‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 81 sur 259 · FANTAISIE · texte numérisé non relu

FANTAISIE

D'où vient qu'un beau soleil, qui luit nouvellemant, Soit à tous favorable, et à moy si contraire? 11 m'esblouyt la veué, au lieu qu'il leur éclaire; H échauffe les cœurs, et me va consommant.

L'autre soleil du ciel n'offense aucunement Les lieux qui sont privez de sa flamme ordinaire : Mais ce nouveau soleil me cuit plus vivement, Quand loin de ses rayons je languy solitaire.

LES AMOURS d'hIPPOLYTE. 1Î9

Je t'accuse, Nature, et me plains justement ; Car puis qu'il me devoit porter tant de nuisance, Altizant en mon cœur un feu si véhément, t^ue n'as-tu pour mon bien retardé sa naissance?

Toutesfois si nostre âge, heufeux par sa présence, ISc pouvoit sans mon mal voir ses yeux clairement. Je pren tout consolé ma mort en patience : Qui meurt pour le public meurt honorablement •.

Quand quelquesfois je pense à ma première vie, Du tans que je vivois seul roy de mon désir. Et que mon ame libre erroit à son plaisir. Franche d'espoir, de crainte et d'amoureuse envie.

Je verse de mes yeux une angoisseuse pluye, Et sens qu'un fier regret mon esprit vient saisir. Maudissant le destin qui m'a fait vous choisir. Pour rendre à tant d'ennuis ma pauvre ame asservie.

Si je ly, si j'escry, si je parle ou me tais, Vostre œil me fait la guerre et ne sens point de paix, Combatu sans cesser de sa rigueur extrême.

Bref, je vous aime tant que je ne m'aime pas, De moy-mesme adversaire, ou si je m'aime, hélas ! Je nVaime seulement pour ce que je vous aime.

Vous me cachez vos yeux (las ! trop cruellement) Apres qu'ils m'ont blessé d'une playe inhumaine; Ces yeux, mon seul confort en l'amoureuse paine, Retournez-les, madame, et voyez mon tourment.

Quand le chef d'une armée a valeureusement Desfait ses ennemis estendus sur la plaine. Par le camp des vaincus superbe il se promaine. Et regarde les morts plein de contentement.

Vous donc qui, par l'effort de vostre belle veuë. De mon cœur indonté la victoire avez eue, Laissant mon foible esprit en proye abandonné,

Si vous n'avez désir de m'estre favorable, Au moins tournez vos yeux dessus moy miserïible, Pour voir le coup mortel que vous m'avez donné.

* Imité d'un sonnet italien qui commence par ces vers :

Deb! perche questo sole, che '1 suo lume Qua giù disceso novamente splende, A gli altri hice, a me fdco rende, E Tra tant! me sol par che consume?

130 LES AMOURS D HIPPOLTTE.

xxn

J'ay languy malheureux quatre longues journées, Sans voir les deux beaux yeux de celle à qui je suis ; Helas ! non, quatre jours, mais plustost quatre nuits, Sans clarté, sans liesse, à mon mal ordonnées.

Qu'ay-je dit? quatre nuits ; mais plustost quatre années Toutes pleines d'horreurs, de soucis et d'ennuis, Ou quatre mille morts que souffrir je ne puis. Par le ciel rigoureux contre moy destinées.

Comme quand le soleil nous couvre sa clarté, On voit perdre le lustre à toute autre beauté, Tout se cache à nos yeux s'il retire sa flame.

Ainsi, lors que vostre œil sur moi plus ne reluit, Tout objet de la cour m'est une obscure nuit. Car je vous reconnois pour soleil de mon ame.

CHANSON

Que je suis redevable aux cieux De ce qu'ils m'ont ouvert les yeux Et si bien purgé ma poitrine.

Que rien plus ne me satisfait Qui ne soit divin et parfait Et qui n'ait céleste origine.

Tout ce qu'Amour sçauroit trouver D'attraits pour un cœur captiver.

