude avec les Hiera confrères de Kostre-Dame-de-Tie-Saine, que Ton nomme Vir quels faisoieot le service dans la haute égtise des r' '
PHILIPPE DESPORTES. XLV
plaire, les ducs de Joyeuse et d'Épernon s'empressèrent de l'imiter. Les autres seigneurs suivirent leur exemple; les gentils* hommes, secrétaires, pages et laquais de ces derniers les singèrent à leur tour. Les rues étaient donc pleines de gens qui faisaient leurs courses et leurs visites en jouant du bilboquet '. 0 majesté des rois, de quel respect tu frappes les historiens!
Desportes suivait-il Henri 111 dans ses escapades nocturnes? Pour conserver ses bonnes grâces, fcignait-il de rafoler du bilboquet? Cela me parait évident, car le madré poète ne quittait guère le prince ni le duc de Joyeuse. Admirable influence des cours sur le talent !
Ces royales distractions, par bonheur, étaient loin d'absorber tout le temps de Desportes. L'historien Jacques de Thou, dans ses Mémoires, nous le montre occupé d'affaires plus graves. Ayant été lui-même nommé maître des requêtes, son oncle voulait qu'il se fit recevoir président en survivance. Augustin de Thou occupait cette charge au parlement et ne l'avait acceptée, disait-il, que dans l'espoir de la transmettre à son neveu. Mais Jacques n'aimait ni les sollicitations ni les démarches, et craignait de ne pas réussir. Pendant que l'oncle se dépitait, François Choesne, lieutenant général de Chartres, arriva fort heureusement à Paris. C'était un homme judicieux, qui avait occupé un emploi dans l'ambassade française, à Rome, quand le neveu y remplissait d'autres fonctions. Ils s'étaient liés tout naturellement. Un jour donc, il vint rendre ses devoirs au président de Thou. Celui-ci, connaissant l'amitié qui existait entre les deux jeunes gens, lui confia son déplaisir. Il le pria ensuite de voir son neveu, de lui remontrer qu'il avait tort de négliger ses intérêts. Choesne accepta volontiers la commission, persuadé qu'il ferait une action agréablo au vieux magistrat, utile à son ancien collègue et honorable pour lui-même.
Il alla donc trouver aussitôt Jacques de Thou, et lui exposa le sujet de sa visite.
— Mon Dieu 1 lui répliqua l'iiistorien futur, je vous suis fort obligé de votre empressement. Je reconnais aussi la bonne volonté de mon oncle. Mais attendons, je vous prie, un moment plus favorable. Vous savez combien les sollicitations me répugnent, combien les assiduités que demandent les grands s'accordent peu avec mon humeur. Ce qu'on achète par des prières me semble toujours trop payé. Or on ne peut rien obtenir de nos jours sans multiplier les instances et les démarches; il faut
1 Journal de VEstoiley année 1585.
Utl PHILIPPE DESPORTBS.
plaire d'abord aux favoris du roi, eux seuls disposant de to les grâces qu'il veut bien octroyer.
Jacques de Thou allait développer ses raisons, mais Cho l'interrompit :
— Moins on sait profiter du temps, plus on craint de le dre. Si vous jugez les sollicitations malséantes pour votr gnité personnelle et pour votre charge, si vous appréhende échec, laissez-moi faire. Vous connaissez Philippe Despc vous n'ignorez point qu'il est de mes parents et de mes i vous savez en outre quelle influence il exerce sur le dv Joyeuse, qui lui-môme est tout-puissant auprès du roi, dai affaires relatives à la magistrature. Eh bien, ils seront ( mes l'un et l'autre que je les emploie à vous faire obtenir C4 vous souhaitez.
Comme il achevait ces mots, il alla en droite ligne di poète diplomate, qu'il trouva sur le point de sortir, ave< portefeuille sous le bras, ni plus ni moins qu'un ministi duc de Joyeuse l'attendait pour travailler. Ghoesne le tii ^n à l'écart, lui dit ce qui l'amenait; l'opuleiit rimeui note de sa requête, sans lui faire la moindre objection, et, co ceci avait lieu le matin :
— Venez tantôt diner avec moi, dit-il au solliciteur par curation; je vous instruirai de ce qui aura été fait.
Choesne ne manqua point au rendez-vous : il apprit alon étonn^sient que l'affaire était conclue.
Il se hâta d'en avertir Jacques de Thou, que sa diligence prompte solution obtenue par Desportes surprirent à son Il regretta de n'avoir fait aucune démarche auprès du . seigneur et de son conseiller, ne fût-ce que dans un but d litesse. Il exprima son repentir à Choesne, ajoutant qu pouvait assez reconnaître un aussi grand service.
Et sur-le-champ il alla trouver Desportes, s'excusa de n' point fait lui-même sa demande et attribua son retard ai de Choesne, qui l'avait prévenu. Le poète ne souffrit point se disculpât plus longuement et lui répondit avec une c& grandeur d'âme :
— Vous êtes, je le sais, du nombre des personnes auxq il sied mieux de témoigner leur reconnaissance pour les oCQccs que de prendre la peine de les solliciter. Quand m'avez employé pour vous auprès du duc de Joyeuse, so que vous nous avez obligés l'un et l'autre : on se fait hou dans des occasions pareilles, quand on rend service à un ho de mérite.
l'HILtPPE DESPORTES. XLTII
De Thou inria le gracieux auteur de le mener aussitôt chez le duc de Joyeuse, pour le remercier.
— Vous ne le trouteres point, lui répliqua Desportes. 11 vous a d'ailleurs obligé de si bonne grâce, qu'un remerciment précipité lui semblerait peut-être importun. Le duc ne trouvera pas mauvais que vous y mettiez moins de promptitude.
Sur CCS entrefaites, le duc de Joyeuse partit pour son gouvernement de Normandie, où il se rendait chaque année aux fêtes de^àques. 11 fut convenu que l'on attendrait son retour.
Cependant les proteeteurs de l'habile écrivain allaient périr Tun après l'autre d'une mort tragique. Le 20 octobre 1587, le duc de Joyeuse fut fait prisonnier à la bataille de Contras et tué de 8ang-ft>oid par deux capitaines réformés. 11 avait lui-même, quatre mois auparavant, fait massacrer cinq cents huguenots, qui s'étaient rendus à condition d'avoir la vie sauve* : son crime retombait sur sa tête. La nouvelle de sa fin prématurée accabla Desportes, suivant Jacques de Thou. 11 éprouva le besoin de fuir le ' monde, d'aller dans la solitude chercher des forces contre la douleur. 11 se retira donc à Saint-Victor, chez Antoine 6a!f. Ce dernier poète, admirateur passionné des Grecs et des Romains, possédait au faubourg Saint-Marceau une maison où Charles HL lui avait plusieurs fois rendu visite, où Henri III et le duc de Joyeuse avaient établi une sorte d'académie, morte en bas âge pendant les guerres religieuses*. C'était un asile tout â fait convenable pour un auteur. De Thou, reconnaissant de la bonne grâce avec laquelle le défunt l'avait obligé, vint y voir Desportes et mêler sa tristesse aux regrets de llngénieux courtisan. Le roi était tombé dans un profond chagrin : un mignon toutefois lui restait, un peu mûr sans doute, mais agréable encore; toute sa tendresse se reporta sur le duc d'Épemon=*.
Notre poète ne semble pas avoir recherché la protection du puissant favori. Aucun morceau ne lui est dédié, n'atteste un effort pour lui plaire. 11 avait dû exister entre les deux amis du prince une rivalité qui ne permettait pas de les courtiser ensemble. Et Desporles, ayant suivi la fortune de Joyeuse, se trouvait sans doute paralysé après le drame de Centras. 11 n'eut
* A Saint-Maixent, le S8 juin 1587.
« CoUetet, Vie manuscrite d'Antoine Baîf.
3 « Les nouvelles de cette mort et route arrivées, le roy en a fait un grand deuil, même n'a pas voulu ouïr les gentilshommes, qui lui ëtoient envoyés de la part du roy de Navarre, pour recevoir les excusts de ce qui s'étoit pMté; et, après avoir repris ses esprits, il a fait présent à M. d'Epemon de toute la dépouille du défunt, je veux dire de l'amirauté et gouvernement de Normandie. » Pasquier, Lettre xiv du livre II.
Xitl PHILIPPE DESPORTBS.
plaire d'abord aux favoris du roi, eux seuls disposant de to* les grâces qu'il veut bien octroyer.
Jacques de Thou allait développer ses raisons, mais Cho< l'interrompit :
— Moins on sait profiter du temps, plus on craint de le ; dre. Si vous jugez les sollicitations malséantes pour votre gnité personnelle et pour votre charge, si vous appréhende échec, laissez-moi faire. Vous connaissez Philippe Despoi vous n'ignorez point qu'il est de mes parents et de mes vous savez en outre quelle influence il exerce sur le dw Joyeuse, qui lui-môme est tout-puissant auprès du roi, dan affaires relatives à la magistrature. Eh bien, ils seront c mes l'un et l'autre que je les emploie à vous faire obtenir ce vous souhaitez.
Comme il achevait ces mots, il alla en droite ligne chi poète diplomate, qu'il trouva sur le point de sortir, avec portefeuille sous le bras, ni plus ni moins qu'un ministr< duc de Joyeuse l'attendait pour travailler. Ghoesne le tir ^n à l'écart, lui dit ce qui l'amenait; l'opulent rimeur note de sa requête, sans lui faire la moindre objection, et, coi ceci avait lieu le matin :
— Venez tantôt diner avec moi, dit-il au solliciteur par curation; je vous instruirai de ce qui aura été fait
Choesne ne manqua point au rendez-vous : il apprit alors étonnement que l'affaire était conclue.
11 se hâta d'en avertir Jacques de Thou, que sa diligence prompte solution obtenue par Desportes surprirent à son 11 regretta de n'avoir fait aucune démarche auprès du j seigneur et de son conseiller, ne fût-ce que dans un but di litesse. Il exprima son repentir à Ghoesne, ajoutant qu' pouvait assez reconnaître un aussi grand service.
Et sur-le-champ il alla trouver Desportes, s'excusa de n* point fait lui-même sa demande et attribua son retard au de Choesne, qui l'avait prévenu. Le poète ne souffrit point se disculpât plus longuement et lui répondit avec une cer grandeur d'âme :
— Vous êtes, je le sais, du nombre des personnes auxqi il sied mieux de témoigner leur reconnaissance pour les offices que de prendre la peine de les solliciter. Quand m'avez employé pour vous auprès du duc de Joyeuse, soye que vous nous avez obligés l'un et l'autre : on se fait hoBi dans des occasions pareilles, quand on rend service à un ha de mérite.
IMIILtPPE DESPORTES. XLTII
De Thou iHcia le gracieux auteur de le mener aussitôt chez le duc de Joyeuse, pour le remercier.
-^ Vous ne le trouterec point, lui répliqua Desportes, il vous a d'ailleurs obligé de si bonne grâce, qu'un remerciment précipité lui semblerait peut-être importun. Le duc ne trouvera pas mauvais que vous y mettiez moins de promptitude.
Sur ces entrefaites, le duc de Joyeuse partit pour son gouvernement de Normandie, où il se rendait chaque année aux fêtes de^àques. 11 fut convenu que l'on attendrait son retour.
