DE LA JALOUSIE
Amour à petit feu fïiit consommer mon ame, Et m'attaint si souvent des regards de ma dame, Que je n'ay pas un lieu qui n'en soit tout percé ; Helas! ce n'est pas tout : la froide jalousie M'envenime l'esprit, trouble ma fantaisie. Et m'outrage si fort, que j'en suis insensé.
Amour est bien cruel, sa pointure est mortelle. Mais l'aspre jalousie est beaucoup plus cruelle. Tout autre mal n'est rien au prix de ce tourment : Amour, aucunesfois, se lasse de nos peines, Et soulage nos maux par des liesses vaines, Mais cette autre fureur nous presse incessamment.
Las! quand quelque faveur en aimant me contente, Cest quand la jalousie en mon esprit s'augmente, Tous les plaisirs d'amour viennent pourma douleur : Quand je doy m'égayer, je renforce ma plainte; Quand je doy m'asseurer, je soupire de crainte. Et fay lire mon mal sur ma palle couleur.
En ^«iA jt(fiiiz flediir ptr plenn ^te fteik*
DIAMB.
En vain j'easaye aussi, quelque part que je ftiie, A me garantir d'èUe. elle conte mes pas. En vain, j*ay mon recours aux fortes médecines, Ce mal ne se guarist par jus ni par racines : Ains nous fait sans mourir souffrir mille trespas.
Amour, tu es aveugle et d'esprit et de veué. De ne voir pas comment ta force diminué : Ton empire se perd, tu révoltes les tiens, Faute de ne chasser une infernale peste. Qui fait que tout le monde à bon droit te déteste, Pour ne pouvoir jouyr seurement de tes biens.
Cest de ton doux rqpos la mortelle ennemie, (Test une mort cruelle au milieu de la vie, Cest un hyver qui dure en la verde saison, Cest durant ton printans une bize bien forte, Qui fait sécher tes fleurs, qui tes fueiUes emporte. Et parmy tes douceurs une amere poison.
Car, bien que quelque peine en aimant nous tourmente. Si n'est-il rien si doux, ny qui plus nou» contente. Que de boire à longs traits le bruvage amoureux : Les refus, les travaux, et toute autre amertume D'absence ou de courroux font que son feu s'allume Et que le firuit d'amour en est plus savoureux.
Mais, quand la jalousie envieuse et dépite Entre au cœur d'un amant, rien plus ne luy profite; Son heur s'évanouist, son plaisir luy desplaist. Sa clairté la plus belle en ténèbres se change : Amour, dont il chantoit si souvent la louange, Est un monstre afiCsmé qui de sang se repaist.
Uelas i je suis conduit par cette aveugle rage. Mon cœur en est saisi, mon ame et mon courage : Elle donne les loix i mon entendement, Elle trouble mes sens d'une guerre étemelle. Mes chagrins, mes soupirs, mes tranq[)orts, viennent d'elle, Et tous mes desespoirs sont d'elle seulement.
Elle fiit que je hay les grâces de ma dame, Je veux mal à sou ceil, qui les astres enflame. De ce qu'il est trop plain d'attraits et de clairté ; Je voudrois que son fhmt fust ridé de vieillesse ; La blancheur de son teint me noirdst de tristesse. Et dépite le ciel voyant tant de beauté.
Je veux un mal de mort à ceux qui s'en approchent Pour regarder ses yeux, qui mille amours décochant, A ce qui parle à elle et A ce qui la suit; Le soleil me desplaist, sa lumière est trop grinle. Je crains que pour la voir tant de rali il f
LIVRB II.
Mais si n'aimay-je point les ombres de la nuit.
Je ne sçauroy aimer la terre où elle touche, Je hay l'air qu'elle tire et cpii sort de sa bouche,
suis jaloux de l'eau qui lui lave les mains,
n'aime point sa chanôbre, et j'aime moins encore L'heureux miroir qui voit les beautez que j'adore, Et si n'endure pas mes tourmens inhumains.
Je hay le doux sommeil qui lui clost la paupière, Car il est (s'ay-je peur) jaloux de la lumière Des beaux yeux que je voy, dont il est amoureux ; Las I il en est jaloux et retient sa pensée, Et sa mémoire aussi, de ses charmes prisée, Pour iuy faire oublier mon soucy rigoureux.