Tout ce que la beauté peut faire, Le destin et l'élection.

Tout 8'assemble en l'affection Qui rend mon esprit tributaire.

La gloire de mon seul penser Fait que rien ne peut m'offenser.

Rigueur, prison, gesne et martyre ; J'aime mieux un de mes tourmens Que les plus chers contentemens Qu'Amour reserve à son empire.

Mes fers me contentent si fort.

Que je ne hay moins que la mort L'estat que franchise on appelle ; Et si mon cœur trop arresté Escoute un mot de liberté.

Je le puny comme rebelle.

Plustost juillet sera glacé.

Et l'byver de fleurs tapissé ;

LBS AMOURS D HIPPOLTTE. 1Sl

Plustost sera ftroide la flame Que je reçoive une autre loy :

Ce seroit cesser d'estre moy, 'Que de ces^ d*aimer ma dame.

Si je meurs blessé de ses yeux, Ma fin me rendra glorieux, Donnant vie à ma renommée ; Et mourant j'auray le confort Du soldat, qui reçoit la rooi*t Par la main du chef de l'armée.

Las ! que puis-je avoir fait, ô moy, pauvre insensé ! Qu'Amour de plus en plus mes douleurs renouvelle, Et qu'il croisse en rigueur plus je luy suis fldelle. Sans que de mes travaux il soit jamais lassé?

J'en sçay bien la raison, c'est qu'il est courrouc De trouver contre luy ma dame si rebelle; Et, n'estant assez fort pour s'adresser à elle, Se décharge sur moy, qui n'ay point offensé.

Il croit qu'il ne sçauroit plus d'outrage luy faire. Que de nuire à celuy qui l'adore et révère. Et qui se plaist pour elle à mourir en langueur;

Ou c'est qu'en la voyant dedans moy si bina painte, Il tire incessamment pour lui donner attainte ; Mais ses traits rigoureux donnent tout à mon cœur.

Ma bouche à haute voix chante assez liberté, Et dit que je suis franc d'Amour, mon adversaire; Mais mon cœur languissant tout bas dit le contraire. Soupirant sous le joug d'une fiere beauté.

 mes pleurs, vrais amis, je tais ma volonté. Et quand loin de vos yeux Amour me désespère, Je feins d'estre contant, de rire et de me plaire, Monstrant moins de douleur, plus je suis tourmenté.

Tout ce qu'Amour cruel peut songer de martire Pour travailler un cœur rd[>elle à son empire, Il veut que je l'esprouve en ma captivité.

Je ne me plains pourtant d'une peine si dure; Mais, helas I je me plains de ce que je l'endure, Non par rébellion, mais par fidélité*

132 LES AMOURS D UIPPOLYTE.

Metlez-moy sur la mer, quand elle est courroucée, Ou quand les vens légers soufflent plus doucement, Sur les eaux, en la terre, au haut du firmament. Vers la ceinture ardante ou devers la glacée.

Que ma fortune soit deçà delà poussée.

Bien-haute aucunesfols, quelquesfois bassement ; Que mon nom glorieux vive éternellement. Ou que du tans vainqueur soit ma gloire eflFacée.

Jeune ou vieil, près ou loin, contant ou malheureux, Que j'aye amour propice, ou fier et rigoureux, Que mon ame aux enfers ou aux cieux s'achemine ;

Jamais en mon esprit tant que seray vivant, On ne verra sécher cette plante divine Que des eaux de mes pleurs j'arrose si souvant.

Grand Jupiter, ministre de l'orage, Pardonne-moy, si je ne puis penser Qu'une beauté t'ait jamais peu forcer, Espoinçonné de l'amoureuse rage.

S'il estoit vray brûlant en ton courage Pour la beauté qui me fait trespasser.

Ores qu'en l'air elle s'ose hausser.

Tu la prendrois, arrestant son voyage.