Cependant les proteeteurs de l'habile écrivain allaient périr Tun après l'autre d'une mort tragique. Le ÎO octobre 1587, le duc de Joyeuse fut fait prisonnier à la bataille de Goutras et tué de 8ang-ft>oid par deux capitaines réformés. 11 avait lui-même, quatre mois auparavant, fait massacrer cinq cents huguenots, qui s'étaient rendus à condition d'avoir la vie sauve' : son crime retombait sur sa tête. La nouvelle de sa fin prématurée accabla Desportes, suivant Jacques de Thou. 11 éprouva le besoin de fuir le monde, d'aller dans la solitude chercher des forces contre la dou- ■ leur; 11 se retira donc à Saint -Victor, chez Antoine Baîf. Ce dernier poète, admirateur passionné des Grecs et des Romains, possédait au faubourg Saint-Marceau une maison où Charles HL lui avait plusieurs fois rendu visite, où Henri III et le duc de Joyeuse avaient établi une sorte d'académie, morte en bas âge pendant les guerres religieuses*. C'était un asile tout â fait convenable pour un auteur. De Thou, reconnaissant de la bonne grâce avec laquelle le défunt l'avait obligé, vint y voir Desportes et mêler sa tristesse aux regrets de l'ingénieux courtisan. Le roi était tombé dans un profond chagrin : un mignon toutefois lui restait, un peu mùr sans doute, mais agréable encore; toute sa tendresse se reporta sur le duc d'Épemon^.
Notre poète ne semble pas avoir recherché la protection du puissant favori. Aucun morceau ne lui est dédié, n'atteste un effort pour lui plaire. Il avait dû exister entre les deux amis du prince une rivalité qui ne permettait pas de les courtiser ensemble. Et Desporles, ayant suivi la fortune de Joyeuse, se trouvait sans doute paralysé après le drame de Coutras. 11 n'eut
< A Saint-Haixent, le 88 juin 1587.
* CoUetet, Vie tnanuscrile d'Antoine Baîf.
3 « Les nouvelles de cette mort et route arrivées, le roy en a fait un grand deuil, même n'a pas voulu ouir les gentilshomjjpes, qui lui ëtoient envoyés de la part du roy de Navarre, pour recevoir les excusts de ce qui s'étoit pMti; el, après avoii- repris ses esprits, il a fait présent à M. d'Epemon de toute la dépouille du défunt, je veux dire de l'ainirautè et gouvernement de Normandie. » Pasquier, Lettre xiv du livre II.
XLVllI PHILIPPE DESPORTES.
guère le temps d'ailleurs de faire volte-face, quoique ces vements s'exécutent très-vite dans les cours. Le duc ne point à voir pâlir son étoile : il avait trente-cinq ans, beaucoup pour un mignon : le roi se dégoûta enfin charmes, et le duc de Guise lui persuada qu'on avait s «'levé des barricades en haine de son favori. D'Épernon : cri fié, n'échappa même à la mort que par son courage promptes décisions.
Suivant un manuscrit de la Bibliothèque nationale, les blés du mois de mai 1588 nous auraient fait perdre un ment de la plus haute importance. Notre auteur écri^ chifij'cs, c'est-à-dire en signes à lui connus, les faits et du llenri lU; pendant l'insurrection, il eut peur et brûla cieux ouvrage. 11 aurait éclipsé les autres renseigncmen nous possédons, ceux-ci étant rédigés par des hommes qi valent pas vu de leurs propres yeux, comme le poète'.
Ce fut alors que le dernier se retira dans son abbaye d port, en Normandie, le plus avantageux de ses bénéfi éjjvrouvait par moments à la cour des lassitudes extrêmes lui faisaient regretter la campagne, elles tournaient se vers les sereines beautés de la nature et la calme exlstei la province. Dans son affliction, il soupirait alors des vers d'attendrissement et de mélancolie.
0 champs plaisans et doux. A vie heureuse et sainte. Où, francs de Icnil souci, nous n'avons point de crainte D'être accablés en bas, quand, plus ambitieux Et d'honneurs et de biens, nous voisinons les cieux! Où nous vivons contens, sans que la chaude rage D'avancer en crédit nous brûle le courage <; Où nous ne craignons point l'elTort des raédisans. Où nous n'endurons point tant de propos cuisans. Où nous n'avons souci de tant nous contrefaire Et ployer le genou, même à notre adversaire ; Où tant de vains pensers, d'erreurs, d'affections, De veiHes, de travaux, d'ennuis, d'ambitions. De gênes, de regrets, de désirs, de misères, De peurs, de désespoirs, de fureurs, de colères, De ren>ortis inhumains et de soucis mordans, CoDune loups affamés, ne nous rongent dedans. Nous jaunissant la face; et la dépite envie D'une seule douleur ne trouble notre vie.
Ce tableau annonce un homme qui a souffert, et l'auteti
* Volume 661 des manuscrits de Dupuy, ayant pour titre : Jlflpi necdoUs Urées de la comerwiim de divers grands penommges*
* Courage^ au seiiième siècle, était synonyme d» cmtr*
PHILIPPE DESPORTES. XLIX
son imagination poiHiqiM», devait désirer prendre sa rolraifi*. Jacques de Thou, qui le connaissait bien et qui in fn'Hiuentait alors, comme nous l'avons vu, nous apprend qu'il réalisa son vœu à cette époque *.
Mais il ne jouit pas longtemps de la douce nonchalance où il était parvenu à se plonger. Le 2 août 1589, le roi, qui venait de quitter sa chaise percée, reçut dans le bas-ventre un coup mortel, avant môme qu'il eût pu rattacher son haut-de-chausse. La guerre civile éclata dans toute sa fureur : la Ligue et Ilenri IV se disputèrent la France. Jugeant douteux le succès du roi de Navarre, Desportes fit cause commune avec ses antagonistef. Sans les deux victoires d'Arqués et d'Ivry, remportées peu de temps après, la maison de Bourbon n'aurait enccUvcmcnt jamais succédé aux Valois''. Vn homme qui possédait tant d'abbayes ne pouvait d'ailleurs se déclarer pour les liugileiiots. Un dernier motif rangea le poète sous la bannière du parti catholique. C'était sa liaison avec le sieur de Villars, qui occuj)ait \o. Havre-de-Grâce, où l'avait installé son parent le duc de Joyeuse. Desportes l'avait, selon toute vraisemblance, connu dans la société de son protecteur.
La première conséquence du choix presque inévitable fait par lui fut que les calvinistes saisirent toutes ses abbayes. Le monastère de Bonport ne put même lui servir d'asile. Avant la fin du mois d'août l'armée royale envahissait la Normandie, parvenait sous les murs de Rouen. Un nommé RoUct, gouverneur du Pont- de-r Arche, auprès duquel était situé Bonport, livra aussitôt la place au Bèai-nais'. Pour n'être point capturé parles huguenots, le poète dut prendre la fuite, et n'eut que le temps de se mettre en sûreté derrière les canons de Villars.
Le futur amiral était fler, emporté, brave, ambitieux et hon-
* « Lorsque le duc de Joyeuse eut été tué, à la bat9iUe de Coutras, Desportes quitta la cour et se remit à rél\jide. Ce fut alors qu'il travailla à s:« paraphrase des Psaumes, en vers français, ouvrage très-estimable. » Histoire nniverselU, livre CLXXXV.
• « Toutes les chances étaient pour la Ligue, et pas une pour le Bétrnais. » Histoire de France, par M.Michelet, t. X, p. S5S.
s LTiStoile, Journal de HenH /F.
XLVHI PHILIPPE DESPORTES.
guère le temps d'ailleurs de faire volte-face, quoique ^;esvements s'exécutent très-vite dans les cours. Le duc u^ point à voir pâlir son étoile : il avait trente-cinq ans, beaucoup pour un mignon : le roi se dégoûta enfin ^^^^ charmes, et le duc de Guise lui persuada qu'on avait ^:-^^ «'levé des barricades en haine de son favori. D'Épernon ^^^ crifié, n'échappa même à la mort que par son courage^ ^/ promptes décisions.
Suivant un manuscrit de la Bibliothèque nationale, les t blés du mois de mai 1588 nous auraient fait perdre un d ment de la plus haute importance. Notre auteur écriva chiflrcs, c'est-à-dire en signes à lui connus, les faits et g^^ du llenri III; pendant l'insurrection, il eut peur et brûla 1^^^ deux ouvrage. 11 aurait éclipsé les autres renseignements ^ nous possédons, ceux-ci étant rédigés par des hommes qui n' valent pas vu de leurs propres yeux, comme le poète'.
Ce fut alors que le dernier se retira dans son abbaye de Bo port, en Normandie, le plus avantageux de ses bénéfices, éjjvrouvait par moments à la cour des lassitudes extrêmes : ell lui faisaient regretter la campagne, elles tournaient ses ye vers les sereines beautés de la nature et la calme existence la province. Dans son affliction, il soupirait alors des vers plei d'attendrissement et de mélancolie.
0 champs plaisans et doux. A vie heureuse et sainte, Où, francs de tout souci, nous n'avons point de crainte D'être accablés en bas, quand, plus ambitieux Et d'honneurs et de biens, nous voisinons les cieux! Où nous vivons contons, sans que la chaude rage D'avancer en crédit nous brûle le courage <; Où nous ne craignons point l'effort des médisons. Où nous n'endurons point tant de propos cuisans. Où nous n'avons souci de tant nous contrefaire Et ployer le genou, même à notre adversaire ; Où tant de vains pensers, d'erreurs, d'affections, De veiHes, de travaux, d'ennuis, d'ambitions, De gênes, de regrets, de désirs, de misères. De peurs, de désespoirs, de fureurs, de colères. De remords inhumains et de soucis mordans. Comme loups affamés, ne nous rongent dedans. Nous jaunissant la face; et la dépite envie D'une seule douleur ne trouble notre vie.
Ce tableau annonce un homme qui a souffert, et l'auteur, avec
* Volume 661 des manuscrits de Dupuy, ayant pour titre : Recueil (fanecdoUs Urées de la conversation ie divers grands personnages'
* Couragcy au seizième siècle, était synonyme éa corirr.
PHILIPPE DESPORTES. XLIX
son imagination poétiqu<^, devait dt^sirer prendre sa rclraiti*. Jacques de Tliou, qui le connaissait bien et qni le fn^uentait alors, comme nous l'avons vu, nous apprend qu'il réalisa son vœu à cette époque *.
Mais il ne jouit pas longtemps de la douce nonchalance où il était parvenu à se plonger. Le 2 aoiU 1589, le roi, qui venait de quitter sa chaise percée, reçut dans le bas-ventre un coup mortel, avant môme qu'il eût pu rattacher son haul-de-chausse. La guerre civile éclata dans toute sa fureur : la Ligue et Henri IV se disputèrent la France. Jugeant douteux le succès du roi de Navarre, Desportes fit cause commune avec ses antagonistef. Sans les deux victoires d'Arqués et d'Ivry, remportées peu de temps après, la maison de Bourbon n'aurait enccUvcmcnt jamais succédé aux Valois*, l'n homme qui possédait tant d'abbayes ne pouvait d'ailleurs se déclarer pour les hugiîenots. Un dernier motif rangea le poète sous la bannière du parti catholique. C'était sa liaison avec le sieur de Villars, qui occupait le Havre-de-Grâce, où l'avait installé son parent le duc de Joyeuse. Desportes l'avait, selon toute vraisemblance, connu dans la société de son protecteur.
La première conséquence du choix presque inévitable fait par lui (\it que les calvinistes saisirent toutes ses abbayes. Le monastère de Bonport ne put même lui servir d'asile. Avant la fin du mois d'août l'armée royale envahissait la Normandie, parvenait sous les murs de Rouen. Un nommé Rollct, gouverneur du Pont- de-l' Arche, auprès duquel était situé Bonport, livra aussitôt la place au Béarnais*. Pour n'être point capturé parles huguenots, le poète dut prendre la fuite, et n'eut que le temps de se mettre en sûreté derrière les canons de Villars.