Je n'aime point ce vent qui, folastre, se joué : Parmy ses beaux cheveux et Iuy baise sa joué, Si grande privante ne me peut contenter. Je couve au fond du cœur une ardeur ennemie Contre ce fascheux lict qui la tient endormie, Pour la voir toute nuê et pour la supporter.
Je voudroy que le ciel l'eust fait devenir telle. Que nul autre que moi ne la pust trouver belle : Mais ce seroit en vain que j'en prirois les dieux, lis en sont amoureux; et le ciel qui l'a faite Se plaist en la voyant si belle et si parfaite, Et prend tant de clairté pour mieux voir ses beaux yeux.
Tous ceux que je rencontre, en quelque part que j'erre. Sont autant d'ennemis qui me livrent la guerre ; S'ils sont vestus de noir, je croy soudainement Que c'est pour faire voir, à la beauté que j'aime, Qu'ils sont pleins dé constance ou de tristesse extrême, Et deviens ennemy de leur accoutrement.
L'incarnat me fait foy de leur dure souffjrance, Le verd nie fait trembler avec son espérance, Je connoy par le bleu les jaloux comme moy : Le bleu, c'est jalousie, et la mer en est peinte ; Mariniers, comme amans, vivent toi^ours en crainte, Car en mer et en femme il ne faut avoir foy.
Si quelqu'un est pensif, soudain je croy qu'il pense En ce bel œil guerrier, qui comme moy l'oflSense; Si je le voy joyeux, je crains qu'il soit contant, Et souhaite en pleurant que mes yeux me déçoivent; Bref, tous ceux que je voy, j'estime qu'ils reçoivent Plus de faveurs que moy, bien qu'ils n'aiment pas tant.
Suis^je pas malheureux de vivre en telle sorte? Ma fureur par le tans se rend toijgours plus forte, Mille loups affamez me tiraillent le cœur;
ifi DIANE.
Or* j'ai la fece blesme, or* elle est enflamée, Or* je Toudroy donner au travers d*une armée, Or* je n'ose paroistre et meurs presque de peur.
Vive source d*ennuis, harpye insatiable, Le tourment de toy-mesme, enragée, incurable, Portant au chef cent yeux incessamment ouverts, Ouverts pour nostre mal, clos pour nostre liesse, Las! plus je parle à toy, plus tu crois ma tristesse Et remplis mon esprit de serpens et de vers.
Tu rens mes yeux si clairs, qu*nne longue distance Ne les peut empescher de voir en leur presance La beauté que j'adore entre dix mille amans ; Je voy sa blanche main qui de l'un est touchée, A l'autre elle sourit, sur l'autre elle est couchée. Et voy qu'elle se plaist en ces contantemens.
Tu fais que mon esprit en cent lieux se transporte, Mon penser ennemy sur tes ailes se porte. Pressé d'un aiguillon qui vivement le poind : Tu fais trouver mon corps où il ne sçauroit estre, Et reveilles mes sens pour leur faire connoistre Ce que je voudroy bien qu'ils ne connussent point.
Tous que comme déesse ici-bas je révère. Si vous avez pitié de ma longue misère, Et si vous desirez de me voir secourir. Tuez cette sorcière acharnée à ma perte. Et de son sang tout chaud oignez ma playe ouverte : Ce remède tout seul est propre à me guarir.
Celle à qui mes escrits ont donné tant de gloire, Qu'on l'estimoit unique en sa perfection, A du tout, comme on dit, changé d'affection, Et de nos feux premiers enterré la mémoire.
Non, non, la glace est chaude et la blancheur est noire, Le soleil ténébreux, l'air sans mutation. Le ciel, la peur des dieux, tout n'est que fiction. Bref, ce qui est n'est point, à rien il ne faut croire.
Je ne croiray plus rien, ou croiray seulement Que les sens et l'espnt jugent tout faussement. Et ne jugent de rien qui soit sans imposture.
Je croiray que la femme, et n'en seray blasmé, Entre tout ce qui est ou fut jamais formé. Est de la plus changeante et plus fausse naturt.