Mais las! madame, où voilez-vous si haut? Je n'en puis plus, une frayeur m' assaut, Craignant pour vous qui me faites la guerre ;

Jà n'est besoin que vous montiez aux cieux. Car vos beautez contraindront bien les Dieux Pour vostre amour de descendre en la terre.

Amour en mesme instant m'aiguillonne et m'arreste, Ifasseure et me fait peur, m'ard et me va glaçant. Me pourchasse et me fuit, me rend foible et puissant, Me fait victorieux et marche sur ma teste.

Ores bas, ores haut, jouet de la tempeste. Il va comme il luy plaist ma navire élançant ; Je pense estre échappé quand je suis périssant, Et quand j'ay tout perdu je chante ma conqueste.

De ce qui plus me plaist je reçoy déplaisir;

LES AMOURS D HIPPOLYTB. 13S

Voulant trouver mon cœur, j'égare mon désir, J'adore une beauté qui m'est toute contraire.

Je m'empêtre aux filets dont je me veux gardei', Et voyant en mon mal ce qui me peut aider. Las ! je l'approuve assez, mais je ne le puis faire '.

0 beaux yeux inhumains, pourquoy m'embrazés-vous, Allumant d'un regard tant d'ardeurs en mon ame? Helas ! je brûle assez sans accroistre ma flame : Pour Dieu faites-moy grâce et me soyez plus doux !

Brûlez vos ennemis, donnez-leur mille coups, Et les gardez de voir les beautez de ma dame : Mais moy qui vous adore et qui seul vous reclame, Beaux yeux d'un si grand heur ne me soyez jaloux.

N'estincelez pas tant, lors que je la regarde. Afin que vostre elTort cet heur ne me retarde : Baisses vos chauds regars, flambez plus doucement.

Puis, quand verrez mon ame en ces douceurs ravie. Tournez comme un éclair lancé soudainement, Je ne senti ray pas que vous m'ostiez la vie.

Qui fait plainte d'Amour en doit estre ignorant, !■ t n'a de sa nature aucune connoissance : De moy pour quelque orage ou malheur quim'offanse, Jamais contre ce Dieu je ne vais murmurant.

Se faut-il estonner si Phœbus en courant, Comme il est près ou loin, des saisons fait muance? Si Neptune en hyver est plein de violance? Si froide est la gelée, et le feu dévorant?

L'homme sage et constant qui en connoist la cause, Ne s'ébahit de voir l'effet en chaque chose, Et laisse tout passer d'un esprit arresté.

Or la cause d'Amour n'est que peine et martire : Si donc cent mille ennuis en nos cœurs il retire, S'en faut-il estonner? c'est sa propriété.

CHANSON

Pour vous aimer je veux mal à mon cœur, Je hay mes yeux, mon esprit et ma vie :

Imité d'un sonnet de Pétrarque qui débute ainsi : Araor roi sprona in un tempo e affrena.

Et si ma mort vous peut rendre assouvie, Ce m'est plaisir de mourir en langueur.

Helas ! je faux, vos yeux cruels et doux Par trop d'amour m'ostent la connoissance : Car me hayant sous vostre obéissance, Cest vouloir mal à ce qui est à vous.

Je ne faux point, je vous dois obeîr : Comme il vous plaist je suis contraint de faire Connoissant donc que vous m'estes contraire, Et me hayez, doy-je point me hayr?

Voilà pourquoy, si plein d'inimitié, Je me poursuy d'une guerre immortelle : Contre mon cœur mes désirs je rebelle, Et de mon mal je n'ay point de pitié.

Les yeux ouvers je cours à mon trespas. Et suy l'advis d'Amour mon adversaire : 0 malheureux ! faut-il donc que j'espère Que vous m'aimiez, quand je ne m'aime pas?

CHANSON

Quel feu par les vens animé, Quel mont nuit et jour consumé Passe mon amoureuse flame?

Et quel océan fluctueux Escume en flots impétueux Si fort que la mer de mon ame?