Le futur amiral était fier, emporté, brave, ambitieux et hon-
* « Lorsque le duc de Joyeuse eut été (ué, à la bataille de Coutras, Desportes quitta la cour et se remit à ^él^Jlde. Ce fut alors qu'il travailla à s^i paraphrase des Psaumes, en vers français, ouvrage (rès-estimable. » Histoire universelle, livre CLXXXV.
* « Toutes les chances étaient pour la Ligue, et pas une pour le Bétrnais. » Histoire de France, par M.Michelet, t. X, p. S5S.
s L'Rstoile, Journal de Henri IV.
XLVm PHILIPPE DESPORTES.
guère le temps d'ailleurs de ùire volte>face, quoique ^x&. ^^ vements s'exécutent très-vite dans les cours. Le duc /7^ point à voir pâlir son étoile : il avait trente-cinq ans, ^ beaucoup pour un mignon : le roi se dégoûta enfin ^^ charmes, et le duc de Guise lui persuada qu'on avait ^-^^ «'♦levé des barricades en haine de son favori. D'Épernon ^^^ criûé, n'échappa même à la mort que par son courage:^ ^/ promptes décisions.
Suivant un manuscrit de la Bibliothèque nationale, les t blés du mois de mai 1588 nous auraient fait perdre un d ment de la plus haute importance. Notre auteur écriva^^^ chiffres, c'est-à-dire en signes à lui connus, les faits et g ^k >^ de llenri III; pendant l'insurrection, il eut peur et brûla i^^^^ cieux ouvrage. 11 aurait éclipsé les autres renseignement^^ «^^^^ nous possédons, ceux-ci étant rédigés par des hommes qui n' valent pas vu de leurs propres yeux, comme le poète'.
Ce fut alors que le dernier se retira dans son abbaye de Bo port, en Normandie, le plus avantageux de ses bénéfices, èjjvrouvait par moments à la cour des lassitudes extrêmes : el! lui faisaient regretter la campagne, elles tournaient ses ye,^^^^ vers les sereines beautés de la nature et la calme existence ci^ la province. Dans son affliction, il soupirait alors des vers pleins d'attendrissement et de mélancolie.
0 champs plaisans et doux. 6 vie heureuse et sainte, Où, francs de tout souci, nous n'avons point de crainte D'être accablés en bas, quand, plus ambitieux Et d'honneurs et de biens, nous voisinons les cieux! Où nous vivons contens, sans que la chaude rage D'avancer en crédit nous brûle le courage «; Où nous ne craignons point l'efTort des raédisans. Où nous n'endurons point tant de propos cuisans. Où nous n'avons souci de tant nous contrefaire El ployer le genou, même à notre adversaire ; Où tant de vains pensers, d'erreurs, d'affections, De veiHes, de travaux, d'ennuis, d'ambitions, De gênes, de regrets, de désirs, de misères, De peurs, de désespoirs, de fureurs, de colères. De remords inhumains et de soucis mordans, Comme loups af&més, ne nous rongent dedans, Nous jaunissant la face; et la dépite envie D'une seule douleur ne trouble notre vie.
Ce tableau annonce un homme qui a souffert, et l'auteur, avec
* Volume 661 d«s manuscrits de Dupuy, ayant pour titre : Recueil (fanecdotes tirées de la conversation de divers grands personnages.
* ùmragey au seizième siècle, était synonyme éa corirr.
PHILIPPE DESPORTES. XLIX
son imagination poéliqin», devait dt^sirer prendre sa rolraifo. Jacques de Thou, qui le connaissait bien et qui In fr<^quentait alors, comme nous l'avons vu, nous apprend qu'il réalisa son vœu A cette époque *.
Mais il ne jouit pas longtemps de la douce nonchalance où il était parvenu à se plonger. Le 2 août 1589, le roi, qui venait de quitter sa chaise percée, reçut dans le bas-ventre un coujî mortel, avant même qu'il eût pu rattacher son haul-dc-chausse. La guerre civile éclata dans toute sa fureur : la Ligue et llenri IV se disputèrent la France. Jugeant douteux le succès du roi de Navarre, Desportes fit cause commune avec ses antagonislef. Sans les deux victoires d'Arqués et d'Ivry, remportées peu de temps après, la maison de Bourbon n'aurait cncclivemcnt jamais succédé aux Valois*. Un homme qui possédait tant d'abbayes ne pouvait d'ailleurs se déclarer pour les hugiienots. Un dernier motif rangea le poète sous la bannière du parti catholique. C'était sa liaison avec le sieur de Villars, qui occupait \o. Havre-de-Grâce, où l'avait installé son parent le duc de Joyeuse. Desportes l'avait, selon toute vraisemblance, connu dans la société de son protecteur.
La première conséquence du choix presque inévitable fait par lui (\it que les calvinistes saisirent toutes ses abbayes. Le monastère de Bonport ne put même lui servir d'asile. Avant la fin du mois d'août l'armée royale envahissait la Normandie, parvenait sous les murs de Rouen. Un nommé RoUet, gouverneur du Pont-de-l' Arche, auprès duquel était situé Bonport, livra aussitôt la place au Béarnais'. Pour n'être point capturé parles huguenots, le poète dut prendre la fuite, et n'eut que le temps de se mettre en sûreté derrière les canons de Villars.
Le futur amiral était fler, emporté, brave, ambitieux et hon-
* « Lorsque le duc de Joyeuse eut été tué, à la bat9ille de Coutras, Desportes quitta la cour et se remit à rél\jide. Ce fut alors qu'il travailla à s?« paraphrase des Psaumes, en vers français, ouvrage (rès-eslimable. » Histoire tmiverselle, livre CLXXXV.
* « Toutes les chances étaient pour la Ligue, et pas une pour le Bétrnais. » Histoire de France, par M.Michelet, t. X, p. S5S.
» L'Rstoile, Journal de Henri /F.
XLYllI PHILIPPE DESPORTES.
guère le temps d'ailleurs de fiure volte-face, quoique vements s'exécutent très-vite dans les cours. Le duc^ „ point à voir pâlir son étoile : il avait trente-cinq a^:^5^ beaucoup pour un mignon : le roi se dégoûta ei\ ^n charmes, et le duc de Guise lui persuada qu'on ava// ^^ (Uevé des barricades en haine de son favori. D'Épcrnoa. ^ criûé, n'écliappa même à la mort que par son courage? ^ promptes décisions.
Suivant un manuscrit de la Bibliothèque nationale, les 1 blés du mois de mai 1588 nous auraient fait perdre un c ment de la plus haute importance, ^otre auteur écrivak^ chidrcs, c'est-à-dire en signes à lui connus, les faits et ^ de Uenri III; pendant l'insurrection, il eut peur et brûla If^ cieux ouvrage. 11 aurait éclipsé les autres renseignements ^ nous possédons, ceux-ci étant rédigés par des hommes qui q valent pas vu de leurs propres yeux, comme le poète'.
Ce fut alors que le dernier se retira dans son abbaye de Bo port, en Normandie, le plus avantageux de ses bénéfices, éprouvait par moments à la cour des lassitudes extrêmes : el lui faisaient regretter la campagne, elles tournaient ses ye vers les sereines beautés de la nature et la calme existence la province. Dans son affliction, il soupirail alors des vers piei d'attendrissement et de mélancolie.
0 champs plaisaDS et doux, ô vie heureuse et sainte, Où, francs de tout souci, nous n'avons point de crainte D'être accablés en bas, quand, plus ambitieux Et d'honneurs et de biens, nous voisinons les cieux! Où nous vivons contens, sans que la chaude rage D'avancer en crédit nous brûle le courage s; Où nous ne craignons point l'efTort des médisans. Où nous n'endurons point tant de propos cuisans. Où nous n'avons souci de tant nous contrefaire Et ployer le genou, même à notre adversaire ; Où tant de vains pensers, d'erreurs, d'affections. De veiHes, de travaux, d'ennuis, d'ambitions. De gcnes, de regrets, de désirs, de misères. De peurs, de désespoirs, de fureurs, de colères. De remords inhumains et de soucis mordans. Comme loups aflàmés, ne nous rongent dedans. Nous jaunissant la face; et la dépite envie D'une seule douleur ne trouble notre vie.
€c tableau annonce un homme qui a souffert, et l'auteur, av<
* Volume 661 des manuscrits de Dupuj, ayant pour titre : Reateil t Mcdotes Urées de la eomeraation de divers grands personnages'
* Courage, au seixième siècle, était synonyme de conr»
PHILIPPE DESPORTES. XLIX
son imagination poétique, devait désirer prendre sa rclraiti*. Jacques de Thou, qui le connaissait bien et qui In fréquentait alors, comme nous l'avons vu, nous apprend qu'il réalisa son vœu A cette époque *.
Mais il ne jouit pas longtemps de la douce nonchalance où il était parvenu à se plonger. Le 2 août 1589, le roi, qui venait de quitter sa chaise percée, reçut dans le bas-ventre un couj» mortel, avant même qu'il eût pu rattacher son haul-dc-chausse. La guerre civile éclata dans toute sa fureur : la Ligue et Ilenri IV se disputèrent la France. Jugeant douteux le succès du roi de Navarre, Desportes fit cause commune avec ses antagonislef. Sans les deux victoires d'Arqués et d'Ivry, remportées peu de temps après, la maison de Bourbon n'aurait clTcclivemcnt jamais succédé aux Valois*. Un homme qui possédait tant d'abbayes ne pouvait d'ailleurs se déclarer pour les hugiienots. Un dernier motif rangea le poète sous la bannière du parti catholique. C'était sa liaison avec le sieur de Villars, qui occupait \o. Havre-de-Grâce, où l'avait installé son parent le duc de Joyeuse. Desportes l'avait, selon toute vraisemblance, connu dans la société de son protecteur.
La première conséquence du choix presque inévitable fait par lui fut que les calvinistes saisirent toutes ses abbayes. Le monastère de Bonport ne put même lui servir d'asile. Avant la fin du mois d'août l'armée royale envahissait la Normandie, parvenait sous les murs de Rouen. Un nommé Rollct, gouverneur du Pont-de-l' Arche, auprès duquel était situé Bonport, livra aussitôt la place au Béarnais'. Pour n'être point capturé parles huguenots, le poète dut prendre la fuite, et n'eut que le temps de se mettre en sûreté derrière les canons de Villars.
Le futur amiral était fier, emporté, brave, ambitieux et hon-
* « Lorsque le duc de Joyeuse eut été tué, à la bataille de Coutras, Desportes quitta la cour et se remit à l'éfude. Ce fut alors qu'il travailla à S'i paraphrase des Psaumes, en vers français, ouvrage (rès-estimable. » HUtoire universelle, livre CLXXXV.
* « Toutes les chances étaient pour la Ligue, et pas une pour le Béarnais. » BUUHre de France, par M.Michelet, t. X, p. S55.
s L'Rstoile, Journal dé Benri W.
XLYflI PHILIPPE DESPORTES.
guère le temps d'ailleurs de faire volte-face, quoique vements s'exécutent très-vite dans les cours. Le duc point à voir pâlir son étoile : il avait trente-cinq ai beaucoup pour un mignon : le roi se dégoûta en charmes, et le duc de Guise lui pei'suada qu'on a va «'levé des barricades en haine de son favori. D'Éperni crifié, n'écliappa même à la mort que par son cours promptes décisions.
Suivant un manuscrit de la Bibliothèque nationale, blés du mois de mai 1588 nous auraient fait perdre ment de la plus haute importance. Notre auteur et chiflrcs, c'est-à-dire en signes à lui connus, les faits du Uenri III; pendant l'insurrection, il eut peur et brû cieux ouvrage. 11 aurait éclipsé les autres renseigncn nous possédons, ceux-ci étant rédigés par des homme vaient pas vu de leurs propres yeux, comme le poète '
Ce fut alors que le dernier se retira dans son abbayi port, en IS'ormandie, le plus avantageux de ses bér éprouvait par moments à la cour des lassitudes extrên lui faisaient regretter la campagne, elles tournaient vers les sereines beautés de la nature et la calme exi la province. Dans son afQiction, il soupirait alors des V4 d'attendrissement et de mélancolie.
