Ï.XXIII
Comme quand il advient qu'une place est forcée Par un cruel assaut du soldat furieux.
Tout est mis au pillage, on voit en mille lieux Feux sur feux allumez, mort sur mort amassée.
Mais si ne peut sa gloire estre tant rabaissée, Qu'un arc, une colonne, un portail glorieux IS'eschappent la fureur du feu victorieux. Et ne restent entiers quand la flamme est passée.
Ainsi durant les maux que j'ay tant supportez, A la honte d'Amour et de vos cruautez, Depuis que par vos yeux mon ame est retenue ;
En dépit du malheur contre moy conjuré, Mon cœur inviolable est toujours demeuré, Et ma foy jusqu'icy ferme s'est maintenue.
Celle qui de mon mal ne prend point de soucy. Comme si de ses yeux il n'a voit sa naissance. Se rit de mes douleurs, si tost que je commance A me plaindre, en pleurant, de son cœur endurcy.
J'ay beau m'humilier et luy crier mercy, Mercy de l'aimer trop (car c'est ma seule offense), Elle en est plus rebelle, et se plaist que je pense Qu'un courage si fier ne peut estre adoucy.
Ce n'est pas toutesfois ce qui plus me tourmente, Car sa rigueur m'est douce et mon mal me contente, Voyant mes beaux vainqueurs, ses yeux que j'aime tant.
Je me plains seulement de voir que la cruelle Ne croit pas que je l'aime et m'appelle inconstant, Ou dit que mes ennuis viennent d'autres que d'elle.
Sommeil, paisible fils de la miict solitaire, Pere-alrae, nourricier de tous les animaux. Enchanteur gracieux, doux oubly de nos maux. Et des esprits blessez l'appareil salutaire;
Dieu favorable à tous, pourquoy m'es-tu contraire? Pourquoy suis-je tout seul rechargé de travaux, Or' (fue l'humide nuict guide ses nnirs chevaux. Et que chacun jouyst de ta grâce ordinaire?
Ton silence où est-il? ton repos et ta paix, Et ces songes vollans comme un nuage espais, Qui des ondes d'oubly vont lavant nos pensées?
0 frère de la mort, que tu m'es ennemy ! Je t'invoque au secours, mais tu es endormy, Et j'ards, toujours veillant, en tes horreurs glacées.
Si le pasteur de Troye, éleu divinement Pour juger des beautez de trois grandes déesses. Desdaigna les grandeurs, la gloire et les richesses. Pour la grecque beauté, prix de son jugement;
J'en eusse fait autant : il fist fort sagement. Car auprès de vos yeux pleins de douces richesses, ^ Quels thresors, quels honneurs, triomphes et hauteWs Pourroient mouvoir mon cœur, si ferme en vous aimaut ?
Puis qu'estre pris de vous apporte tant de gloire, Quel trophée assez digjie orneroit la victoire Du cœur qui, bien aimant, vous pourroit conquérir?
0 seul but de mes vœux ! ô bien que je n' espère ! L'or et les vains honneurs soient cherchez du vulgaire; Rien ne me plaist que vous, pour vous je veux mourir.
Rendez-vous plus cruels, beaux yeux qui me blessez: Ce trait doux et piteux m'empoisonne et^pe tué. Ah I non, durez ainsi : mon ame est comM^uê ■ De trop de desespoirs, vous voyant courroucez. •
Tempérez seulement ces rayons élancez, Trop clairs et trop ardans, qui m'oflFusquent la vue ; Mais ne les baissez pas : car mon mal continué El mon espoir défaut, quÉ^d vous les abaissez.
Doux, cruels, humbles, fiers, gais et trempei de laiHMs,
Amour pour ma douleur trouve en vous assez d'armes, D'agréables langueurs, et de plaisans trespas.
Bref, toutes vos façons, beaux yeux, m'ostent la vie. lié donc pour mon salut, cachez vous, je vous prie ! Non, ne vous cachez point, mais ne me tuez pas.
Ravy de mon penser, si hautement je voile. Que je conte un à un les astres radieux ; J'oy les divers accords du mouvement des cieux, Et voy ce qui se meut sous l'un et l'autre pôle.