L'hyver n'a point tant de glaçons :

L*esté tant de jaunes moissons, L'Afrique de chaudes areines, Le ciel de feux estincelans, Et la nuict de songes volans.

Que pour vous j'endure de peines.

Toute douleur qui nous survient.

Peu à peu moins forte devient, Le tans comme un songe l'emporte ; Mais il ne faut pas espérer Que le tans puisse modérer Le mal que vostre œil nous apporte.

Rien n'est icy bas de constant Et tout se change à un instant Dessous le cercle de la lune, Les saisons, les jours et les nuits; Sans plus mes amoui*eux ennuis Sont hors de la reigle commune.

Ce jour me fût bien malheureux.

"LES AMOURS d'HIP^OLTTE. ISi»

Que je Tey vos yeux rigoureux, Quand les miens, nouveaux trÔiuUires, Rendirent mes sens et mon cœur Aux chaisnes de vostre rigueur Depuis liez comme fbrçaires.

Encor le forçaire arresté S'allège en sa captivité»

L'espoir luy promet délivrance ; Mais, en mon emprisonnement, Je n'atten point d'allégement, La mort seule est mon espérance.

Comme le chasseur va suivant La beste qui voile devant, Laissant celle qui se vi^t rendre; Ainsi la mort qui tout destruit, Chasse après celuy qui la fuit, Et se dédaigne de me prendre.

Le jour que je tas asservy, Je vey bien, lorsque je vous vey.

Mille beautez vous faire hommage, Mille amours, mille et mille appas ; Mais, ô chétif I je ne vey pas Mon mal peint en vostre visage.

Ravi de vos perfections.

Je ne peu voir les passions Sortans des rais de vostre veué ; Non plus que le pasteur lassé, Qui, dessus les fleurs renversé.

Ne voit le serpent qui le tué.

Ce qui rend mon mal plus amer, C'est qu'en sou£Qrant pour vous aimer Douleur qui ne peut estre dite.

Je n'en dois attendre aucun bien ; Car toute peine est moins que rien.

Eu égard à vostre mérite.

Si, vous aimant, j'ay trop osé, Amour me doit rendre excusé, C'est un enfant sans connoissance; De moy, quoy qu'il faille sentir, Je «e me sçaurois repentir D'avoir conmiis si belle offance.

Le plus souvent, en vous voyant, La peur va mes sens efûroyant.

Et le desespoir qui m'estonne, Tout froid contre mon cœur se joint ; Et donroy, pour ne vous voir point,

1^6 LÇS AMOURS D HIPPOLYTE.

Le plaisir que vostre œil me donne.

D'autres fois quand, tout abbattu, Je languy foible et sans vertu, Vostre beauté ma mort retarde ; Devant vous mes soucis s'en vont, Et du mal que vos yeux me font, Je guary quand je vous regarde.

Le traistre, ennemy de ma paix, Me voyant tomber sous le faix, A peur que trop-tost je finisse ; Et fait comme un bourreau cruel, Qui donne à boire au criminel Pour le reserver au supplice.

Ainsi pour plus me tourmenter.

Quelquefois il me fait gouster D'un plaisir de peu de durée ; Mais, las ! j'espreuve aussi souc||iin Que ce n'est qu'un songe incertain, Et que ma paine est asseurée.

Mon cœur qui souloit paravant Voiler léger comme le vaut.

Au gré de mille damoiselles.

Voile autour de vous seulement.

Comme oiseau pris nouvellement.

Auquel on a coupé les ailes.

Quelquefois lassé d'endurer, Je suis contraint de murmurer.

Invoquant la mort inhumaine :

Mais, quand je la sens accourir.

Je tremble, et ne veux pas mourir, De peiu" de voir mourir ma paine.

Mais en vain j'irois espérant De trouver remède en mourant.

Contre le désir qui m'enflame, Tousjours durera ma douleur; Car mon amoureuse chaleur Est de l'essence de mon ame.

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