‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 60 sur 259 · LIVRE II. S · texte numérisé non relu

LIVRE II. S

L'air est encore amoureux d'elle,

Le ciel rit de la voir si belle,

Et moy j'en augmente mes pleurs.

Les champs sont verds, et le boccage Se pare de jeune feuillage, Les prez ouvrent mille trésors ; Et moyj despoûillé de ma gloire, Je n'aime couleur que la noire, La portant dedans et dehors.

Des oiseaux les bandes légères, Renforçans leurs voix ramageres, Donnent l'ame aux bois et aux champs : Leur doux bruit reveille ma peine, Et les plaintes de Philomene Me sont au cœur glaives tranchans.

Les oiseaux cherchent la verdure, Moy je cherche une sépulture Pour voir mon malheur limité :

Vers le ciel ils ont leur voilée, Et mon ame deconsolée Se nourrit en l'obscurité.

Ores l'amant sent, dedans famé, Pleuvoir des beaux yeux de sa dame L'espoir, qui plus doucement poind :

Et Tœil dont je pleure l'absance M'a privé de toute espérance.

Las I j'ai crainte et n'espère point.

Ores les animaux sauvages Courent les champs, bois et rivages.

Comme Amour les rend furieux :

Mais le regret qui me transporte D'une pointe encore plus forte.

Tressant, me poursuit en tous lieux.

Or' on voit la rose nouvelle Qui se découvre et se fait belle, Monstrant au jour son teint vermeil :

Où, las ! mon pallissant visage Se seiche en l'avril de mon âge.

Privé des rais de mon soleil I

Or' on voit d'une tiède halaine, Zephire esmouvoir par la plaine Mollement les bleds verdoyans '.

Et moy je couve en mon courage Des soupirs, qui font un orage ■ De cent miH« flota ondoyans.

0 belle jeunesse du monde 1

Des désirs la source féconde, Mère des nouvelles amours.

De tout l'univers reconnue, Que me sert ta douce venue, Si mon liyver dure toujours?

Royne des fleurs et de l'année.

Tousjours pompeuse et couronnée, Doux soûlas des cœurs oppressez ; Par tout où tes grâces arrivent, Les jeux et les plaisirs te suivent :

Les miens, où les as-tu laissez?

Quand je voy tout le mondé rire, Cest lors qu'à part je me retire.

Tout morne, en quelque Ueu caché :

Comme la veufVe tourterelle.

Perdant sa compagne fidelle, Se branche sur un tronc seiche.

Le soleil jamais ne m'esclaire, Tonsyours une erreur solitaire Couvre mes yeux de son bandeau:

Je ne voy rien que des ténèbres, Je n'entôi que des cris fimdires.

Je n'aime rien que le tombeau.

La France, en partis divisée.

Sent enfin sa rage accoisée Au doux leniment d'une paix :

Las I pourquoi l'ay-je soiûiaitée.

Si la guerre est plus irritée Entre mes pensers que jamais?

Pensers qui font dedans ma teste Un bruit estrange, une tempeste.

Et dressent cent mille combats :

Mais quoy qui gaigne Tadvantage, Sur moy seul tcMiîbe le dommage Et la porte de leurs débats.

Las ! qu'Amour me rend misérable!

LasI que la joye est peu durable ; Las I que constante est la douleur :

Que du sort la roué est légère.

Que Tesperance est mensongère, Que l'homme est suyet au malheur I

Non, non, sous le ciel de la lime.

Tout va comme il plaist à Fortune, Elle seule est royne icy bas :

S'il y a quelque providence.

Au ciel elle a sa retidenoe, '

Ailleurs on ne la cognoist pas.

Car quel ordre et quelle conduite De voir en ténèbres réduite Une beauté digne des deux?

Et qu'ainsi soit vive enterrée Celle qui deust estre adorée De tous ceux qui portent des yeux?

