LA PROMENADE MATINALE
Il vase réveiller le maître de la terre;
Il va contre les rois jeter ses combattants;
Les mères vont pleurer. Ah ! qu'il dorme longtemps !
La paupière assoupie et Tâme active encore, Je vois un courtisan que le chagrin dévore , Il se tourne en tous sens , dans son lit soucieux ; Le prince, hier, sur lui n'a pas jeté les yeux.
Et partout dans ces murs, sous ces toits innombrables, Dorment à mes regards des vanités semblables. Les folles passions dont l'homme est possédé , Prêtes à le reprendre , au sommeil l'ont cédé. Toutes au bord du lit l'attendent en silence. Hommes vains et séduits, comme aux jours de l'enfance Près d'eux en s'endormant ils gardent leurs hochets , A côté de leur tête errent leurs vains projets. Leurs titres, leurs rubans, leur fortune, leur gloire, Songes par le sommeil chassés de leur mémoire ; Et, dès qu'avec leurs yeux leur cœur est ranimé , Ils retrouvent d'abord tout ce qu'ils ont aimé.
Cependant qu'assoupis ils sommeillaient dans l'ombre, Au fond d'un air épais et d'une alcôve sombre, Sans force, sans pensée, à leur insu vivants, Les astres dans le ciel roulaient purs et brillants.
Le jour naît , le ciel luit, la terre se colore; Des bois, sous le soleil , la cime au loin se dore ; Je foule les gazons et contemple les cieux, Je respire un air pur , frais et délicieux , Et partout, de la terre avec moi rajeunie S'exhale la santé, nourrice de la vie.
Je plains les malheureux absents de ces tableaux , Dont l'oreille est fermée au concert des oiseaux , Qui n'ont pas du soleil encor senti la flamme, Ni retrouvé leurs sens ni réveillé leur âme ; Je les plains, et d'ici, ne puis les concevoir. Eh bien ! que dans Paris je m'endorme ce soir, Peut-être que demain, dans ses sombres demeures. Je perdrai sans les voir les matinales heures ; Je laisserai le jour monter au haut des cieux Sans sentir sa lumière et sans ouvrir les yeux ; Dans ma couche , bercé d'images mensongères , J'attacherai mon âme à leurs formes légères.
Et peut-être, embrassant un trop doux oreiller. Trouverai du plaisir à ne pas m'éveiller.