Mais pourtant mon esprit si fort ne se console. Et ne savoure rien de si délicieux, Comme alors que je voy le rayon de deux yeux. Et sei\^ l'accord parfait d'une douce parole.
Quand j'ay l'heur de jouyr d'un bien tant souhaité. Sans partir de la terre aux cieux je suis porté. Et comprens du plus haut la gloire et les merveilles.
0 ma seule déesse I helas! s'il est ainsi, Regardez-moy tousjours d'un œil plein de mercy, Et de vos doux propos ravissez mes oreilles.
Le tyran des Hébreux transporté de furie Ne fît jadis meurtrir «tant d'enfans innocens, Que je tué en maillot de pensers languissans; "Et ne touche à celuy qui menace ma vie !
Car luy, desjà rusé, fuyant ceste furie, Se sauve à la beauté qui domine mes sens ; Et là, tout asseuré, rit des maux que je sens, Et m'abuse sans fin par quelque tromperie.
Or' en ses chauds regards ce penser se formant, Or' en ses doux propos mon esprit va charmant, L'emprisonne et restreint en des chaisnes pesantes.
Uelas! c'est le malheur qui jn'estoit destiné, Et que me presageoient deux estoilies luisantes, Que je vey flambloycr sur le point qu'il fut né *.
« Imité d'un sonnet italien qui commence par cette strophe :
Non con tanta ira sparse il fiero Erode llpuro sançue de i fanciulfi Ebrei, Con quant' lo uccido in fasce i pensier raiei ; Ne pero uccido quel, cbe 'Icor mi rode.
^06 LES AMOURS D HIPPOLTTE.
Quand l'ombrageuse nuit nostre jour décolore, Et que le clair Phœlms se cache en l'Ocddost ; Au ciel d'astres semé les mortels regardant. Prisent or* ceste estoille, et or' ceste autre encore.
Mais, si tost qu'à son tour la matinale aurore Fait lever le soleil de rayons tout ardant, Lors ces petits flambeaux honteux se vont perdant Devant le roy du jour, qui tout le ciel décore.
Ainsi, quand mon soleil sa splendeur va celant. On voit deçà delà maint astre estincelant. Et le monde abusé mille dames révère.
Mais, dés qu'il apparoist, adieu, faibles clartex ! Tout objet s'obscurcit, et ce roy des beautei Comme en son firmament dans tons les cœurs édaire.
Que je suis redevable à la douce pensée. Qui nourrit mon esprit de son bien séparé ! Jamais sans tel secours je n'eusse tant duré, Si fort de vos beautez ma poitrine est blessée.
Quand, par crainte ou respect, il faut force forcée Que j'esloigne vostre œil dont je suis éclairé, Je mourrois à l'instant triste et désespéré, PTestoit ce reconfort de mon ame oppressée.
Marry, firere, vallets, ne sçauroient l'empescher Que jusqu'à vostre lict ne se vienne approcher, Vous voit, vous entretient, vous estime admirable.
Las 1 si vous l'entendiez, que d*heur m'en adviendroit ! Car, TOUS disant mon mal, je sais qu'elle rendroit Moy contant pour jamais, vous douce et pitoyable.
Amour, choisis mon cœur pour butte à tous tes traits, Et bastis ta fournaise en ma chaude poitrine, J'estimeray tousjours ta cruauté benine.
Ton deuil contentement, et ta guerre une paix.
J'ay veu tant de clartés, de thresors et d'attraits, D'un œil doux, d'un beau flront, d'une gorge yvoirine. Et gousté la douceur d'une voix si divine, ()ue j'oublie à bon droit les maux que tu m*&8 ftiits.
0 célestes beautez, si pleines de merveilles.
0 propos, qui sonnez tousjours à mes oreilles, Que vous m'avez tué d'une douce rigueur !
Que vous avez jette de soulfre sur ma flame, Oue vous m'avei laissé d'aiguillons dedans l'ame» De pensers en l'esprit et d'amours dans le cœur !
LXXXIU
Langue muette, à mon secours tardive, Que m'a servi tant d'heur que j'ay reçcu De voir ma dame? aussi bien tu n'as sçeu Dire le mal qui de repos me prive.