Aux ours et aux tigres sauvages, Il faut des treillis et des cages Pour les garder d'estre nuisans :

Mais la rigueur est trop extrême, Qui traite une beauté de mesme Que les animaux mal faisans.

Que n*ay-je tes guides fidelles, Tes passes et tes colombelles, Et ton char, divine Gypris, Afin qu'en despit de l'envie Je peusse voiler à ma vie Et au lieu qui clôt mes espris !

Mais sans (ruit j'invoque en ma paine Des amours la mère inhumaine, Recours peu fidèle aux amans :

Le ciel est sourd à mes complaintes.

Et toutes ses deîtez saintes Ne sont que vains amusemens.

La Parque, aux traits inévitables, Seule est propre aux maux incurables :

Vien donc, ô palle deftél Tu n'as autels ni sacrifices :

Mais, si tes dars me sont propices, Mourant, je loùray ta bonté.

Mary jaloux, qui me defens la vue De la beauté si bien peinte en mon cœur. De tes ftireurs mon désir prend vigueur, Et mon amour plus forte continué.

Plus ime place est chèrement tenue.

Plus elle acquiert de louange au vainqueur : Plus tu seras vers moy plain de rigueur, Plus je rendray ma constance connue.

Quand on ne peut un cœur firoid allumer, 11 faut sans plus luy défendre d*aimer : Tout aussi-tost le voila plain de fhnune.

Donc, si tu teux thrre htm «neiiré,

8S DlàBE.

Ferme les yeux, ne garde poin *. 'Jj (emiœ : Le bien permis est le moins de^^^*

J'excuse le mary de celle qui m'a P*"** D*estre si défiant, de n'aller point sans elle : Je voudroy deux cens yeux, de peur d'eslre surpris, Si j*estoy possesseur d'une chose si belle.

Le gouverneur d'un fort, vigilant et fidelle, Jamais d'un long sommeil n'assoupit ses espris : 11 s'éveille en sursaut, change de sentinelle. Et craint toujours qu'on ait sur sa place entrepris.

Le maudit usurier, qui sa richesse adore. Sent, dés qu'il en est loin, qu'un soucy le dévore Et que mille glaçons le transissent de peur.

Hé ! qu'estr-ce qu'un trésor, ou qu'une forteresse, Auprès de la beauté qui fait vivre mon cœur? Son mary fût donc bien gardant telle richesse.

D'où vient qu'une beauté, qui m'est toujours présente Au cceur et en l'esprit, n'est présente à mes yeox? Et comment fait le ciel, de mon aise envieux, Que sans vous, ma douleur, tant d'angoisses je sente!

Plus je suis loin du feu, plus ma flamme est cuisante, Et mes bouillans désirs plus chauds et furieux : Et n'y a bois, rocher, ny distance de lieux. Qui serve à me sauver d'ardeur si violante.

Tu peux luire à ton gré, soleil du firmament. Pour les autres mortels, mais pour moy nullement : Ma nuict dure touajours loin de l'ceil que j'adore.

Je voudroy que le ciel me permist sommeiller, Durant si longues nuicts qui cachent mon aurore, Puis qu'après son retour il me fist reveiller.

Janon, royne des dieux, de courroux toute plaine. Ainsi que le despit la faisoit enrager, AlJa jusqu'aux enfers les Fureurs déloger, iJiu0iant leurs brandons contre Inon la Thebaine*

Ujie déesse, helas 1 beaucoup plus inhumaine, Sans descendre aux oifers pour de moi te Tanger* Me pi^u^^^U me tounne&lSt et mon tsa» mal mîp0

90 DIAMB.

En vain j'easaye aussi, quelque part que je ftiie, A me garantir d'elle, elle conte mes pas. En vain, j'ay mon recours aux fortes médecines, Ce mal ne se guarist par jus ni par racines : Ains nous fait sans mourir souffrir mille trespas.

