‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 87 sur 259 · TOMBEAU D'AMOUR · texte numérisé non relu

TOMBEAU D'AMOUR

Cy gist l'aveugle Amour, sa puissance est étainte. Celle qui m'a tué l'a fait mourir aussi ; Son arc vainqueur des dieux et ses traits sont icy, Mais ce n'est rien que cendre, ils ne font plus de crainte.

En fm le pauvre enfant s'est laissé décevoir, Apres avoir cent fois tasché brûler ma dame ; Car, ne l'ayant peu faire, il pensa que sa flame, Jadis tant crainte au ciel, n'avoit plus de pouvoir.

Douteux pour l'essayer, il la porte à ses ailes. Le feu léger s'y met, dont il est tout espris ; Il pleure, il voit sa faute, il remplit l'air de cris, Mais c'est donner vigueur à ses flammes cruelles.

Amans, pardonnez-moy, disoit-il en mourant, Je n'eusse jamais creu ma flamme estre si forte ; Au moins que mon trespas vos ennuis reconforte. Je meurs du mesme feu qui vous va dévorant.

CHANSON

Tant que j'ay eu du sang, des soupirs et des larmes, J'ay payé le tribut à vostre cruauté, Espérant follement par ma fidélité De vos cruelles mains faire tomber les armes.

Je n'ay plus cet espoir, mais j'ay bien connoissance Que pour plus m'affoiblir vous m'alliez outrageant. Ainsi qu'un fler tyran ses sujets va chargeant,

170 LES AMOURS D HIPFOLTTE.

Pour les deffaire après avec moins de deffansc.

Eh bien, je mourray donc : et la fin de ma vie Sera On de mon mal et de vostre désir. Je mourray bien contant de vous faire plaisir, Mais fasché que de moy ne serez plus servie.

C'est de ce seul regret que la pointe m'entame, Et qui fait que je meurs triste et désespéré, Avec cet autre soin dont je suis martyre, Sçavoir après ma mort que deviendra mon ame.

Sa constance et sa foy, sa dépouille meurtrie, Son martyre enduré la doit faire sauver; Mais je crains d'autre part de la voir reprouver, Et damner à bon droit pour son idolâtrie.

Car en vous seulement elle a voit sa fiance. Au plus fort des tourmens vostre nom reclamoit, ^*adoroit rien que vous, et constante aifermoit Qu'il n'estoit nul salut hors de cette créance.

Et qui plus est encor, elle est tant obstinée. Que cette vieille erreur ne veut point délaisser, Et dit, pour tout confort, qu'il iu> piaist de penser Que pour trop vous aimer elle sera damnée.

COANSON

Pour voir ma fin toute asseurée, Que vos rigueurs ont préparée.

Je ne me plains aucimement ; Car veu la douleur qui m'oflense, La mort, venant soudainement.

Me tiendra lieu de recompense.

Sans plus pour mes yeux je me plains.

Ces yeux qui vous ont veu si belle, Privez d'une lumière telle, Faut-il, helasl qu'ils soient estains?

Faut-il aussi que mes oreilles.

Apres tant de douces merveilles Ravissant l'esprit bien-heureux, Pour jamais demeurent fermées.

Sans que vos propos amoureux Les puissent plus rendre charmées?

Ce m'est un ennuy trop amer, Qu'il faille que ce cœur périsse, Qui fut nay pour vostre service, Et qui osa bien vous aimer.

Mais en ce regret qui m'affolle Peu à peu je me reconsole,

LB8 AMOURS D HIPPOLTTE. 171

Pensant que c'est vostre Youiolr.

Car, pnis que ma mort vous est chère, Je n'ay garde de me donloir D'une chose qui tous peut plaire.

CHANSON

Sçavez-vous ce que je désire Pour loyer de ma fermeté?

Q\ie TOUS puissiez voir mon martirc*, Comme je voy vostre beauté.