Propos brûlans, voix dolente et plaintive, Vostre faveur à ce coup m'a deçeu :
Car un seul mot hors de moy n'est issu Propre à monstrer combien ma peine est vive.
Mais qui ne fut autant que vous surpris? L'eslonncmcnt gela tous mes cspris ; Je devins sourd, sans pouls et sans halaine.
Un voile obscur sur mes youx s'estendit, Le cœur me cheut, tout mon sang se perdit, Et ne reslay qu'une painture vaine.
De quels cousteaux fUt mon ame blessée. Et quelle flamme en mon cœur s'alluma, Quand ses beaux yeux de rigueur elle arma. Pour me tuer sans l'avoir ofl'ensée?
Que d'une plainte, en pleurant commencée. Ne fls-je voir le dueil qui m'entama?
Je l'essayay : mais la douleur pressée, A mes propos le passage ferma.
Que ne leut-elle au moins sur mon visage Mes passions, me voyant tout transi, Palle mon teint, mes yeux couvcrs d'ombrage,
Qui pour ma bouche alors crioient mercy ? Helas 1 la nuict m'osta cet advantage, Et l'empescha qu'elle me vcisl ainsi.
Mes yeux, accoustumez au jour de vostre veuë, Sont clos aussi soudain que vous disparoissez. Et des autres beautez les rayons élancez Ne sont pour m*éclairer qu'une efllroyablc nuè.
106 LES AMOURS d'hIPPOLTTE.
Quand l'ombrageuse nuit nostre jour décolore, Et que le clair Phœlms se cache en l'Ocddost; Au ciel d'astres semé les mortels regardant. Prisent or' ceste estoille, et or' ceste autre encore.
Mais, si tost qu'à son tour la matinale aurore Fait lever le soleil de rayons tout ardant. Lors ces petits flambeaux honteux se vont perdant Devant le roy du jour, qui tout le ciel décore.
Ainsi, quand mon soleil sa splendeur va celant. On voit deçà delà maint astre estincelant. Et le monde abusé mille dames révère.
Mais, dés qu'il apparoist, adieu, faibles clartex ! Tout objet s'obscurcit, et ce roy des beautei Comme en son firmament dans tons les cœurs éclaire.
Que je suis redevable à la douce pensée, Qui nourrit mon esprit de son bien séparé ! Jamais sans tel secours je n'eusse tant duré, Si fort de vos beautez ma poitrine est blessée.
Quand, par crainte ou respect, il faut force forcée Que j'esloigne vostre œil dont je suis éclairé, Je mourrois à l'instant triste et désespéré, PTestoit ce reconfort de mon ame oppressée.
Marry, frère, vallets, ne sçauroient l'empescher Que jusqu'à vostre lict ne se vienne approcher, Vous voit, vous entretient, vous estime admirable.
Las I si vous l'entendiez, que d*heur m'en adviendroit ! Car, vous disant mon mal, je sais qu'elle rendroit Moy contant pour jamais, vous douce et pitoyable.
Amour, choisis mon cœur pour butte à tous tes traits. Et bastis ta fournaise en ma chaude poitrine, J'estimeray tousjours ta cruauté benine, Ton deuil contentement, et ta guerre une paix.
J'ay veu tant de clartés, de thresors et d'attraits, D'un œil doux, d'un beau front, d'une gorge yvoîrine. Et gousté la douceur d'une voix si divine, i)ue j'oublie à bon droit les maux que tu m*&8 ftiits.
0 célestes beautez, si pleines de merveilles.
0 propos, qui sonnez tousjours à mes oreilles, One vous m'avez tué d'une douce rigueur î
Que vous avez jette de soulfre sur ma flame, Oue vous m'avei laissé d'aiguillons dedans l'ame, De pensers en l'esprit et d'amours dans le cœur !
Langue muette, à mon secours tardive, Que m'a servi tant d'heur que j'ay reçcu De voir ma dame? aussi bien tu n'as sçeu Dire le mal qui de repos me prive.
Propos brûlans, voix dolente et plaintive, Vostre faveur à ce coup m'a deçeu :
Car un seul mot hors de moy n'est issu Propre à monstrer combien ma peine est vive.