Amour, tu es aveugle et d'esprit et de veué. De ne voir pas commet ta force diminué : Ton empire se perd, tu révoltes les tiens. Faute de ne chasser une infernale peste, Qui fait que tout le monde à bon droit te déteste. Pour ne pouvoir jouyr seurement de tes biens.

C'est de ton doux repos la mortelle ennemie, (Test une mort cruelle au milieu de la vie, Cest un hyver qui dure en la verde saison, Cest durant ton printans une bize bien forte. Qui fait sécher tes fleurs, qui tes fueilles emporte. Et parmy tes douceurs une amere poison.

Cu*, bien que quelque peine en aimant nous tourmente, Si n'est-il rien si doux, ny qui plus nou» contente. Que de boire à longs traits le bruvage amoureux : Les refus, les travaux, et toute autre amertume D'absence ou de courroux font que son fbu s'allume Et que le fruit d'amour en est plus savoureux.

Mais, quand la jalousie envieuse et dépite Entre au cœur d'un amant, rien plus ne luy profite; Son heur s'évanouist, son plaisir luy desplalst, Sa clairté la plus belle en ténèbres se change : Amour, dont il chantoit si souvent la louange. Est un monstre affamé qui de sang se repaist.

Helas 1 je suis conduit par cette aveugle rage, Mon cœur en est saisi, mon ame et mon courage : Elle donne les loix i mon entendement.

Elle trouble mes sens d'une guerre étemelle, Mes chagrins, mes soupirs, mes transports, viennent d'elle, Et tous mes desespoirs sont d'elle seulement.

Elle fait que je hay les grâces de ma dame. Je veux mal à sou œil, qui les astres enflame. De ce qu'il est trop plîdn d'attraits et de clairté ; Je voudrois que son fhmt fiist ridé de vieillesse ; La blancheur de son teint me noircist de tristesse. Et dépite le ciel voyant tant de beauté.

Je veux un mal de mort à ceux qui s'en approchent Pour regarder ses yeux, qui mille amours décochent, A ce qui parle à elle et A ce qui la suit; Le soleil me desplaist, sa lumière est trop grtnle. Je crains que pour la voir tant de nia il i

LIVRB II. 91

Mais si n'aimay-je point les ombres de la nuit.

Je ne sçauroy aimer la terre où elle touche, Je hay l'air qu'elle tire et cpii sort de sa bouche,

suis jaloux de Teau qui lui lave les mains,

n'aime point sa chambre, et j'aime moins encore L'heureux miroir qui voit les beautez que j'adore. Et si n'endure pas mes tourmens inhumains.

Je hay le doux sommeil qui lui clost la paupière, Car il est (s'ay-je peur) jaloux de la lumière Des beaux yeux que je voy, dont il est amoureux ; Las I il en est jaloux et retient sa pensée, Et sa mémoire aussi, de ses charmes pressée, Pour iuy faire oublier mon soucy rigoureux.

Je n'aime point ce vent qui, folastre, se joué : Parmy ses beaux cheveux et Iuy baise sa joué, Si grande privante ne me peut contenter. Je couve au fond du cœur une ardeur ennemie Contre ce fascheux lict qui la tient endormie, Pour la voir toute nué et pour la supporter.

Je voudroy que le ciel l'eust fait devenir telle. Que nul autre que moi ne la pust trouver belle : Mais ce seroit en vain que j'en prirois les dieux, Us en sont amoureux ; et le ciel qui l'a faite Se plaist en la voyant si belle et si parfaite. Et prend tant de clairté pour mieux voir ses beaux yeux.

Tous ceux que je rencontre, en quelque part que j'erre, Sont autant d'ennemis qui me livrent la guerre ; S'ils sont vestus de noir, je croy soudainement Que c'est pour faire voir, à la beauté que j'aime, Qu'ils sont pleins de constance ou de tristesse extrême. Et deviens ennemy de leur accoutrement.

L'incaniat me fait foy de leur dure souffirance. Le verd me fait trembler avec son espérance. Je connoy par le bleu les jaloux comme moy : Le bleu, c'est jalousie, et la mer en est peinte ; Mariniers, comme amans, vivent toi:^ours en crainte, Car en mer et en femme il ne faut avoir foy.