0 champs plaisaDS et doux, ô vie heureuse et sainte, Où, francs de tout souci, nous n'avons point de crainte D'être accablés en bas, quand, plus ambitieux Et d'honneurs et de biens, nous voisinons les cieux! Où nous vivons contens, sans que la chaude rage D'avancer en crédit nous brûle le courage s; Où nous ne craignons point l'effort des médisans. Où nous n'eudurons ptoint tant de propos cuisans. Où nous n'avons souci de tant nous contrefaire Et ployer le genou, même à notre adversaire ; Où tant de vains pensers, d'erreurs, d'afiectious, De veiHes, de travaux, d'ennuis, d'ambitions, De gênes, de regrets, de désirs, de misères. De peurs, de désespoirs, de fureurs, de colères, De reinonds inhumains et de soucis mordans. Comme loups affamés, ne nous rongent dedans. Nous jaunissant la face; et la dépite envie D'une seule douleur ne trouble notre vie.
Ce tableau annonce un homme qui a souffert, et Faut «
* Volume 661 des manuscrits de Dupuy, ayant poorlitre: 1 necdotes tirées de la cmvenaiion de diven firmds penommgeg*
* Courage^ au seiiième siècle, était synonyme de Mmr.
PHILIPPE DESPORTES. XLIX
son imagination poMiquc, devait dôsirer prendre sa rclraiti*. Jacques de Thou, qui le connaissait bien et qui le fréquentait alors, comme nous l'avons vu, nous apprend qu'il réalisa son vœu à cette époque *.
Mais il ne jouit pas longtemps de la douce nonchalance où il était parvenu à se plonger. Le 2 août 1589, le roi, qui venait de quitter sa chaise percée, reçut dans le bas-ventre un couj» mortel, avant même qu'il eût pu rattacher son haul-dc-chausse. La guerre civile éclata dans toute sa fureur : la Ligue et Henri IV se disputèrent la France. Jugeant douteux le succès du roi de Navarre, Desportes fit cause commune avec ses antagonistes. Sans les deux victoires d'Arqués et d'Ivry, remportées peu de temps après, la maison de Bourbon n'aurait eneclivemcnt jamais succédé aux Valois*. Un homme qui possédait tant d'abbayes ne pouvait d'ailleurs se déclarer pour les hugiïenots. Un dernier motif rangea le poète sous la bannière du parti catholique. C'était sa liaison avec le sieur de Villars, qui occupait le Havre-de-Grâce, où l'avait installé son parent le duc de Joyeuse. Desportes l'avait, selon toute vraisemblance, connu dans la société de son protecteur.
La première conséquence du choix presque inévitable fait par lui Alt que les calvinistes saisirent toutes ses abbayes. Le monastère de Bonport ne put même lui servir d'asile. Avant la fin du mois d'août l'armée royale envahissait la Normandie, parvenait sous les murs de Rouen. Un nommé Rollct, gouverneur du Pont-de-l'Arche, auprès duquel était situé Bonport, livra aussitôt la place au Béarnais'. Pour n'être point capturé parles huguenots, le poète dut prendre la fuite, et n'eut que le temps de se mettre en sûreté derrière les canons de Villars.
Le futur amiral était fier, emporté, brave, ambitieux et hon-
* « Lorsque le duc de Joyeuse eut été tué. à la bataille de Coutras, Desportes quitta la cour et se remit à l'éfude. Ce fut alors qu'il travailla à S!< paraphrase des Psaumes, en vers français, ouvrage (rès-estimable. » HU- Mn taHverulle, livre CLXXXV.
* « Toutes les chances étaient pour la Ligue, et pas une pour le Bdar* nais. » BUUHre de France^ par M.Michelet, t. X, p. S55.
s L'Rstoile, Journal dé BenH ÏV.
XLYllI PHILIPPE DESPORTES.
guère le temps d'ailleurs de faire volte-face, quoique vements s'exécutent très-vite dans les cours. Le du point à voir pâlir son étoile : il avait trente-cinq i beaucoup pour un mignon : le roi se dégoûta er charmes, et le duc de Guise lui persuada qu'on avi i'\e\é des barricades en haine de son favori. D'Épen criûé, n'échappa même à la mort que par son com promptes décisions.
Suivant un manuscrit de la Bibliothèque nationale blés du mois de mai 1588 nous auraient fait perdn ment de la plus haute importance. Noire auteur < chifircs, c'est-à-dire en signes à lui coimus, les fait de Uenri III; pendant l'insurrection, il eut peur et br cieux ouvrage. Il aurait éclipsé les autres renseigne! nous possédons, ceux-ci étant rédigés par des hommi valent pas vu de leurs propres yeux, comme le poète
Ce fut alors que le dernier se retira dans son abba; port, en Normandie, le plus avantageux de ses b^ éprouvait par moments à la cour des lassitudes extrê lui faisaient regretter la campagne, elles toumaiei vers les sereines beautés de la nature et la calme ex la province. Dans son afOiction, il soupirait alors des ' d'attendrissement et de mélancolie.
0 champs plaisaDS et doux, ô vie heureuse et sainte, Où, francs de tout souci, nous n'avons point de crain D'être accablés en bas, quand, plus ambitieux Et d'honneurs et de biens, nous voisinons les cieux! Où nous vivons contens, sans que la chaude rage D'avancer en crédit nous brûle le courage s; Où nous ne craignons point l'effort des médisans. Où nous n'endurons point tant de propos cuisans, Où nous n'avons souci de tant nous contrefaire Et ployer le genou, même à notre adversaire ; Où tant de vains pensers, d'erreiu^, d'affections. De veiHes, de travaux, d'ennuis, d'ambitions, De gênes, de regrets, de désirs, de misères, De peurs, de désespoirs, de fureurs, de colères. De remords inhumains et de soucis mordans, CoDune loups af&més, ne nous rongent dedans, Nous jaum'ssant la face; et la dépite envie D'une seule douleur ne trouble notre vie.
Ce tableau annonce un homme qui a souffert, et l'ac
* Volume 661 des manuscrits de Dupuy, ayant pour litre: necdotes tirées de la converatUion de divers grands persommtu*
* Courage^ au seizième siècle, était synonyme de cmir.
PHILIPPE DESPORTES. XLIX
son imagination poétique, devait désirer prendre sa rclraili-. Jacques de Thou, qui le connaissait bien et qui le fréquentait alors, comme nous l'avons vu, nous apprend qu'il réalisa son vœu à cette époque *.
Mais il ne jouit pas longtemps de la douce nonchalance où il était parvenu à se plonger. Le 2 août 1589, le roi, qui venait de quitter sa chaise percée, reçut dans le bas-ventre un coup mortel, avant même qu'il eût pu rattacher son haul-de-chausse. La guerre civile éclata dans toute sa fureur : la Ligue et Henri IV se disputèrent la France. Jugeant douteux le succès du roi de Navarre, Desporles fit cause commune avec ses antagoniste?. Sans les deux victoires d'Arqués et d'Ivry, remportées peu de temps après, la maison de Bourbon n'aurait efreclivcmcnt jamais succédé aux Valois*. Un homme qui possédait tant d'abbayes ne pouvait d'ailleurs se déclarer pour les liugiienots. Un dernier motif rangea le poète sous la bannière du parti catholique. C'était sa liaison avec le sieur de Villars, qui occupait lo Havre-de-Grâce, où l'avait installé son parent le duc de Joyeuse. Desportes l'avait, selon toute vraisemblance, connu dans la société de son protecteur.
La première conséquence du choix presque inévitable fait par lui Ait que les calvinistes saisirent toutes ses abbayes. Le monastère de Bonport ne put même lui servir d'asile. Avant la fin du mois d'août l'armée royale envahissait la Normandie, parvenait sous les murs de Rouen. Un nommé Rollct, gouverneur du Pont-de-l'Arche, auprès duquel était situé Bonport, livra aussitôt la place au Béarnais'. Pour n'être point capturé parles huguenots, le poêle dut prendre la fuite, et n'eut que le temps de se mettre en sûreté derrière les canons de Villars.
Le futur amiral était fier, emporté, brave, ambitieux et hon-
* « Lorsque le duc de Joyeuse eut été (ué, à la bataille de Coutras, De&portes quitta la cour et se remit à l'éfude. Ce fut alors qu'il travailla à s^ paraphrase des Psaumes, en vers français, ouvrage (rès-estimable. » Histoire univenelle, livre CLXXXV.
* « Toutes les chances étaient pour la Ligue, et pas une pour le Béar« nais. » HiUoire de France, par M.Michelet, t. X, p. S55.
s L'Estoile, Journal dé Henri IV.
PHILIPPE DESPORTBS.
nête *. Peut-être manquait-il de (inesse, comme tous 1& 9 fr
de ce caractère. L'adroit rimeur sut l'appriToiser, le «/c;^^^
le conduire. Villars avait fait sur mer des prises consiV/é^ il obtenait chaque année de la Ligue des sommes impo^-^^ ^ pour rester fidèle au parti. Ses coffres pleins ne le la^ ^ manquer ni d'honmies ni de bâtiments. Aussi voulait-^ ^ ^^ sa fortune le plus haut possible, et notre auteur ne Ter^ f// dait pas.
Un jour donc, les Ronennais furent bien surpris de I remonter la Seine avec une galère et quinze vaisseaux a qui portaient quinze cents soldats. II fit descendre mille
mes dans une Ile, d*où l'on pouvait canonner Rouen et Cn. ^ intrus se fortiflârent Le duc de Mayenne, gènéralissîrtN^ troupes catholiques, fut obligé d'accourir; un gentilliomi^^'^ de sa part demander au hardi capitaine le motif de celte û " sion menaçante. Yillars répondit qu'ayant été leurré par mai? promesses et désespéi-ant de leur réalisation, il avait pris armes pour se faire sa part. 11 exigeait en conséquence le % vemement de Rouen et la lieutenance générale de Norman sans quoi il se joiiidrait aux royalistes. Force fut de lui acco-^^^ les titres et avantages qu'il sollicitait d'une manière si b«)|~" queuse. En juillet 1591, le hautain personnage entra donc dan la ville, non pas comme un protecteur et nn chef régulier mais comme un véritable conquérant. Desportes s'y instal? près de lui pour le diriger'; Le bruit courant d'ailleurs que prince calviniste reparaîtrait bientôt sous les murs, avec d^^ lansquenets allemands, Villars se hâta de faire des préparatifs. Pendant qu'on amenait des vivres, abattait les faubourgs, ra^ semblait de nouveaux soldats et augmentait les fortifications, la rumeur populaire l'accusa de nouer des intelligences avec 1<$ cardinal de Bourbon, qui présidait le conseil du roi, et d'en), ployer pour ces manœuvres Philippe Desporles. On prétendait que plusieurs conférences avaient eu lieu entre le poète et un abbé de Saint«Âubin, émissaire des antiligueurs. L'affaire avait même été portée si loin, qu'on avait proposé en plein conseil de rendre à Desportes ses bénéfices et abbayes : mais, ceux qui les occupaient ayant refusé de s'en désaisir, l'auteur diplomate rompit avec dédain les négociations. Une belle idée qu'on avait
« twMmiii totales, t. VI. — Chronologie novenaire de Palma Cayet.
s « Il avoit pour conseil auprès de luy Philippe Desportes, abbé de Tfron, docte personnage, qui tenoit sa fortune du feu ro\ . u Palma Cayet, Chronologie novenaire. Ce rôle vahit à Desportes, dans là satire Uénippée^ quelques railleries peu mordantes.
là de croire qu'il prêterait les mains à un ti*aité où l'on ne tiendrait pas compte de ses intérôts ! Il en garda même un vif ressentiment, et montra depuis « ce que peut un homme de conseil, quand il rencontre un homme d'exécution ^ »
Une partie de ces manèges s'étant divulguée, le peuple jeta les hauts cris, et un rassemblement eu lieu devant la porte du négociateur. On disait qu'en ce moment même il était réuni avec deux évêques, entrés dans la ville sous un faux costume; que ces tiois personnages, autorisés par Yillars, se concertaient pour livrer Rouen aux hérétiques. On voulait donc saisir les deux agents mystérieux, afin de les expulser. Nais, comme on ne les trouva point, l'émeute s'apaisa. Le poète diplomate en fut quitte pour une alerte un peu vive. Les incidents du siège qui commença bientôt après donnèrent une autre direction aux pensées de la foule.
