LE CIMETIÈRE AU BORD DK LA MER
Où, pieds nus, sur le sable, a joué leur jeune âge, Où, sur la vergue, enfants, ils aimaient à courir; Au lieu qui les vit naître, ils reviennent mourir. En vain Tlnde opulente, et ses ports, et ses iles. Leur ont, loin de la France, offert de beaux asiles. Toujours le matelot rentre au milieu des siens. De r homme et de la terre admirables liens !
Avant l'heure dernière , il veut voir luire encore Quelque rayon du soir qui lui rende l'aurore. Et mettre , après des jours battus de tant de flots , Entre eux et le dernier un moment de repos.
Il dit : Ah ! respirons ! la tâche est terminée.
Comme le laboureur qui , las de sa journée , Près de sa porte assis aux rayons du couchant, Avant d'aller dormir se repose un instant; Il regarde les blés qu'un vent léger secoue, Les nuages, son chien ou son enfant qui joue. Puis rentre, et, sans souci se livrant au sommeil , Il abandonne à Dieu sa nuit et son réveil.
Heureux peuple ! à l'aspect de cette paix profonde , Comme on sent dans son cœur l'éloignement du monde ! Quel charme, après des jours trop souvent agités. De reposer comme eux, loin du bruit des cités! Qu'un humble coin de terre à l'ombre de ces arbres.
Plairait mieux que ces lieux où les funèbres marbres Prêtent à notre orgueil de si vains monuments; Où les morts sont distraits par les pas des vivants , Où souvent à leurs os on dispute l'espace.
Où la vie au trépas vient demander sa place ! Dans les bois oublié, ce coin de terre obscur Offre du moins un port où le repos est sûr.
Comme celles des mers , les tempêtes civiles. Terribles, ont souvent bouleversé nos villes; Les révolutions , sans respect pour le <deuil , Ne laissent pas les morts jouir de leur cercueil. Les vents ont dispersé de royales poussières.
Je dormirai chez vous, habitants des chaumières. Le sort le plus obscur est encor 4c pltis beau ; Il faut cacher sa vie, et même son tombeau.
Avril 1818.
J'irai la voir un jour cette belle Italie , Cette terre de gloire où, des arts embellie , La nature a versé ses plus riches présents !
Ainsi j'avais parlé dès jnes plus jeunes ans, Et j'ai vu s'écouler la moitié de mon âge, Sans avoir accompli le saint pèlerinage.
Partons , avril naissajit m'en dopne le conseil , Et m'invite aux rayons de son premier soleil.
Déjà vos marronniers, royales Tuileries, Méditent leur feuillage et leurs grappes fleuries. Adieu, ma noble ville, aux dômes éclatants!
Je cours avec le Rhône au devant du printemps.
Vienne, que des Romains le souvenir décore, A déjà fui : la Voulte, aux mûriers nus encore. Sur son roc dépouillé qu'écrase un vieux château , En passant, d'un ami m'a fait voir le berceau. Avec Montélimar le doux printemps se montre ; Il vient de tous côtés sourire à ma rencontre. Des cieux et de la terre une aimable chaleur Descend , monte , s'étend , met l'aubépine en fleur. Embaume l'églantier, jaunit la primevère.
Revêt le bois de feuille et de gazon la terre. Sous le pâle olivier au feuillage poudreux , Le blé rit jeune et vert , le buis même est heureux ; Chaque feuille jouit, chaque fleur est contente; L'herbe, Tonde, l'oiseau, renaît, murmure, chante; Tout se meut, on dirait que la terre en désir Palpite sous le ciel et s'élance au plaisir, Joyeuse comme au jour témoin de sa naissance. Où du premier sofeil la frappa la puissance.
Et moi, je sens aussi ce soleil créateur.
Sa beauté, sa lumière, et la douce senteur
Que, des blancs amandiers, l'air attiédi m'envoie, Comme une source en moi font bouillonner la joie. Je m'avance. A cet air de parfums enchanté, A ces cieux pleins d'azur et de sérénité, A cette terre en fleurs de soleil embellie, Je crois déjà marcher dans les champs d'Italie. L'illusion m'entoure; et j'ai vu, par moments. De Rome sur mes pas grandir les monuments.
La ville d' Agrippa m'a montré ses arènes , Le Gard au triple pont, ses arcades romaines. Orange , l'arc fondé sur les Cimbres vaincus ; Rome est à Saint-Remy, César est à Fréjus.
Indomptables Romains! ils sont beaux ces ouvrages. Par qui , vainqueurs encor, ils triomphent des âges. Qui sont restés debout pour dire leur grandeur. Et des siècles éteints attester la splendeur. On demeure immobile et pensif à leur vue , D'un long étonnement le regard les salue.