Le ciel, ornant vostre jeunesse De ses dons les plus précieux, Pour mieux me monstrer sa richesse, M'éclaira l'esprit et les yeux ; Tousjours depuis je vous admire D'un œil tout en vous arresté.

Mais vous ne voyez mon martire.

Comme je voy vostre beauté.

Maudite soit la connoissance, Qui m'a cousté si chèrement; Ma douleur n'a eu sa naissance Que d'avoir veu trop clairement; Las I j'ay bien raison de maudire Ce qui perdit ma liberté, Puis que ne voyez mon martire Comme je voy vostre beauté.

L'aveugle enfant qui me commande, Qu'on nomme à tort Dieu d'amitié.

Les deux yeux comme à luy vous bande.

Afin que soyez sans pitié.

Il le fout : car j'ose bien dire Que n'auriez tant de cruauté, Si vous pouviez voir mon martire Comme je voy vostre beauté.

Si le ciel de vostre visage Luit de mille perfections, 11 n'en peut avoir davantage Que mon cœur a de passions ; Il pleure, il gemist, il soupire, D'Amour nuict et jour tourmenté; llelas 1 voyez donc mon martire, Comme je voy vostre beauté.

Je me plains d'avoir trop de veut", Moy, qui ne puis voir seulement, Parmy tant d'emray qui me tué,

172 LES AMOURS D HIPFOLTTE.

Un seul trait de contentement; Aveugle au bien je me puis dire, Et au mal trop plein de clarté, Ne pouvant rien voir que martire Au miroir de vostre beauté.

Puis qu'on guarist par son contraire, Tout l'espoir que je puis avoir Est de sortir de ma misère.

Lors que je cesseray de voir ; A la mort donc je me retire, Pour rendre mon mal limité, Lors, si ne voyez mon martire.

Je ne verray vostre beauté.

CHANSON

Le mal qui me rend misérable, Et qui me conduit au trespas.

Est si grand, qu'il est incroyable ; Au^i vous ne le croyez pas.

Amour, qui des yeux prend naissance, Court aussi tost vers le désir, Se conserve avec l'espérance.

Et trouve repos au plaisir.

Mon amour est d'une autre sorte : Le desespoir la rend plus forte.

Elle renaist de son trespas; Perdant, elle acqmert la victoire.

Cest une chose forte à croire.

Aussi, vous ne le croyez pas.

Tout ce que l'univers oiserre Tend au bien, le cherche et le suit.

Le feu, l'air, les eaux et la terre, Et tout ce qui d'eux est produit; Moy seul, de moy-mesme adversaire.

Je cours à ce qui m'est contraire.

Et ne fuy rien tant que mon bien ; Je rcns ma douleur incurable ; Mais, pour ce qu'il n'est pas croyable, Madame, vous n'en croyez rien.

Si j'aimois à l'accoustumée.

Je croy qu'il seroit bien aisé De juger mon ame enflamée Par quelque soupir embrasé.

Si tost qu'une autre amour commence.

Elle apparoist, chacun le pense,

LES AllOURS D HIPPOLTTE. iTS

Qn la connoist,- on en faut cas ; Nais le feu qui me met en eendre Est tel, qu'il ne se peut comprendre ; Aussi, Tobs ne le croyex pas.

II n'y a regret ny tristesse Qui trouble si fort un amant, Que de voir celle qui le blesse Ne croire rien de son tourmant; ' Et c'est ce qui plus me console, Car, si mes plairs ou ma parole Ma douleur pouvoient asseurer, - Ce me seroit fort peu de gloire Qu'elle Aist si fftdle à croire, Estant si forte à «nduror.

Le mal qui me rend misérable, Et qui me conduit au treqias, Est si grand, qu'il est incroyable; Aussi, vous ne le croyez pas.

CHANSON

Pour faire qu'une afifection ?ic soit sujette à l'inconstance, Il faut beaucoup de connoissance, Et beaucoup de discrétion.

Je suis bien d'avis qu*une dame Ne doive aisément s'assenrer Qu'un jeune amant garde sa flame, Pour le voir plaindre et sonj^rer; Car, presqu'aussi tost qu*îl eommanœ.