Cette affaire n'ayant pas réussi, le gouverneur et son conseiller intime déployèrent une vigilance d'autant plus grande : des subalternes ne pouvaient-ils pas concevoir un plan analogue et Texécuter dans l'ombre? Stimulé par Desportes, Villars prit à ca solde un avocat nommé Mauclerc et le chargea d'espionner les royalistes, en affectant de partager leurs opinions. Le faux frère se glissa dans leurs conciliabules et obtint connaissance d'une intrigue, qui avait pour but de livrer aux assiégeants la porte Cauchoise. Un huissier des comptes, un procureur et un sergent militaire, se trouvaient parmi les meneurs : sur l'accusution du mouchard, ils furent arrêtés, mis à la torture et con- 4iBinnéts par un tribunal à être pendus, sentence que l'on exécuta l^i janvier 1593, quelques semaines après la tentative échouée 4e Villars et de Desportes. Le 7, une proclamation menaça de la même fin quiconque faveriserait en aMCune sorte le parti de Henri de Bourbon, 0 justice humaine, voilà ton impartialité! t Le roi vint à plusieurs reprises commander lui-même le siège, liais les deux chefs, car on peut qualifier ainsi Desportes, avaient si. bien organisé la défense, que la ville demeura imprenable. La lutte qu'ils soutinrent forme, avec les batailles d'Arqués et d'Ivry, avec les opérations sous les murs de la capitale, l'un des ftôts militaires les plus importants qui aient signalé cette longue campagne.
Villars et l'ingénieux abbé cependant se mettaient en garde contre la mélancolie. Entre deux attaques des royaux, comme on disait alors, entre deux sorties du vaillant capitaine, ils fai-
4 PsUna Cayet.
saient bonne diére, ils se ll>Taient aux passe-temiïs «/'a. Desportes avait séduit jadis, sans efforts sarhuniain&, u :i^ jeunes personnes que Catherine de Hédicis réunissait ^>j^^ ^ lant cénacle, pour lui servir à plusieurs fins. Elle était ^^^^ ble, spirituelle et passionnée. De son commerce avec 1^^^^^ résulta une fille. Ne pouvant la mettre au monde chez 1^^ ^ mademoiselle de Vitry alla, un matin, accoucher dans y^ bourg Saint- Victor, et, le soir, pour ménager l'opinion poz// se trouva au bal du Louvre : elle y dansa même, et l'on n'a pas deviné sa faiblesse, sans une perte de sang qui lui pri croyait alors qu'une ceinture, mise en contact avec l'iniaî sainte Marguerite, diminuait et abrégeait les douleurs de^^*^ fanlement. La joviale pécheresse disait que les fenmies ^
times pouvaient s'en passer, puisqu'elles avaient le droit d^^^^^^^ à pleine poitrine; mais qu'elle était nécessaire aux filles, r n'osaient pousser un pamTe hilai * / Cette incartade, suivie p; bablement de plusieurs autres, ne l'empêcha pas de trouver mari : elle devint madame de Simiers *.
Or, pour se distraire pendant le siège, Desportes avait < mené avec lui cette fringante maîtresse. Elle cultivait la H,^ ^ rature à sa manière; les idées lui venaient facilement; mais nor les rimes. Elle envoyait donc sa prose à l'abbé de Tiron pou qu'il la mit en vers. Elle ne put se rompre aux exigences d métré qu'après avoir atteint sa quarantième année. Lorsqu'ell s'enferma dans la ville de Rouen, elle n'était point encore pai venue à cet âge respectable, qui, loin de la corriger, augmenta la verve de son esprit et l'ardeur de ses passions^. Villars, voyant tous les jours cette leste et provoquante i>ersonne, ne put s'abs, tenir du péché de convoitise; madame de Simiers n'ayant pas la moindre envie de se monti'er cruelle, l'accord fut bient6t fait : Desportes en pensa ce qu'il voulut. Comme on partage les provisions pendant une famine, les deux rivaux se partagèrent les bonnes grâces de leur divertissante compagne. Fut-ce alors, ou dans une occasion semblable, que le poète écrivit le sonnet suivant? 11 a pu éprouver plusieurs fois la même déconvenue.
Prince, à qui les destins en tiaissant m'ont soumis. Quelle flureur vous tient d'aimer cette intidèle? L'air, les tlots et les vents sont plus arrêtés qu'elle. Puisse une telle erreur troubler mes ennemis!
< Talleroant des Réaux.
s Louise de radpital-Vitry (c'était son nom de demoiselle) Ait épousée ' par Jacques de Simiers, grand maître de la garde-robe du duc d'Alençoa. s Tallemant des Réaux.
PHILIPPE DB8P0RTÉ8. LUI
8on CBil, par qui tant d'heur vous est ore promit Abusa mon esprit par la mime cautelle; Ce corail souriant, qui les baisers appelle, Mille fois ses trésors à souhait m'a permis.
Comment peut en l'aimant votre dme être assurée? Ue laissant pour vous prendre, elle s'est parjurée; Ce cœur, qu'elle dit vdtre, était naguère à moi.
Elle eut pour me dompter toutes les mêmes armes : C'étaient mômes serments, mêmes vœux, mêmes larmes* Vous pourrez- vous lier à qui n'a point de foi?
Rouen ne capitub pas aussi vite que madame de Simicrs. L*aodacieux courage du gouverneur et la circonspection de Desportes rendirent la lutte sanglante. Le roi lui-même y courut, en mainte occasion, les plus grands périls. Convaincu enfin qu'il n'obtiendrait pas l'avantage, il résolut de traiter. Dans la cuisine de Yillars régnait un certain Lafont, qui avait antérieurement présidé à la manœuvre des casseroles chez le duc de Sully. Le judicieux ministre ne dédaigna point de l'employer, faute d'un plus noble intermédiaire! Le chef consulta madame de Simiers : la coquette, toujours facile, lui promit son aide et obtint en effet l'assentiment de ses deux protecteurs pour ouvrir des négociations. Elle s'ennuyait sans doute d'un internement volontaire qui ne finissait point. Après quelques retards, Sully vint à deux lieues de Rouen, chez un nommé Saint-Bonnet, d'où on l'introduisit dans le fort Sainte-Catherine. Pendant cinq Jours, il eut avec le gouverneur de secrets entretiens. « La plus grande difficulté ne roulait pas sur l'intérêt, nous apprend^l lui-même; Yillars cherchait moins à satisfaire de cupides intentions qu'à obtenir la certitude que le roi, en traitant avec lui, ne désirait pas simplement gagner un chef-lieu de province, mais voulait s'attacher un homme capable dé le servir et animé envers lui des meilleures intentions*. • Les négociateurs finirent par tomber d'accord, mais le ministre, n'ayant pas de pleins pouvoirs, dut retourner auprès du roi et obtenir son assentiment.
Il revint au bout de quelques semaines, en plein jour et avec une sorte de pompe : Yillars avait fait préparer pour lui et sa suite la plus belle hôtellerie de la ville, où il fût traité splendidement. Un de ses gentilshommes alla visiter de sa part le gouverneur, Desportes et madame de Simiers : sa politesse lui fSxt aussitôt rendue; on le pria de se reposer tout le jour et on lui dit ♦
1 Êeonmies rmlcs^ t. il, p. 170, édiUon de 17M.
Uv Philippe desportes.
qu'on enti'erait le lendemain en conférences. Mais, le soir u malin poète arriva chez le duc : il lui apprit que son avait failli tout perdre. Un envoyé de l'Espagne et un é%^ de la Ligue étaient venus faire des propositions au c ^ dant. Il y aurait peut-être cédé, si des lettres fort vives t^^ ejtercé une influence contraire, l'une écrite par lecar^, Bourbon au gouverneur; l'autre par le marquis de Vit^^ dame de Simiers, sa sœur; la troisième par l'évèque c^^ du Perron, au courtois diplomate qui l'avait lancé dan^ / rière. Le prélat ne lui parlait qu'avec un ton d'extrême rence; nos lecteurs, l'ayant vu débuter sous le patron Desportes, n'en seront point surpris. L'abbé montra ces au duc, le mit en garde contre les emportements de prépara le succès de l'entrevue par d'habiles conseils.
Sully trouva le rude capitaine moins bien disposé que mière fois. Mais il ne tint pas compte de ses airs sup( ^ alla droit au fait. Le commandant exigea pour lui la ^ d'amiral, que lui avait octroyée l'Union catholique; le gou ment de Rouen, de son bailliage et du pays de Caux, sai soumis à l'autorité du gouverneur de la province; une s de cent vingt mille livres et une pension annuelle de so mille; la restitution de Fécamp, li\Té aux huguenots par Bozé, qui l'avait conquis pour la Ligue avec une audace gieuse, mais que l'ingratitude de Villars lui-même avs dans le parti conti*aire. Enfin, le vaillant lutteur dem que l'on mit à sa disposition les abbayes de Jumiéges, Bonport, la Yalace, Saint-Taurin et Montiviliers. La de devait enrichir une sœm* de sa maîtresse. Tiron et Bonp venaient de droit à l'ancien titulaire, qu'on en avait déf VUlars comptait sans doute lui offrir les trois autres mona$ pour le dédommager des bénéfices saisis par les ligueut>j les propriétaires actuels ne voulaient point rendre.
Comme le duc de Montpensier, gouverneur de Normandie droit de juridiction sm- le bailliage et la ville de Rouen, pays de Caux, et ne pouvait en être dépossédé sans son conmie la dignité d'amiral appartenait au duc de Biron < Fécamp avait été remis entre ses mains, le secrétaire d'É vit obliger d'interrompre la négociation. Le prince devai consulté sur ces articles. Pendant que l'on attendait sa déc une foule de contre-temps et de manœu\Tes faillirent e annuler ce travail de Pénélope. Un des meneurs fut même \ à une croisée de l'hôtel qu'habitait Villars. 11 fallait que liories, madame de Simiers, Lafont, travaillassent perpét
ment à calmer le fougueux amiral*. Le consentement du Béarnais étant arrivé enfin, on dressa un traité dans les règles, et il fut convenu que Uenri IV ferait une entrée solennelle à Rouen, après avoir pris possession de la capitale. Sully se hâta de l'aller rejoindre, pour fi-anchir avec lui les barrières.
Avant de s'y installer oHiciellement, le Bourbon était déjà maître de Paris. Le duc de Mayenne avait dû i\iir à Soissons, et le parti royaliste dominait dans la ville. Aussi io 18 mars 1594, le prince envoya-t-il le frère de Desportes saisir tous les meubles que le duc avait laissés derrière lui : le sieur de Bévilliers, muni d'un bon passe-port, enleva jusqu'aux petits tableaux et menues bardes, lien fut récompensé libéralement par le souverain, qui lui donna commission d'aller remontrer au duc de Mayenne qu'il devrait cesser la lutte et ne pas se faire ensevelir sous les ruines de la France. Cette note de VEstoile* pro;^oque la curiosité. On se demande si Thibaut Desportes avait, contrairement à son frère, ceint l'écharpe royaliste dés les débuts, ou si le poète l'avait expédié sous les murs de Paris, comme un agent fidèle, pour soigner ses intérêts. On aperçoit ou on devine une finesse dans toutes les actions du madré politique.