On se sent par degrés, avec eux grandissant.
Et la tête plus haute et le cœur plus puissant. On marche fier d'être homme , on pèse sur la terre.
Rome, à cet aspect tu m'es encor plus chère.
Plus de désirs vers toi précipitent mes pas.
Champs fleuris d'Avignon , ne me retenez pas. Fontaine de Vaucluse, ô vous, vallée heureuse
58 POËMEB ET POÉSIES.
Où pleure au bord des eaux une Muse amoureuse , Seule, errante. Invisible, ei de qui ia langueur D*un insensible attrait se communique au cœur; Doux lieu ! je reviendrai vous demander encore Le laurier de Pétrarque et les traces de Laurec Laissez-moi m'éloigner de votre frais séjour. Où j'ai seul et rêveur vu fuir un si beau jour ^.
Mais la mer a brillé. Jardin de la Provence, Pays des orangers , paradis de la France , Hyëres ! mdgré moi je me sens arnâté Sur ta rive , où demeure un étemel été , Où {'oranger flettrit , où , libre et sans entraves Il croit, si différent des orangers esclaves Qui, dans un faux printemps efoprisonnés six mois. Vont arrondir leur tête aux jardins de nos rois , Et satisfaits des fleurs <fue leur vain luxe étale , Perdent leurs fruits ensemble et leur terre natale , Fils du soleil , qui , nés pour porter des fruite d'or. Dépensent en parfums tout leur riche trésor.
Ici, sans qu'un bois peint les gène et les resserre, Leurs pieds en liberté s'étendent dans la terre , Leurs fronts aux longs rameaux aiflaent à s'égarer Sans qu'on les déshonore en (voyant les parer. Hauts, serrés et touffus, en multitude immense Qui des bois ombragés imite l'abondance ,
LE PRBHfEB VOYAGE. 59
Leur tige toujours jeune, inconnue aux hivers. Prêtant à trois saisons des rameaux toujours verts. De fleurs, de fruits naissants, de fruits nuirs se couronne, Et porte avec l*été le printemps et rautomoe.
Mais vainemrat encor m'arrête en ces vergers Le rossignol chantant parmi les orangers; Un tout-pmssant désir et me pousse et m'entraîne Sur ies eaux par delà cette mer de Tyrrhène, Qui, tranquille en ce golfe où se mire un ciel pur, Répète Nice en fleurs dans sa glace d*azur.
Vaisseau, transporte-moL Déroule tes ccHidages, Mets ta voile , et partons* Déjà sous ses ombrages Qu'effacent par degrés la distance et la nuit, Nice décroît, s'alrnsse, et dans l'ombre s'enftiit. Tout se tait, la Bon*ée est paisible et sereine^ La mer ert sans murmure et le vent sans haleine; Seule encore^ à doux bruit, la rame avec effort Travaille sans repos au Keu du vei^ qui dort Adieu Nice! adieu Franoei et paix à qui sommeille!
Balanoé sur la mer, j'y (irais passer ma veille. Durant la longue nuit les yeux sans oesse ouverts , D'un regard curieux j'ai contemplé les airs.
Au pied du mât, couchée je voyais sur les voiles
La nuit, sombre d'azur, balancer ses étoiles. Et , quand avec le jour le vent sembla grandir, Autour de mon vaisseau les nuages bondir.
Tout est enchantement pour les yeux d'un poëte. La nature jamais à son cœur n'est muette.
De quel regard avide, au retour du matin , Je cherchais l'Italie à l'horizon lointain!
Je croyais voir partout l'azur de ses rivages : Est-ce elle, matelots? « Non , ce sont des nuages; Mais si le vent s'élève et ne nous flatte en vain , Avec le jour naissant elle viendra demain. »
Quand le hardi Génois qui découvrit un monde Eut dit : Avec le jour il sortira de l'onde, Ses compagnons , l'œil fixe et le cœur agité , Toute la nuit, plongeant parmi l'obscurité.
D'un regard immobile épiaient la lumière Qui devait à leurs yeux montrer enfin la terre. Tel, plus impatient, l'œil ouvert, sans sommeil. J'accusais de lenteur la terre et le soleil ; Tel , mon cœur a battu, mais plus joyeux encore. Quand je vis tout à coup, rougissants sous l'aurore , Les monts Liguriens naître à ses feux nouveaux , Et Gènes devant moi s'avancer sur les eaux.
Italie!... Au delà de ces cimes lointaines
Ma pensée aperçoit les campagnes romaines ; El de leurs beaux débris couchés sous le gazon , Tous les grands souvenirs montent à fhorizon.