LITRE II. 9S
XXXY
Jamais fldelle amant n*eut plus douces pensées. Plus aimables travaux, désirs plus élevés, Que j'avoy, quand vos yeux, d*inconstance prives, Tenoient toutes vers raoy leurs lumières dressées,
Quand un seul trait rendoit nos deux âmes blessées, Quand un mesme filet nous tenoit captivez, Quand d'un mesme cachet nos cœurs estoient gravez, Ayans perdu devant toutes marques passées.
Quels destins rigoureux, quel horrible meffait Rend un si ferme nœud soudainement deffieiit Et couvre une clairté si luisante et si belle ?
Ma faute et les destins à tort en sont blasmez, Ce sont des tours communs et tout acconstumez D'Amour, de la Fortune et d'un sexe infldelle.
XXXYI
Ma vie à un enfer peut estre comparée, Tay pour mes trois fureurs mains soucis vioTans, Au lieu de noirs serpens le venin distilans. De jalouses poisons mon «me est dévorée.
L'espérance est de moy pour jamais s^arée, Comme elle est de ces lieux malheureux et dolms ; Mes pleurs ont fait un Styx, et mes soupirs brAIans Du bouillant Plegethon l'ardeur démesurée.
Ma bouche est un cerbère à toute heure abboyant ; L'infernale valée, en fumée ondoyant, Ressemble à mon esprit si comblé de tristesse.
Tous les tourmens d'enfer à moy seul sont donnez, La justice de Dieu tourmente les damnés. Et je suis tourmenté d'une injuste déesse.
XXXYIl
Tostre cœur s'est changé, maîstresse, et je Tendurt* Non qu'un boûiUant despit ne me rende embrasé; Mais pource qu'en aimant je me suis propos^ D'accepter la fortune, ou favorable ou dure.
Je n'ignoray jamais l'heur de mon advanture, Quand de vostre œil divin j'estoy favorisé * Mais aussi mon esprit n'est pas si peu rusé» Qu'il ne sçache de» vents l'inconstante nature.
Je suis tout plein d^amour, quand vous me tenez cho*;
*fi DIANE.
Or' j'ai la ftice blesme, or' elle est enflamée, Or* je Toudroy donner au travers d'une armée, Or' je n'ose paroistre et meurs presque de peur.
Vive source d'ennuis, harpye insatiable, Le tourment de toy-mesme, enragée, incurable, Portant au chef cent yeux incessamment ouverts, Ouverts pour nostre mal, clos pour nostre liesse, Las! plus je parle à toy, plus tu crois ma tristesse Et remplis mon esprit de serpens et de vers.
Tu rens mes yeux si clairs, qu'une longue distanos Ne les peut empescher de voir en leur presanoe La beauté que j'adore entre dix mille amans ; Je voy sa blanche main qui de l'un est touchée, A l'autre elle sourit, sur l'autre elle est couchée. Et voy qu'elle se plaist en ces contantemens.
Tu fais que mon esprit en cent lieux se transporte. Mon penser ennemy sur tes ailes se porte. Pressé d'un aiguillon qui vivement le poind : Tu fais trouver mon corps où il ne sçauroit estre, Et reveilles mes sens pour leur fSadre connoistre Ce que je voudroy bien qu'ils ne connussent point.
Vous que comme déesse ici-bas je révère. Si vous avez pitié de ma longue misère, Et si vous desirez de me voir secourir, Tuez cette sorcière acharnée à ma perte. Et de son sang tout chaud oignez ma playe ouverte : Ce remède tout seul est propre à me guarir.
Celle à qui mes escrits ont donné tant de gloire, Qu'on l'estimoit unique en sa perfection, A du tout, comme on dit, changé d'affection. Et de nos feux premiers enterré la mémoire.
Non, non, la glace est chaude et la blancheur est noire, Le soleil ténébreux, l'air sans mutation, Le ciel, la peur des dieux, tout n'est que fiction. Bref, ce qui est n'est point, à rien il ne faut croire.
Je ne croiray plus rien, ou croiray seulement Que les sens et l'esprit jugent tout faussement, Et ne jugent de rien qui soit sans imposture.