Le 22 mars, le roi entrait à Paris. Bientôt après Villars proclama son autorité sur la grande place de Rouen, au son de toutes les cloches, au bruit d'une imposante canonnade. Une lettre du roi, où il le nommait son cousin, le pressait de venir à la cour. Mais le fier capitaine ne voulant y paraître qu'en grande pompe, ses apprêts retardèrent son voyage. Il se rendit enfin au Louvi'e, emmenant avec lui plus de cent gentilshommes, dont quelques-uns appartenaient à la première noblesse de France, et il éclipsa tous les autres seigneurs. Pour ses bons offices. Desportes obtint une grasse abbaye et plusieurs autres dons'. Il ne se laissait jamais oublier.
11 ne fit qu'une perte, mais elle l'attrista sans doute fort peu. Madame de Simiers, voyant la splendeur de l'amiral, lui donna décidément la préférence. Elle le brouilla même avec Desportes, en lui disant à l'oreille que, si on les voyait toujours ensemble, on le croirait mené par lui et le jugerait même incapable de rien faire sans le malin abbé. Ses cajoleries, ses manières vives et piquantes, son entretien spirituel, poussèrent jusqu'à l'exaltation l'amour do son impétueux chevalier. Mais ce triomphe ne
* On peut lire dan» Sully toute cette lonj^ue histoire. « Jourtial de Uenri IV, année 1584.
* Palma Cayet, Chrmologi$ novenaire-
UV PHILIPPE DESPORTES.
qu'on enliserait le lendemain en conférences. Mais, le soir uiôm malin poète arriva chez le duc : il lui apprit que son abs< avait failli tout perdre. Un envoyé de l'Espagne et un émiss de la Ligue étaient venus faire des propositions au comn dant. Il y aurait peut-être cédé, si des lettres fort vives n'eus ejtercc une influence contraire, l'une écrite par le cardina Bourbon au gouverneur; l'autre par le marquis de Vitry à dame de Simiers, sa sœur; la troisième par l'évêque d'Évr du Perron, au courtois diplomate qui l'avait lancé dans la riére. Le prélat ne lui parlait qu'avec un ton d'extrême c rence; nos lecteurs, l'ayant vu débuter sous le patronag< Desportes, n'en seront point surpris. L'abbé montra ces pi au duc, le mit en garde contre les emportements de Vil prépara le succès de l'entroiie par d'habiles conseils.
Sully trouva le rude capitaine moins bien disposé que la mière fois. Mais il ne tint pas compte de ses airs superln alla droit au fait. Le commandant exigea pour lui la di^ d'amiral, que lui avait octroyée l'Union catholique; le gouvc ment de Rouen, de son bailliage et du pays de Caux, sans soumis à l'autorité du gouverneur de la province; une so: de cent vingt mille livres et une pension annuelle de soi* mille; la restitution de Fécamp, livré aux huguenots par Bozé, qui l'avait conquis pour la Ligue avec une audace ] gieuse, mais que l'ingratitude de Villars lui-même ava dans le parti conti'aire. Enfin, le vaillant lutteur dem que l'on mit à sa disposition les abbayes de Jumiéges, Bonport, la Yalace, Saint-Taurin et Montiviliers. La d( devait enrichir une sœm' de sa maitresse. Tiron et Bonj venaient de droit à l'ancien titulaire, qu'on en avait dé VUlars comptait sans doute lui offrir les trois autres mon pour le dédonunager des bénéfices saisis par les liguei les propriétaires actuels ne voulaient point rendre.
Comme le duc de Montpensier, gouverneur de Norman^ droit de juridiction sur le bailliage et la ville de Row pays de Caux, et ne pouvait en être dépossédé sans s comme la dignité d'amiral appartenait au duc de Bir Fécamp avait été remis entre ses mains, le secrétairf vit obliger d'interrompre la négociation. Le prince consulté sur ces articles. Pendant que l'on attendait ; une foule de contre-temps et de manœuNTes failli) annuler ce travail de Pénéloi)e. Un des meneui's fut n à une croisée de l'hôtel qu'habitait Villars. 11 fallî portes, madame de i^imicrs, Lafont, travaillassent
PHILIPPE DESPORTES. Vf
ment à calmer le fougueux amiral*. Le consentement du Béarnais étant arrivé enfin, on dressa un traité dans les règles, et il fut convenu que llenri lY ferait une entrée solennelle à Rouen, après avoir pris possession de la capitale. Sully se hâta de l'aller rejoindre, pour franchir avec lui les barrières.
Avant de s'y installer ottlciellement, le Bourbon était déjà maître de Paris. Le duc de Bfayenne avait dû fliir à Soissons, et le parti royaliste dominait dans la ville. Aussi le 18 mars 15M, le prince envoya-t-il le frère de Desportes saisir tous les meubles que le duc avait laissés derrière lui : le sieur de Bévilliers, muni d'un bon passe-port, enleva jusqu'aux petits tableaux et menues hardes. lien fut récompensé libéralement par le souverain, qui lui donna commission d'aller remontrer au duc de Mayenne qu'il devrait cesser la lutte et ne pas se faire ensevelir sous les ruines de la France. Cette note de VEstoile* pro,voque la curiosité. On se demande si Thibaut Desportes avait, contrairement à son frère, ceint l'écharpe royaliste dés les débuts, ou si le poète l'avait expédié sous les murs de Paris, comme un agent fidèle, pour soigner ses intérêts. On aperçoit ou on devine une finesse dans toutes les actions du madré politique.
Le 22 mars, le roi entrait à Paris. Bientôt après Villars proclama son autorité sur la grande place de Rouen, au son de toutes les cloches, au bruit d'une imposante canonnade. Une lettre du roi, où il le nommait son cousin, le pressait de venir à la cour. Mais le fier capitaine ne voulant y paraître qu'en grande pompe, ses apprêts retardèrent son voyage. Il se rendit enfin au Louvre, emmenant avec lui plus de cent gentilshommes, dont quelques-uns appartenaient à la première noblesse de France, et il éclipsa tous les autres seigneurs. Pour ses bons offices. Desportes obtint une grasse abbaye et plusieurs autres dons'. Il ne se laissait jamais oublier.
Il ne fit qu'une perte, mais elle l'attrista sans doute fort peu. Madame de Simiers, voyant la splendeur de l'amiral, lui donna décidément la préférence. Elle le brouilla même avec Desportes, en lui disant à l'oreille que, si on les voyait toujours ensemble, on le croirait mené par lui et le jugerait même incapable de rien faire sans le malin abbé. Ses cajoleries, ses manières vives et piquantes, son entretien spirituel, poussèrent jusqu'à l'exaltation l'amour de son impétueux chevalier. Mais ce triomphe ne
* On peut lire dan» Sully toute cette longue histoire.
* Jourtial de Henri IV, année 1594.
* Palma Cayet, ChrQnologi$ novenairâ'
de Tannée suivante, il le plaça en Picardie pour tenir t& ^^""^7 Espagnols, avec les ducs de Bouillon, de Nevers et de Sain^ ^^ C'était là que devait se lenniner sa courte cl brillante ca^-^^ . Les {rénéraux ayant marché, pendant le mois de juillet, ^^^ cours de Dourlcns qu'assiégeait Fuentès, Bouillon gra^y^^ colline pour examiner le camp ennemi. Grande fut s;^ prise de voir l'armée entière s'avancer en ordre de bataille rencontre. Il envoya aussitôt un gentilhomme prier Tilla le secourir. L'amiral, qui ne connaissait point l'hésitatior^ riva bride abattue. Son associé lui dit alors qu'il fallait ar l'ennemi par une charge furieuse. Villars saisit l'occasion précipite avec ses cavaliers sur les bandes espagnoles. 11 ir>^i" déroute un escadron de six cents hommes qui lui barrait le p sage; mais, n'étant point secondé par son collègue, il a bien l'armée entière sur les bras. Le vaillant capitaine ne son; même point à la retraite; et, pendant que son escadron fuy il soutint avec un petit nombre de braves ime lutte follcic héroïque. Enveloppés de toutes parts, ils furent tués ou 1^ -.^^^ prisonniers. Des Napolitains saisirent l'amiral, qui leur oQ^~ ^ ^ chiquante mille écus pour sa rançon : mais un capitaine e^p^. gnol, nonomé Contreras, ayant voulu leur enlever cette proie e n'ayant pu y réussir, firappa le vaincu de son épée : d'autre imitèrent son.exemple, et Yillars tomba percé de coups; ftn d^ plorable pour un homme si habile et si énergique*.
Tallemant des Beaux aCQrme qu*avant de partir pour Donj»^ |->^ lens Yillars baisait un bracelet de cheveux qui lui venait de ^ IL maîtresse. Comme le duc de Bouillon blâmait cet enthousiasmée ^^ excessif à l'égard d'une personne très-légère, le' fougueux sei^ | gneur lui répliqua : « S'il faut parier sans détour, je crois en elle, comme je crois en Dieu ! » Après la mort du vaillant amiral, madame de Simiers n'en poursuivit pas moins le cours de ses aventures galantes.
* SaivantrEstoile, la rancune ne fut pas étrangère à celte catasb^phe : « La haine que lui portoient les Espagnols, dit-il, pour avoir aubvfois été des leurs et n'en étire plus, ayant pris le parti du roi et abandonné celui de la Ligue, fut la vraie cause de la mort de ce seigneur très-valeureux, u
PHILIPPE 0E8P0RTBS. LVH
Plus heureux que Villars, Desportes s'était retiré dans son abbaye de Bonport. Là, au milieu d'une douce quiétude, il reprit sa traduction des Psaumes. L'interprétation du texte sacré ne l'absorbait pas entièrement: deux jeunes femmes annotaient, dit-on, ses vers, madame Palu et madame d'Aigrontin ^ 11 faisait aussi des voyages à la cour et y prenait part aux fêtes royales. Dans une de ces visites, le Béarnais lui dit un jour, avec sa libre gaieté, devant la princesse de Conli : «Monsieur de Tigron, il faut que vous aimiez ma nièce : cela vous ranimera et : vous fera produire encore de belles choses, quoique vous ne soyez plus jeune. » La princesse répliqua non moins librement : «Je n'en serais pas fâchée, je vous assure; il en a aimé qui étaient de meilleure maison que moi. » Elle entendait Marguerite de Valois, l'abbé passant pour avoir été au mieux avec elle, avant qu'elle fût reine de France *.
I . Les provocations d'ailleurs ne manquaient pas au riche béné-
. floiaire; mais, toujours clairvoyant, il ne se faisait point illusion
sur les motifs qui inspiraient les aimables coquettes. L'une
d'elles, le poursuivant de ses agaceries intéressées, le vieux
. poôtc calma son ambition par un charmant sonnet :
Ah ( je vous entends bien ! Ces propos gracieux,
Ces regnrds dérobés, cet aimable sourire, ' Sans me les déchiUV-er, je sais qu'ils veulent dire :
C'est qu'à mes ducatons vous faites les doux yeux.
Quand je compte mes ans, Titlipn n'est pas si vieux ; Je ne suis désormais qu'une mort qui respire; Toutefois votre cœur de mon amour soupire, Vous en t'ailes la triste et vous plaignez (les cioux.
Le peintre éioit un sot, dont l'ignorant caprice Ifous peignit Cupidon un enfant sans malice. Garni d'arc et de traits, mais nu d'accoutrement.