Le refus ou la jouyssanee Esteignent ses tèux si cuisans, Et n'y peut avoir d'asseurance Qu'il n'ait passé deux fols dôme ans.

Et puis la jeunesse indiserette, Brûlant d'amoureuse chaleur.

Ne sçauroit retenir secrette Une joye ou une douleur ; «

De ses faveurs elle se vante, IVonte^ dédaigneuse, arrogante, Rien ne s'y peut voir d'arroRé, Et son ame est plus inconstante Qu'un not deçA delà porté.

J'estime aussi peu reoevaMe, Au moins pour durer longuonaiit.

Cette ardeur qu'on erott ttiitaUe,

174 LES AMOURS h HIFPOLYTB.

Du premier regard s'allumant; L'Amour est foible à sa naissance,.

Mais le tans luy donne accroissanoe, Et le guide à perfiection ; Il faut donc de la connoissance Pour fonder une affection.

Mais surtout qui veut vivre heureuse, La grandeur ne doit estimer, L'amour des grands est dangereuse, Et ne se peut assez biasmer; Sujette au bruit et à l'envie, De mille ennuis elle est suivie.

Celle qui s'y veut bazarder Se trouve à la fin asservie.

Au lieu qu'elle doit commander.

Chacun d'eux de soy tant présume Qu*il pense estre aimé par devoir; lis brûlent comme on les allume.

L'œil d'autruy les fait esmouvoir; Et, dès que leur ame est esprise, Fureur guide leur entreprise.

Tout conseil arrière est laissé.

Puis ne font cas après la prise Du bien qu'ils ont tant pourchassé.

Suives le conseil des déesses.

Qui n'cmt aimé si hautement.

Et, puis que vous estes maistresses, Retenez le commandement; j^uyez aussi toute aocointance De ces muguets pleins d'apparance, Qui se paissent de vanité.

Et qui fondent leur recompanse Plus au bruit qu'en la vérité.

Si quelque heur en amour se treuve, II vient d'avoir bien sçeu choisir, Et sur .une constante preuve Avoir arresté son désir ; Celuy qui garde en sa pensée Une amour de loin commencée, Tousjours sagement retenu, Et qui ne l'a jamais laissée, Mérite estre bien reconnu.

Celuy qui, discret et fldelle.

Sans gémir s'est laissé brûler.

Et à qui la peine cruelle K'a jamais rien fiiit déceler ;

LES AMOURS D UIPPOLTTB. 175

Qui cache au dedans son martire, Que la peur d*ainier ne retire, Et trouve au mal contentement, Tel serviteur se peut élire Sans avoir peur du changement.

CHANSON

Si tost que vostre œil m'eut blessé, Tant de feu s'esprist en mon ame, Que je n'eusse jamais pensé Pouvoir ardre en plus chaude flame.

Mais croissans en vous chacun jour Les grâces qui vous font si belle, J'ay veu croistre aussi mon amour Tousjours de quelque ardeur nouvelle.

Elle est or' à l'extrémité, Plus grande on ne la sçauroit rendre ; Ne ci'oissez donc plus en beauté.

Ou vous me mettrez tout en cendre.

STANCES

Si l'angoisse dernière en rigueur est semblable Au mal de mon esprit, le mortel misérable Despistant les hauts cieux, a fort juste raison, Les cieux qui, trop cruels, pour mourir l'ont faitnaislre! Biais, InsI un si grand mal que le mien ne peut estre; La mort et ma douleur sont sans comparaison.

En la mort seulement se corrompt la matière Qui tient des elemens; Pâme demeure entière, Franche et libre du corps, et s'en revoUe aux cieux. En cette mort d'amour, inhumaine et cruelle. Mon esprit se divise, et sa part immortelle. Que plus chère je tiens, s'en va quand et vos yeux.