Je croiray que la femme, et n'en seray blasmé, Entre tout ce qui est ou fut jamais formé. Est de la plus changeante et plus Causse naturt.
LITRE II. 9S
XXXY
Jamais fldelle amant n*eut plus douces pensées. Plus aimables travaux, désirs plus eleyes, Que j'avoy, quand vos yeux, d*inconstanoe prives, Tenoient toutes vers raoy leurs lumières dressées,
Quand un seul trait rendoit nos deux âmes blessées. Quand un mesme filet nous tenoit captivez, Quand d'un mesme cachet nos cœurs estoient gravez, Ayans perdu devant tontes marques passées.
Quels destins rigoureux, quel horrible meffait Rend un si fierme nœud soudainement deffiait Et couvre une clairté si luisante et si belle ?
Ma faute et les destins à tort en sont blasmez. Ce sont des tours communs et tout acconstumet D'Amour, de la Fortune et d'un sexe infldeUe.
XXXYI
Ma vie à un enfer peut estre comparée, J'ay pour mes trois fureurs mains soucis vioTans, Au lieu de noirs serpens le venin distilans. De jalouses poisons mon «me est dévorée.
L'espérance est de moy pour jamais séparée, Comme elle est de ces lieux malheureux et dolms ; Mes pleurs ont fait un Styx, et mes soupirs brAItns Du bouillant Plegetbon l'ardeur démesurée.
Ma bouche est un cerbère à toute heure abboyant ; L'infernale valée, en fumée ondoyant, Ressemble à mon esprit si comblé de tristesse.
Tous les tourmens d'enfer à moy seul sont donnez, La justice de Dieu tourmente les damnés, Et je suis tourmenté d'une injuste déesse.
XXXYll
Tostre ccenr s'est changé, maistresse, et je Tendurt* Non qu'un boûiUant despit ne me rende embrasé; Mais pource qu'en aimant je me suis proposé D'accepter la fortune, ou favorable ou dure.
Je n'ignoray jamais l'heur de mon advantnre. Quand de vostre œil divin j'estoy favorisé ; • Mais aussi mon esprit n'est pas si peu rosé. Qu'il ne sçache des vents l'inconstante nature.
Je suis tout plein d'amour, quand vous me tenez cher;
Quand tous me dédaignez, je crains de tons fauter Et fuy de tos beaux yeux la lumière infidelle.
Je ne seray jamais importun si je puis, J'ayme mieux seul à part soupirer mes ennuis : • L'amy qui m*importune ennemy je rappelle. »
ÉPIGRAVME
Tous m*atez fait jetter au plus vif de la flame Un sonnet que du cœur TAmour m*a fiait sortir : Si c'est pour appaiser les courroux de vostre ame, La TOigeance est petite, il n*en peut rien sentir. Ah ! non, vous l'avei fait pour sauver votre gloire, Qui couroit grand péril sans cet embrasement : Car, en brûlant mes vers, je brûle aussi l'histoire De vostre tyrannie et de mon long tourment.
Tous l'aviez inventé, rapporteurs dangereux, Que celle à qui je suis avoit fait nouveau change. Et par ce méchant bruit, contraire à sa louange, N'aviez comblé l'esprit de souds douloureux.
Son vouloir est trop ferme, et son cœur généreux, Amy de la flrandiise, aisément ne se range; Je n'ay que trop connu combien elle est estrange Et prend peu de pitié des tourmens amoureux.
Avec tant de travaux quatre ans je l'ai servie. Que la peine à toute autre en eust esté l'envie, Toyant ses passions si mal recompenser.
Car il faut bien aimer et rien ne se promettre : Quiconque, à ce voyage, après moy s'ose mettre, 2fe fera long chemin avant que se lasser.
Ne dites plus, amans, que l'absence inhumaine Tourmente votre esprit d'un mal démesuré : Car qui laisse sa dame et s'en voit séparé ITa point de sentiment pour souflOrir de la paine.
Ce n'est plus rien de luy qu'une semblante vaine, Qu'un corps qui ne sent rien, palle et défiguré ; Son ame est autre part, son e^rit égaré Erre de place en place où son désir le maine.
Celuy qui sent son mal et qui le obnnoist Hm Est encore vivant : mais on ne mdI plut rien, .