A TROIS JEUNES SOEURS
VICTORINE, BU LA LIE ET PAULR DE SAINTE- A UL Ain F.
(■hamprosay, I82n.
Jeunes filles, ramez à peine, Laissez seul couler le bateau; Assez vite au but qui l'entraîne Nous mènera le cours de Teau.
La soirée est sereine et pure , L'air est doux et délicieux , Et le bord n'a pas un murmure Qui trouble le calme des cieux.
Heure enchantée ! heure enivrante !
L'onde coule si transparente Qu'on voit les trembles y dormir.
Ah! d'une semblable soirée.
Gardons , gardons que la durée Ne soit trop tôt un souvenir.
Jeunes filles, ramez à peine.
Laissez seul couler le bateau; Assez vite au but qui Tentraine Nous mènera le cours de Teau.
Vous avez quinze ans , Eulalie « Vous, Victorine, dix-sept ans, Vous, Paule, pour être accomplie.
Vous leur enviez six printemps ; toutes trois gardez cet âge , Restez à l'heure sans nuage Où vous voguez d'un cours si pur Autour de votre blonde mère.
Qui semble entre vous la première De quatre sœurs aux yeux d'azur.
Jeunes filles, ramez à peine, Laissez seul couler le bateau ; Assez vite au but qui l'entraîne Nous mènera le cours de l'eau.
De ces frais et riants visages.
Dans Teau laissez-moi regarder Les jeunes et pures images , Qu'aucun souffle ne vient rider.
Je crois voir flotter, sous ma vue.
Comme une nature inconnue , Comme un peuple immatériel , Et des êtres d'un autre monde Me sourire du fond de l'onde Et de l'azur d'un autre ciel.
Jeunes filles, ramez à peine, Laissez seul couler le bateau ; Assez vite au but qui l'entraine Nous mènera le cours de l'eau.
Comme, sous l'aile douce et chère.
D'heureux oiseaux avant l'essor Sans connaître de graine amère Dans leur duvet dorment encor.
Vous dormez encore en vous-même; Profitez du temps qui vous aime, Prolongez l'heure et la saison , Quand les nuages dont la vie , Même heureuse, est souvent suivie.
Sont encor loin sous l'horizon.
Jeunes filles, ramez à peine.
Laissez seul couler le bateau ; Assez vite au but qui Tentraîne Nous mènera le cours de l'eau.
Que j'aime, belle d'innocence, L'àme ouverte de toutes parts , Qui sans peur dans sa transparence Peut laisser entrer les regards !
Mais de ces heures si candides, Le monde et ses attraits perfides.
Peut-être, bientôt possesseurs.
Vont par une pente insensible Entraîner cette âme paisible A leurs décevantes douceurs.
Jeunes filles, ramez à peine.
Laissez seul couler le bateau ; Assez vite au but qui l'entraîne Nous mènera le cours de l'eau.
Attirée au fleuve limpide.
Celle qui vient s'asseoir au bord.
Près d'entrer dans le bain rapide.
S'arrête et se trouble d'abord; Vers l'eau qui doucement l'attiro
Elle avance un pied, le retire.
Puis, plus avant elle ose entrer.
Puis de son beau sein presse Tonde, Puis se plonge dans Teau profonde.
Et ne veut plus s'en séparer.
Jeunes filles, ramez à peine.
Laissez seul couler le bateau ; Assez vite au but qui l'entraîne Nous mènera le cours de Teau.
Entre nos plaisirs et nos peines. Rapide et court est le chemin.
Il est bien peu d'heures sereines Dans le plus fortuné destin !
A peine cette heure passée.
Comme aussitôt de ma pensée Tous les troubles vont revenir !
Et comme, en abordant la terre.
Les soucis qui semblaient se taire Vont me frapper au souvenir !
Jeunes filles, ramez à peine.
Laissez seul couler le bateau; Assez vite au but (|ui rentraîno Nous mènera le cours de l'eau.
D'où nous vient la secrète envie Qui nous dit sans cesse : Avancez?
Hélas ! d'elle-même la vie N'avance-t-elle pas assez !
Tandis que sur cette eau tranquille Je me vois assis immobile, Elle marche, et je suis son cours.
Je voudrais .m' arrêter, par place , Pour cueillir mainte fleur qui passe.
Mais le fleuve marche toujours.
Jeunes filles , ramez à peine, Laissez seul couler le bateau ; Assez vite au but qui l'entraîne Nous mènera le cours de l'eau.
Le couchant est devenu sombre ; Le soir, noircissant les coteaux, Derrière nous pousse son ombre , Et du bord descend sur les eaux.
Voici le terme du voyage ; Je vois s'approcher le rivage A mesure que le jour fuit ; Et cette heure , qui nous rassemble Si joyeux de voguer ensemble , Va s'évanouir dans la nuit.
Jeunes filles, ramez à peine , Laissez seul couler le bateau; Assez vite au but qui l'entraîne Nous mènera le cours de l'eau.
Jamais sans un peu de tristesse On ne voit finir un beau jour.
Le regret suit tout ce qui cesse Et souvent, hélas! sans retour, Au fond de l'âme il s'insinue , Quand, sur le bord, la nuit venue, Les amis se serrent la main ,* Et se disent : L'heure était belle!
Mais quand recommencera-t-elle ?
Nous retrouverons-nous demain !
Jeunes filles, ramez à peine, Laissez seul couler le bateau ; Assez vite au but qui l'entraîne Nous mènera le cours de l'eau. ^-
Wll