Amour, qui de tes mains en as fait le partage, Tu me fais trop connoistre à mon desavantage, Qu'on ne doit un enfant pour arbitre choisir; L'intellect, la raison, tu les laisse à ma dame Et à moy seulement ceste part de nostre ame, Où sont les passions, la crainte et le désir.

Las ! j'en porte en mon cœur en si grande abondance. Qu'en pleurant je m'estonne, accablé de sott£fk>ance. Comment, pour y durer, mes esprits sont û forts? On dit qu'on peut mourir d'une douleur trop forte;

176 LES AMOURS D UIPPOLYT£.

Mais je croy le contraire au mal que je supporte ; Car la seule douleur donne vie à mon corps.

Tou t ainsi qu*un flambeau , quand l*humeur nourricière Conunence à luy faillir , jette haut sa lumière. Et scintille plus fort sur le point qu'il défaut ; Tout ainsi malheureux, lors que ma fin arrive, Mon feu se fait plus chaud et ma douleur plus vive; Le plus rude en amour, c'est le dernier assaut.

Peu rusé que j'estois, je me faisois accroire, Quand amour de mon cœur eut la première gloire, Uue mon mal fust deslors à son extrémité ; Mais, helas ! je connoy, par ses nouvelles brèches, Qu'il a pour les enfans de moins poignantes flèches. Et qu'avecques nostre âge il croist sa cruauté.

Comme on voit bien souvent une eau foible et débile. Qui du cœur d'un rocher goutte à goutte distile Et sert aux pastoureaux pour leur soif estancher, Par l'accroist d'un torrent plus fiere et plus hautaine, Emporter les maisons, noyer toute la plaine, Et rien qui soit devant ne pouvoir l'empescher.

De ma première amour le cours estoit semblable : Elle erroit peu à peu, çà et là variable, Le moindre empeschcment la pouvoit arrester; Mais ce nouveau désir la rend ores si forte, Que, malgré la raison, tous mes sens elle emporte, Et ma foible vei'tu n'y peut plus résister.

0 moy trois fois heureux, si ma libre pensée Du puissant trait d'amour n'eust point esté blessée ! Tous ces autres soucis, bourreaux de nos esprits, La folle ambition, le soin, la convoitise, Et tant de vains honneurs que l'ignorance prise. Comme trop bas pour moy j'avoy tous à mespris.

Je les desdaignoy tous, et n'avoy point, de crainte De voir ma volonté si laschement contrainte, Appris dés ma jeunesse à dresser l'œil aux cieux : Et tenant vers le cœur une si ferme roche, Que rien pour l'assaillir n'en pouvoit faire approche, Sinon la passion commune aux plus grands dieux.

llelas! j'en suis vaincu! je la sens qui saccage. Comme un fier ennemy, les forts de mon courage ; Je me rens, mais en vain; son courroux ne s'esleinf. Elle brûle mon cœur d'une flamme étemelle. Et me laisse au pouvoir d'une jeune cruelle, Qui croit le feu d'amour n'estre rien qu'un feu peint.

Ce n'est pas toutesfois le sijjet de mes plaintes, Qu'Amour dedans mon sang ses sagettes ait tainteb;

LES AMOURS d' itIPPOLTTE. i'I

Je n'accuse le ciel pour un si beau malheur, Ny pour me voir au joug d'une maistresse dure: Car ce m'est reconfort de penser que j'endure Pour la plus grand' beauté la plus griéve douleur.

Je me plains seulement que l'astre de ma vie Sa divine clairté si soudain m'ait ravie : A peine il apparoist lors que je suis privé, Et l'œil, ma seule guide en l'amoureux voyage, Peu fldelle me laisse au plus fascheux passage ! Las ! dès le point du jour mon soir est arrivé.

Pauvres yeux désolez, qui vous soûliez tant plaire En l'objet bien-aimé de ma douce contraire, Et de m'avoir trahy vous teniez glorieux. Faites de vostre erreur maintenant pénitence, Et devenez torrens pour pleurer cette absence ; Mais, pour la bien pleurer, c'est trop peu que deux yeux.

STANCES

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