* Aussi trouve-t-on dans le pamphlet qui a pour titre : Bibliothèque de madame de Montpensier, le passage suivant : — Article 75. Psaumes mit en rimes par Philippe Desporles, revus et corrigés par madame Patu, avec les annotatiooset sonnets de madame d'Aigrontin.
* Talltmant det Rénux,
.▼I PHILIPPE BE8P0RTBS.
dora guère. Le vainqueur d'Ivry n'était pas liomme à I dans l'inaction un capitaine si intrépide. Dés le commena de l'année suivante, il le plaça en Picardie pour tenir têt Espagnols, avec les ducs de Bouillon, de Nevers et de Saint- C'était là que devait se terminer sa courte et brillante car Les {rénéraux ayant marché, pendant lo mois de juillet, : cours de Dourlens qu'assiégeait Fuentés, Bouillon gravi colline pour examiner le camp ennemi. Grande fut sa prise de voir l'armée entière s'avancer en ordre de bâtai U rencontre. Il envoya aussitôt un gentilhomme prier Villî le secourir. L'amiral, qui ne connaissait point l'hésitatio riva bride abattue. Son associé loi dit alors qu'il fallait ai renneml par une charge furieuse. Yillars saisit l'occasic précipite avec ses cavaliers sur les bandes espagnoles. Il n déroute un escadron de six cents Itommes qui lui barrait 1 sage; mais, n'étant point secondé par son collègue, il a b l'armée entière sur les bras. Le vaillant capitaine ne s même point à la retraite; et, pendant que son escadron i il soutint avec un petit nombre de braves une lutte foU héroïque. Enveloppés de toutes parts, ils furent tués ov prisonniers. Des Napolitains saisirait l'amiral, qui leur cinquante mille écus pour sa rançon : mais un capitaine gnol, nommé Contreras, ayant voulu leur enlever cette j n'ayant pu y réussir, firappa le vaincu de son épée : imitèrent son.exemple, et Yillars tomba percé de coupf plorable poor un homme si habile et si énergique*.
Tallemant des Beaux affirme qu*avant de partir pf lens Yillars baisait un bracelet de cheveux qui lui ve maîtresse. Comme le duc de Bouillon blâmait cet ent excessif à l'égard d'une personne très-légère, le' fou gneur lui répliqua : « S'il faut parier sans détour, ; elle, comme je crois en Dieu ! » Après la mort du v rai, madame de Simiers n'en poursuivit pas moin; ses aventures galantes.
* SuivaatrEstoile, b rancmie ne fot pas étnuigdre à a m La haine que lui portoient les EqMgnoIs, dit-îl, po«r a des leurs et n'en être plus, ayant pris le parti du rm et a la Ligue, fot la vraie cause de la mort de ce seigneur tri
PHILIPPE 0E8P0RTBS. LVH
Plus heureux que Villars, Desportes s'était retiré dans son abbaye de Bonport. Là, au milieu d'une douce quiétude, il reprit sa traduction des Psaumes. L'interprétation du texte sacré ne l'absorbait pas entièrement : deux jeunes femmes annotaient, dit-on, ses vers, madame Palu et madame d'Aigrontin^ 11 faisait aussi des voyages à la cour et y prenait part aux fêtes .royales. Dans une de ces visites, le Béarnais lui dit un jour, avec sa libre gaieté, devant la princesse de Conli : « Monsieur de Tiron, il faut que vous aimiez ma nièce ; cela vous ranimera et vous fera produire encore de belles choses, quoique vous ne «oyez plus jeune. » La princesse répliqua non moins librement : «Je n'en serais pas fâchée, je vous assure; il en a aimé qui étaient de meilleure maison que moi. » Elle entendait Marguerite de Valois, l'abbé passant pour avoir été au mieux avec elle, avant qu'elle fût reine de France *.
! . Les provocations d'ailleurs ne manquaient pas au riche béné- , floiaire; mais, toujours clairvoyant, il ne se faisait point illusion sur les motifs qui inspiraient les aimables coquettes. L'une d'elles, le poursuivant de ses agaceries intéressées, le vieux .poète calma son ambition par un charmant sonnet :
Ah ( je vous entends bien 1 Ces propos gracieux,
Ces regnrds dérobés, cet aimable sourire, ' Sans me les déchiUV-er, je sais qu'ils veulent dire :
C'est qu'a mes ducatons vous faites les doux yeux.
Quand je compte mes ans, Titiion n'est pas si vieux ; Je ne suis désormais qu'une mort qui respire; Toutefois votre cœur de mon amour soupire, Vous en faites la triste et vous plaignes (les cionx.
Le peintre éioit un sot, dont l'ignorant caprice Ifous peignit Cupidon un enfhnt sans malice, Garni d'arc et de traits, mais nu d'accoutrement.
* Aussi trouve-t-on dans le pamphlet qui a pour titre : BiHMhique de madame de Monlpensier, le |)assage suivant : — Article 7S. Psaumes mis en rimes par Philippe Desporles, revus et corrigés par madame Patu, avec les annotatiooset sonnets de madame d'Aigrontin.
* TAll«mant des Rénux,
LVin PBILIPPB DESPORTES.
Il falloit pour carquois une bourse lui pendre, L'habiller de cUnquans, et lui faire répandre Rubis à pleines raains, perles et diaraans.
Ainsi rien ne troublait la lucidité de son esprit ou le a son âme. Il dominait les événements, flairait les pièges e toujours se rendre aussi heureux que possible. Un de S€ intimes, Jacques de Montèrent, a parfaitement décrit soi riable sérénité :
L*âge l'y conviant, guidé par la raison. Il changea doucement la cour à sa maison. Port de félicité aux autres non commune. Jamais homme n'usa des biens de la fortune Sagement comme lui. Tranquillité d'esprit. Dont on a tant parié, dont on a tant écrit. Que chacun cherche tant, que personne ne treuve. Vrai nectar qui rend dieux les mortels qu'il abreuve. Douce paix de notre ftme, à bon droit avois-tu Choisi pour ta- demeure une si grand' vertu. Jusqu'au dernier soupir, cette compagne chère Ne l'abandonna point ; avec elle sa mère, La bonne conscience, étoit â son côté.
Ses Psatmies, dont il avait publié une soixantaine à cbes Haroert Pâtisson, dés 1592 et pendant le siège m* Bouèn *, furent terminés en 1595 : on les réimprima en 1004 *. Du Radier vante beaucoup Texaclitude de la ven ne le contredirai pas, mais le style ne mérite certainem cun éloge. Avec la meilleure volonté du monde, je n*ai conTrir une strophe élégante ou remarquable dans toul lume. L'âge avait de bonne heure répandu ses ombres talent du poète et rassemblé autour de lui ses brouillai amis, ses protégés, ses connaissances, flattèrent ses ore leur complaisante approbation; de Thou, dans son Hisio verselle, Tessier, Sainte-Marthe, exagèrenWla valeur de <u ces caduques. D'autres murmurèrent tout bas un jugeme vrai, comme Du Perron. Le hautain Malherbe exprima s d'une façon brutale.
Un jour qu'il dînait chez Desportes, avec le neveu de ( et que le potage se trouvait déjà sur la table, le vétéran li de ses Psaumes et voulut lui en o&ir un exemplaire. Go se disposait â l'aller chercher, le Normand l'arrêta tout
< Bibliothèque française, de l'abbé Goujet, t. XI?. s Denis Caigniet, musicien du marquis de Villeroy, les mit eo ai plusieurs parties; son travail fut imprimé chez Pierre BaHard, en
«Laissez, laissez, lui dit-il, votre potage vaut mieux que vos Psaumes. » Desportes ne releva point cette grossièreté, mais ne souffla mot pendant tout le repas : au sortir de table, ils prirent congé l'un de l'autre et ne se revirent jamais. L'éplucheur de syllabes n'en fut pas quitte pour cette rupture. La verve moqueuse de Régnier lui inspira un désir de vengeance qu'il ne put comprimer : l'ennemi mortel des enjambements reçut en pleine poitrine la neuvième satire, qui a d'ailleurs l'importance d'un manifeste littéraire. L'auteur y dit de notre poëte :
Or, Rapin, quant k moy, je n'ay point tant d'esprit. Je vay le grand chemin que mon oncle m'apprit, Laissant là ces docteurs, que les Muses instruisent En des arts tout nouveaux; et s'ils font, comme ils disent, De ses fautes un livre aussi gros que le sien. Telles je les croirai quand ils auront du bien. Et que leur belle Muse, à mordre si cuisante. Leur don'ra, comme â lay, dix mille écus de rente, De l'honneur, de l'estime, et quand, par l'univers, Sur le luth de David on chantera leurs vers; Qu'ils auront joint l'utile avec le délectable, Et qu'ils sçauront rimer une aussi bonne table*
Malherbe n'osa faire bâtonner le neveu d'un homme influent, comme il avait fait rouer de coups le poète Berthelot, pour se venger d'une parodie *. Sa colère s'épancha sur les œuvres mêmes, et, d'une main crispée, il barbouilla tout un exemplaire de ses notes critiques ou soi-disant telles. Ce griffonnage passa dans la bibliothèque du fameux Balzac, puis dans celle du président Bouhier: il se trouve maintenant à l'hôtel Maxarin. Charles Nodier en possédait une copie. Les remarques du lourd pédant n'ont aucune valeur. 11 s'en exhale un parfum d'épicerie, une odeur de savon et de suif, qui dénote la vocation réelle du censeur : pourquoi Malherbe n'a-t-il point tiôné dans un comptoir, ne s'est-il point prélassé dans une arriére-boutique?
Mais, si l'école des arrangeurs de mots ne traitait pas bien notre poète, les marques de déférence ne lui manquaient point : on l'en obsédait même, comme la plupart des hommes illustres. On lui apportait une foule d'ébauches, qu'on le priait de juger, avec la ferme espérance qu'il les trouverait admirables. Un avocat lui ayant ainsi confié un gros poème, le malin abbé transmit la tâche à son neveu. L'auteur disait dans un endroit :
Je bride ici mon Apollon.
i Observations de Ménage sur les poésies de MaHierbe, p. 517.
LVm PBILIPPB DESPORTES.
Il firiloît pour carquois une bourse lui pendre, L'habiller de clinquans, et hii iaire répandre Rubis à pleines mains, perles et diamans.
Ainsi rien ne troublait la lucidité de son esprit ou le c son âme. Il dominait les événements, flairait les pièges < toujours se rendre aussi heureux que possible. Un de s intimes, Jacques de Montereul, a parfaitement décrit se riable sérénité :
L'âge l'y conviant, guidé par la raison. Il changea doucement la cour à sa maison. Port de félicité aux autres non commune. Jamais homme n'usa des biens de la fortune Sagemoit comnœ lui. Tranquillité d'esprit. Dont on a tant parlé, dont on a tant écrit. Que chacun cherche tant, que personne ne treuve, Vrai nectar qui rend dieux les mortels qu'il abreuve. Douce paix de notre âme, à bon droit avois-tu Choisi pour ta- demeure une si grand' vertu. Jusqu'au dernier soupir, cette compagne chère Ne l'abandonna point ; avec elle sa mère, La bonne conscience, étoit â son côté.
Ses Psaumes, dont il avait publié une soixantaine i cbes Hamert Pâtisson, dés 1592 et pendant le siège m Bouên *, furent terminés en 15d5 : on les réimprima en 1004 *. Du Radier vante beaucoup l'exaclitude de la vei ne le contredirai pas, mais le style ne mérite certainen cun éloge. Avec la meilleure volonté du monde, je n'a couTTir une strophe élégante ou remarquable dans tou lume. L'âge avait de bonne he\u« répandu ses ombre; talent du poète et rassemblé autour de lui ses brouilla amis, ses protégés, ses connaissances, flattèrent ses on leur complaisante approbation; de Thou, dans son Hisu versellef Tessier, Sainte-Marthe, exagêrenWla valeur de c ces caduques. D'autres murmurèrent tout bas un jugemi vrai, comme Du Perron. Le hautain Malherbe exprima i d'une façon brutale.