Si quelqu'un est pensif, soudain je croy qu'il pense En ce bel œil guerrier, qui comme moy l'offense; Si je le voy joyeux, je crains qu'il soit contant. Et souhaite en pleurant que mes yeux me déçoivent; Bref, tous ceux que je voy, j'estime qu'ils reçoivent Plus de faveurs que moy, bien qu'ils n'aiment pas tant.

Suis^je pas malheureux de vivre en telle sorte? Ma fureur par le tans se rend toujours plus forte, Mille loups affamez me tiraillent le cœur;

Ferme les yeux, ne garde point ta femme : Le bien permis est le moins désiré.

J'excuse le mary de celle qui m*a pris D*estre si défiant, de n'aller point sans elle : Je voudroy deux cens yeux, de peur d*estre surpris, Si j*estoy possesseur d'une chose si belle.

Le gouverneur d'un fort, vigilant et fidelle. Jamais d'un long sommeil n*assoupit ses espris : Il s'éveille en sursaut, change de sentinelle, Et craint toujours qu'on ait sur sa place oitrepris.

Le maudit usurier, qui sa richesse adore, Sent, dés qu'il en est loin, qu'un soucy le dévore Et que mille glaçons le transissent de peur.

Hé ! qu'estr-ce qu'un trésor, ou qu'une forteresse, Auprès de la beauté qui fait vivre mon cœur ? Son mary fût donc bien gardant telle richesse.

D'où vient qu'une beauté, qui m'est toujours présente Au cceur et en l'esprit, n'est présente à mes yeux? Et comment fait le ciel, de mon aise envieux. Que sans vous, ma douleur, tant d'angoisses je sente T

Plus je suis loin du feu, plus ma flamme est cuisante, Et mes bouUlans désirs plus chauds et furieux : Et n'y a bois, rocher, ny distance de lieux. Qui serve à me sauver d'ardeur si violante.

Tu peux luire à ton gré, soleil du firmament, Pour les autres mortels, mais pour moy nullement : Ma nuict dure touajours loin de l'ceil que j'adore.

Je voudroy que le ciel me permist sommeiller, Durant si longues nuicts qui cachent mon aurore, Puis qu'après son retour il me fist reveiller.

Junon, royne des dieux, de courroux toute plaine, Ainsi que le despit la fkisoit enrager. Alla jusqu'aux enfers les Fureurs déloger, Allumant leurs brandons contre Inon la Thébaine.

Une déesse, helas 1 beaucoup idus inhumaine. Sans descendre aux enfers pour de moi te vanger, Me poursuit, me toonneafa, et mon ame mil nipM

Par cent et cent fureurs elle fait outrager.

La misérable Inon, d'Athamas pourchassée, Portant son ÛIs d'un bras, esperduê, insensée, S'élança dans la mer et noya ses douleurs :

Et moy, de vos courroux fuyant la violance, Et portant sous le bras ma débile espérance, Troublé, je me submerge en la mer de mes pleurs.

Puis que, pour mon malheur, ceste unique beauté, Que j'aime uniquement, fait aimer tout le monde. Il ne faut pas penser que l'angoisse profonde. Qui s'ancre en mon esprit, perde sa cruauté.

Je suis transi de froid au plus chaud de l'esté, Tant la crainte en mon cœur d'un pié-ferme se fonde. Le soleil me fait peur, le ciel, la terre et l'onde. Les vens, les fleurs, les bois, l'ombrage et la clarté.

Las! si pour la voir telle, une aspre jalousie Doit poss^er mon cœur comblé de frenaisie, Faites pour mon salut (ô pitoyables dieux!)

Afin que la fureur de ce mal diminue, Que ceux qui l'osent voir soient privés de la veuë. Ou, pour ne les voir point, que je perde les yeux.

Page 1