Mais qui ne fut autant que vous surpris? L'estonncmcnt gela tous mes cspris ; Je devins sourd, sans pouls et sans halaine.
Un voile obscur sur mes y eux s'estendit, Le cœur me cheut, tout mon sang se perdit. Et ne reslay qu'une painture vaine.
De quels cousteaux fut mon ame blessée. Et quelle flamme en mon cœur s'alluma, Quand ses beaux yeux de rigueur elle arma, Pour me tuer sans l'avoir offensée?
Que d'une plainte, en pleurant commencée, Me fls-je voir le dueil qui m'entama?
Je l'essayay : mais la douleur pressée, A mes propos le passage ferma.
Que ne leut-elle au moins sur mon visage Mes passions, me voyant tout transi, Palle mon teint, mes yeux couvers d'ombrage.
Qui pour ma bouche alors crioient mercy ? llelas I la nuict m'osla cet advantage, Et l'empescha qu'elle me veist ainsi.
Mes yeux, accoustumez au jour de vostre veuë, Sont clos aussi soudain que vqus disparoissez, Et des autres beautez les rayons élancez Ne sont pour m'éclairer qu'une elÇpoyablc nuë.
168 LES AMOURS d'HIPPOLTTE.
Non ame en vos cheveux est si bien détenue, Mes sens de trop d*amour sont si fort insensés, Et vers vous mes désirs tellement sont dressez, Qu'aucune autre beauté n*est de rooy reconnue.
Et si le ciel jaloux me force à vous laisser, Quelque mont, fleuve ou bois que je puisse passer. Bien qu'aux déserts glacez pour jamais je m'habite,
Toujours malgré le tans, la distance et les lieux, Yostre beauté divine, ô céleste Hippolyte ! Sera près de mon cœur, s'elle est loin de mes yeux.
Je vey contant les jours et les heures passées, Depuis que de mon bien je me suis séparé, Et qu'avec un grand roy, des mortels adoré, Tay choisi pour séjour ces campagnes glacées.
Amour, qui vois sans yeux mes secrettes pensées, Si je t'ay jusqu'icy saintement révéré.
Chasse, ô Dieu ! le regret dont je suis dévoré. Et tant de passions dans mon ame amassées. ^ Fay qu'avec moins d'ardeur je désire à la voir. Ou que de mon grand roy congé je puisse avoir. Ou m'apprens à voiler et me preste tes ailes,
Ou ne fay plus long tans mon esprit égarer, Ou tempère mon mal qu'il se puisse endurer, Ou m'enseigne à souffi-ir des douleurs si cruelles.
Au nid des aquilons en la froide Scythie, Où jamais le soleil ne se daigne lever. Je ne puis, malheureux, de remède esprouver, Amour, pour rendre en moy ta chaleur amortie.
Celle que de mon cœur Texil n'a départie. M'accompagne partout, partout me vient trouver. Et parmy les rigueurs d'un étemel hyver. Elle fait que mon ame en braise est convertie.
Mais le plus grand ennuy dont je suis tourmenté. C'est de sentir le feu sans en voir la clairté : Mon soleil luit ailleurs quand plus fort il m'enflame.
^'est-ce un présage seur qu'en bref je doy mourir? Je suis loin du plaisir qui me peut secourir, Et porte en tous endroits le tourment de mon ame.
LES AMOURS D HIPPOLTTE.
LXXXVIll
Je veux jurer ces vers, qui rendront tesmoignage Ou de mon inconstance, ou de ma ferme foy, En présence d'Amour mon grand maistre et mon roy Qui peut lire en mon cœur, si traistre est mon langage :
C'est qu'à vostre beauté sans plus je fais hommage, Je n'aime rien que vous, en vous seule je croy; Vostre œil m'assujettist et me donne la loy, C'est mon heur et mon gain, ma perte et mon dommage,
Si j'ay jusques icy voliagement erré, De mille traits divers à toute heure enferré, Ce sont des tours communs de l'aveugle jeunesse;
Maintenant que six ans quatre fois j'ay dressez Devers vous seulement mes pensers sont passez Et mon ame en ses maux n'implore autre déesse.