Un jour qu'il dînait chez Desportes, avec le neveu de et que le potage se trouvait déjà sur la table, le vétéran 1 de ses Psaumes et voulut lui en offrir un exemplaire. O se disposait à l'aller chercher, le Normand l'arrêta tout
« BiblMhéque françoUe, de l'abbé Goujet, t. XI?. s Denis Caigniei, musicien du marquis de Villeroy, les mit eo ■ plusieurs parties; son travail fut imprimé chez Pierre Balfard, en
«Laissez, laissez, lui dit-il, votre potage vaut mieux que vos Psaumes. » Desportes ne releva point cette grossièreté, mais ne soufila mot pendant tout le repas : au sortir de table, ils prirent congé l'un de l'autre et ne se revirent Jamais. L'éplucheur de syllabes n'en fut pas quitte pour cette rupture. La verve moqueuse de Régnier lui inspira un désir de vengeance qu'il ne put comprimer : l'ennemi mortel des enjambements reçut en pleine poitrine la neuvième satire, qui a d'ailleurs l'importance d'un manifeste littéraire. L'auteur y dit de notre poète :
Or, Rapin, quant k moy, je n'ay point tant d'esprit. Je vay le grand chemin que mon oncle m'apprit, Laissant là ces docteurs, que les Muses instruisent En des arts tout nouveaux; et s'ils font, comme ils disent, De ses fautes un livre aussi gros que le sien, Telles je les croirai quand ils auront du bien. Et que leur belle Muse, à mordre si cuisante. Leur don'ra, comme à lay, dix mille écus de rente. De l'honneur, de l'estime, et quand, par l'univers, Sur le lulh de David on chantera leurs vers; Qu'ils auront joint l'utile avec le délectable, Et qu'ils sçauront rimer une aussi bonne table.
Malherbe n'osa faire bâtonner le neveu d'un homme influent, comme il avait fait rouer de coups le poète Berthelot, pour se venger d'une parodie *. Sa colère s'épancha sur les œuvres mêmes, et, d'une main crispée, il barbouilla tout un exemplaire de ses notes critiques ou soi-disant telles. Ce griffonnage passa dans la bibliothèque du fameux Balzac, puis dans celle du président Bouhier: il se trouve maintenant à l'hôtel Mazarin. Charles Nodier en possédait une copie. Les remarques du lourd pédant n'ont aucune valeur. 11 s'en exhale un parfum d'épicerie, une odeur de savon et de suif, qui dénote la vocation réelle du censeur : pourquoi Malherbe n'a-t-il point trôné dans un comptoir, ne s'est-il point prélassé dans une arrière-boutique?
Mais, si l'école des arrangeurs de mots ne traitait pas bien notre poète, les marques de déférence ne lui manquaient point : on l'en obsédait môme, comme la plupart des hommes illustrès. On lui apportait une foule d'ébauches, qu'on le priait da juger, avec la ferme espérance qu'il les trouverait admirables. Un avocat lui ayant ainsi confié un gros poème, le malin abbé transmit la tâche à son neveu. L'auteur disait dans un endroit :
Je bride ici mon Apollon.
« Observations de Ménage sur les poésies de Midtierbe, p. 517.
Régnier, suivant le témoignage de Tallemant des Réaux, é< vît à la marge :
Faut avoir le cerveau bien vide Pour brider des Muses le roi ; Les dieux ne portent point de bride, Mais bien des ânes comme toi.
Quelque temps après, le rimeur vint chercher son œuvre, t Desportes lui remit avec force compliments. Mais voilà < le lendemain notre homme arrive tout bouffi de colère :
— On ne se moque pas ainsi du monde, dit-il à Despori mon manuscrit, à vous entendre, contenait de fort belles c ses : elles sont belles, en vérité, celles que j'y ai découvert»
Et il lui montre l'épigramme : Desportes reconnaît auss l'écriture de son neveu et se confond en excuses, n'ayant ga de ménager son extravagant auxiliaire. L'oncle et le neveu se ressemblaient point et ne devaient pas non plus avoir même sort : Régnier se fit tout jeune de nombreux ennemis, vain son père le sermonnait, en vain il lui recommandait de pas écrire ou d'imiter la sagesse de son habile parent : avis échouaient contre un naturel indomptable '.
Pendant la vieillesse de Desportes, on lui offHt l'archevè de Bodrdeaux; mais il préférait sa quiétude et son bien-étrc objecta qu'il ne voulait point avoir charge d'âmes.
— Mais vos moines? lui dit-on.
— Mes iipoines? répliqua-t-il ; oh ! ils n'en ont point I Il les connaissait de vieille date.
Enfin le gracieux rimeur tomba malade de sa dernière i ladie. L*£stoile prétend qu'il ne croyait point an purgatoi non plus que M. de Bourges : et, comme celui-ci n'avait pc ordonné de messes pour le salut de son Ame, le poète ei^g de chauler seulement après sa mort deux psaumes qui ati taient son ferme espoir d'une éternité bienheureuse *. Cétail seul point de doctrine où il ne fût pas d'accord avec Rome laissa, dit-on, échapper ces mots de regret : < J'ai trente m livres de rente, et je meurs' ! > Après avoir ainsi fait ses adii au monde, il ne témoigna plus que des sentiments chrétiei il était trop habile pour se mettre mal avec le Dieu régna Lorsqu'il eut communié, il dit d'une voix tranquille : < 0 d
< BiblMhique française, de l'abbé Goujet, t. XIV. s 0 quam dilecla tabemacula tua, Deus virtutum ! — Laetatus som ai quae dicta sunt niihi : in domum Domini ibimus. s L'Estoile, Journal de Hmrf tV, a
PHILIPPE DE8PORTE8. LXI
nier jour, tu ne m'as point surpris! Je savais que la mort ne nous épargne pas longtemps. J'ai mené une vie douce et heureuse, sous un ciel favorable, et, à peine âgé de soixante ans, j'arrive au bout de ma carrière. Je n'en murmure point; j'abandonne le monde sans douleur et sans inquiétude, persuadé que le dieu paternel, qui nous tend la main pour nous sauver, recevra ma pauvre âme dans ses bras. Exauce ma prière, ô souverain maître t J'ai souillé en moi ton image ; fais disparaître jusqu'aux moindres vestiges de mes erreurs et ouvre-moi 1« cieP.» Gomme il achevait cette phrase, il remlit le dernier soupir. C'était le 5 octobre 1606 : Desportes avait en conséquence soixante ans et cinq mois.
Son ttère Thibaut le fit enterrer dans l'abbaye de Bonport, où il venait de fermer les yeux pour toujours, et mit sur son tombeau l'épitaphe suivante :
« A Philippe Desportes, abbé commendataire de oe couvent, célèbre par l'aménité de ses mœurs, par la délicatesse de son esprit, par tous les genres de savoir et de qualités, si éminent d'ailleurs par son talent comme poète, que les Muses semblaient avoir découvert tous leurs secrets à un seul individu. Ces mérites supérieurs en avaient fait, suivant l'opinion générale, le prince des poètes français de son temps, l'égal des poètes anciens de Rome ou d'Athènes. Ils le rendirent si agréable aux rois très-chrétiens Charles IX, Henri 111 et Henri IV, que la libéralité de ces souverains dépassa de beaucoup ses vœux, la nature lui ayant donné une extrême modération. Par un exemple rare de désintéressement à une époque ambitieuse, il refusa d'abord la charge importante de secrétaire des commandements du roi, puis le siège archiépiscopal de Bordeaux. Quoique, parmi tant de titres divers, son excellente traduction des Psaumes de David pût suffire & sa gloire éternelle, Thibaut Desportes, par affection et par reconnaissance pour un frère si bon, qvti Vàvait obligé, a voulu lui consacrer ce monument, oi\ il repose dans l'espoir d'une résurrection bienheureuse. II vécut soixante ans et cinq mois, et mourut en 1606, le troisième jour des nones d'octobre *.
« Le tombeau de Desportes, par Jacques de Montereul. Les dernières paroles semblent prouver que Desportes ne croyait pas plus h l'enfer qu^au purgatoire.
t Voici le texte htin de cette épitaphe, que nous a conservée Nioeron, dans ses Mémoires pour servir à Vhistoire des hommes illustres, t. XXV :
« Philippe Portaeo, hujusce monasterii abbati ooramendatario, morum suavitate, elegantia ingenii, omnique erudttionis ac virtutis génère pm?-
iO>ï^
TlW\
IJUS'
..iAïi^
■«^^^ !:«i\fe '^'^
e^rs^^
»\°*!.LflQï^*^
tsa*^'
it^î°^
it«vq»
PHILIPPE DESPORTBS. LXni
Rappelons d'abord que Pétrarque a donné le ton à la poésie sentimentale, servi de modèle au delà des Alpes. Son influence, pernicieuse en Italie, ne le fut pas moins chez nous. Sans doute son affection n'est pas dépourvue de délicatesse : il nous offre, jusqu'à un certain point, le type de l'amour rêveur, platonique et désintéressé. La passion qu'il exprime n'a rien de commun avec l'ardeur des sens : un mot, un regard, un sourire, voilà tout ce qu'il implore; il s'enivre de la faveur la plus innocente etcom* pose dix sonnets ou ballades sur une entrevue. Peu d'hommes ont été aussi chastes dans leurs écrits; mais cetterréser>-e factice, en désaccord avec ses mœurs, l'a jeté dans le faux et le conventionnel. C'est un amour de tête qu'il peint, une donnée littéraire qu'il développe. Sa dame et lui étaient convenus de s'adorer soit en vers, soit en prose, mais de ne point franchir la limite des tendresses immaculées. L'amant soupirait, tournait languissamment les yeux, se confondait en éloges sur le front, sur la bouche, sur le menton, sur les cheveux de sa déesse, de sou astre, de son soleil; l'amante lui octroyait tous les mois un regard, lui adressait une parole à chaque saison nouvelle, lui permettait de toucher sa main une fois par an. C'était alors de.^ cantiques d'allégresse qui n'en finissaient point.
Sont-ce là les véritables caractères de l'amour? Ne le déflguret-on pas en voulant le réduire à une sorte d'ivresse intellectuelle, à une mystique adoration? Il a évidemment son enthousiasme, sa poésie, tous les genres de délicatesse, tous les raffinements de l'esprit et du cœur, mais il ne flotte point dans le vague de l'espace; son côté réel, positif, n'échappe aux regards de personne; l'imagination peut l'embellir, elle ne saurait l'omettre sans égarer cette violente affection, sans lui donner un aspect louche, un caractère faux, absurde même et par suite fastidieux, comme tout ce qui est chimérique. Au bout de quelque temps, le poète et son idole paraissent deux visionnaires.
C^tte absence de vérité frappe d'autant plus, que, malgré sa . discrétion invariable, Pétrarque laisse constamment apercevoir sa nature méridionale. Il ne manifeste que des sentiments d'une pudeur angélique; mais son élocution n'a pas des ailes de séraphin. Son enthousiasme idéal traîne derrière lui un lourd ma* térialisme : quand son esprit s'exalte, quand son imagination se tourne vers le ciel, où lui apparaissent des beautés divines, son expression rampe sur la terre et brise l'élan de sa pensée.
Quel étiange choix d'abord pour un amoureux que cette forme du sonnet, forme restreinte et compliquée en même temps, qui se prête si mal aux véhémentes effusions d'un cœur bien épris?