LXXXVIII
Chacun nous est contraire et s'oppose à nostre aise. Ceux en qui jusqu'icy j'avois eu plus de foy. Maintenant sans raison se bandent contre moy, Et taschent d'amortir nostre amoureuse braise.
SâO CLKONICE.
Où sont ces chastes feux qui souloient m*esclairer? Qui fait que leur ardeur en tous se diminué? Et cette ferme foy, qu'est-elie devenue, Qui vous faisoit partout saintement révérer?
A quel bien désormais faut-il plus aspirer, Puisque rien icy bas ferme ne continué? Tout n'est que vent, que songe et peinture en la nue, Qui se passe aussi-tost qu'on s'en pense asseurer.
Las ! s'il n'estoit ainsi, quel fleuve d'oubliance. Quel nouveau changement, quelle ire ou quelle offance, En vous de nostre amour perdroit le souvenir?
Non, ce n'estoit d'Amour la flamme ardante et sainte, Vous me monstriez sans plus une lumière fainte, Pour faire après ma nuit plus noire devenir.
Puis donc qu'elle a changé de flamme et de courage, Et que son cœur tout mien s'est ailleurs diverti, Cest à moy maintenant à prendre autre parti, Et, si je l'aimois bien, l'abhorrer davantage.
0 Dieu ! que j'auray fait un désiré naufrage. Et que de ce malheur grand heur sera sorti. Si mon feu, de tout point, se peut rendre amorti Et que des eaux d'oubly je fasse mon bruvage !
Uelas! depuis deux mois que j'y suis résolu, La voyant, je voudroy ne l'avoir point voulu. Et faut que ma raison loin de moy se départe.
Je rehume à longs traits l'amoureuse poison. Hé ! que feray-je donc pour avoir guarison? Il faut vaincre en fiiyant, ainsi que UâX le Partlie.
Misérables travaux, vagabonde pensée, Soucis continuels, espoirs faux et soudains. Feintes affections, véritables desdains.
Mémoire qu'une absence a bien tost effacée;
Vraye et parfaite amour d'oubly recompôisée, Avantureux désirs, mais folement hautains. Et vous, de ma douleur messagers trop certains, Soupirs qui donnez air à mon ame oppressée;
Quoy ! ces vivantes morts, ces durables emittis,
CLEONICE. âSi
Ces jours noirs et troublez, ces languissantes nuits, Tiendront-ils mon esprit en tristesse étemelle ? Me doy-jc donc jamais sentir d'allégement ? Helas I je n'en sçay rien, je sçay tant seulement Que j'endure ces maux pour estre trop fldelle.
LXXXYI
0 sagesse ignorante ! ô malade raison 1 Deshonneur glorieux, asseurance incertaine. Repos plein de travaux, plaisir conût en paine, Dommageable profit, Ûdelle trahison !
Souris baigné de pleurs, volontaire prison, Mer, qui pour nostre mort nourris mainte Serene, Vent plein de fermeté, fondement sur l'arène, Hyver qui se déguise en nouvelle saison;
Esclair dont le rayon fait aux os violence, Sans que par le dehors il s'en voye apparence; Desloyale amitié, serment privé de foy ;
Arc, feux, pièges, filets qu'un aveugle sait tendre, Bien-heureux est qui peut contre vous se défendre ! Mais qui s'en peut défendre? Ah Dieu, ce n'est pas moy I
Si je puis déloger l'ennemy trop couvert, Qui se campe en mes os et qui s'y fortifie. Je le dy haut et clair, Venus, je t'ep desfie, Que jamais plus mon cœur aux amours soit ouvert.
La cour, qui m'a tant pieu, ne m'est rien qu'un désert; Tout m'est sigetde dueil, me travaille et m'ennûye; Mes yeux sont degoutans d'une étemelle pluye. Qui fait que sans mourir ma jeunesse se perd.
Si seroit-il bien tans de penser à moy-mesme; Mon œil devient obscur, j'ay le visage blesme. Et plus tant de vapeur n'escume en mes espris.
Je ne veux rien d'Amour, fors qu'il me licencie : Je l'ay suivy dix ans, les plus beaux de ma vie; Je le serviroy mal, ayant les cheveux gris.