‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 31 sur 98 · L'ÉTOILE DE VENUS · texte numérisé non relu

L'ÉTOILE DE VENUS

A M. ACHrLLK DL PARQUET

Konmore , soptembro 18^.'»

Que la Grèce élait loin , même de ma pensée ! Sur ce beau lac reculé vers le nord Je regardais , assis rêveur au bord , La nuit descendre , et la lune glacée

laire au sein des vapeurs courir son disque d'or.

Je songeais à la France, et non pas sans tristesse, A mes travaux dans l'abandon laissés, A mes amis , au temps de ma jeunesse , A nos beaux soirs depuis longtemps passés !

Puis, rêvant d'Abbotsford , où j'ai dormi naguères. J'errais, du Ben-l'Homond vers la Tweed rappelé, Au magique château de l'enchanteur voilé Qui se couronne de bruyères ; ^* J'entendais encor retentir Les airs des ballades guerrières Que ses filles chantaient si fières, Et qui du lac semblaient sortir ; La claymore, les clans, les combats des frontières, Les héros écossais , par son art animés , Renaissaient sur ces monts de bruyère embaumés.

Et mon esprit roulait de confuses images.

Comme roulent au ciel ces vagues de nuages, Au bruit du torrent inégal Qui dans l'ombre et dans le silence Semble grossi par la distance , Et descend de Fillin ou dort le roi Fingal,

Tout à coup, écartant la nue.

Dans un coin de ciel pur une étoile a brillé.

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J'étais chez Ossian, et soudain reconnue, Dans le pays d'Honière elle m'a réveillé.

I/étoile de Vénus, sur les eaux frissonnante.

De ce bord , m'a porté soudain

Vers cet archipel si lointain

Où je la laissai rayonnante.

Si loin de son doux ciel je ne l'attendais pas.

Cette 4)ure et constante amie ,

Qui partout éclairait mes pas , Et veilla tant de fois sur ma tête endormie.

Me voilà rendu de nouveau

A ce temps si cher et si beau

Où, brillante entre les étoiles.

Elle se balançait parmi les blanches voiles , Et sur sa trace d'or attirait mon vaisseau.

Elle m'a ramené vers ces heures heureuses, Lorsqu'aux plaines d'Asie à mes nuits voyageuses

Elle prêtait son doux flambeau.

Combien de fois aussi , couché dans mon manteau , Aux monts Arcadiens, sous les nuits diaphanes,

De ma tente, attachée aux branches des platanes. J'ai vu ses purs regards entr'ouvrir le rideau !

O champs! ô vallons! ô montagnes !

Beaux jours! plus belles nuits ! où loin de tous sentiers. J'avais pour amis les coursiers Et les étoiles pour compagnes!

Qui me rendra ces temps, ces pays que j'aimais? Lieux chers qu'incessamment les souvenirs me parenl ! Que de cieux et de mers et de jours nous séparent ! Me sera-t-il donné de les revoir jamais?

Mais quel souhait formé-je encore !

Où vont malgré moi mes désirs?

Hélas ! n'est-il pas temps de clore L'âge des vagabonds plaisirs?

Cher compagnon du beau voyage , Ami , qui dès notre malin Avez, de rivage en rivage, Au mien mêlé votre destin ;

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Depuis notre course première.

De Saint-Cyr au frais Port-Royal , Jusqu'à celle où sous la bruyère, A Fillin, nous cherchions Fingal,

Que de pays dont la poussière Porta l'empreinte de nos pieds !

Que de jours passés sur la terre.

Du moins l'un sur l'autre appuyés !

De nos communs pèlerinages , A la fin de jours si nombreux , Chez nous rentrerons-nous plus sages.

Hélas! et surtout plus heureux!

A tant de courses si lointaines N'est-il pas temps de mettre fin , Et de chercher de l'ombre enfin Au bord de nos propres fontaines?

Le soir vient, et d'un air glacé Le vent, sur le lac, l'accompagne.

Déjà derrière la montagne l^e soleil qui baisse est passé.

Malgré moi, de ma pauvre France Mes yeux ont cherché l'horizon.

Je vois , à travers la distance.

Fumer le toit de ma maison.

A son foyer qui me rappelle Je vois, de ce lac obscurci, Qui comme moi frissonne ici, L'âtre qui là-bas étincelle.

Mon chien à la grille m'attend; Et tout ce que j'aime me crie.

D'une voix que mon âme entend Reviens, reviens dans ta patrie!

Chainprojwiy, juin 1830.

Je dormais. Fait-il jour? mais tout encor sommeille.

Pourquoi d'émotion mon cœur est-il si plein?

Et quelle voix, insensible à Toreille, Me réveillant, a parlé dans mon sein?

Ah! mon âme a frémi par degrés échauffée.

C'est la muse. ËUe est là. Je la sens arriver.

C'est la muse qui vient, c'est l'invisible fée Qui, proche du matin , la nuit vient me trouver. J'ai senti , tout à coup la poitrine tremblante , Se poser sur mon flanc comme une main brûlante;

Et dans moi vient d'entrer le jour, En moi monte et descend un flux d'immense joie. Si la fille du ciel défend que je la voie, Je la sens à sa flamme , et mieux à mon amour.

Pourtant de sa subite étreinte

J'approche avec frémissement.

Je frissonne, troublé d'une indicible crainte;

Je n'ose aborder ce moment;

Je redoute cette tourmente,

Cette belle et terrible amante.

Qui dévore , et s'envole , et se rit de l'amant.

Je suis, frémissant devant elle, Comme un adolescent qui, l'objet d'un beau choix. D'une femme qui l'aime, et dont le sein l'appelle, S'approche en tressaillant pour la première fois. Si jeune il n'ose , il craint la lutte qu'il désire , 1 1 voudrait reculer devant le prix offert ,

Et puis , l'amour fait un sourire ,

Et le ciel profond s'est ouvert.

C'est donc toi! viens, capricieuse!

Tout entier viens me rallumer;

De mon bonheur reine envieuse.

Viens de ton âme m'animer.

Que je t'ai de mois attendue !

Je croyais ta flamme perdue, Et je disais : La Muse a cessé de m' aimer.

Et tu m'aimais encor! C'est donc toi! ta présence.

Après une si longue absence ,

Le rire aux yeux me fait pleurer.

Viens tout près d'une âme altérée ,

Ouvre-moi ta source sacrée ,

Viens dans ta source m'enivrer.

De mes rideaux l'air enflammé m'embrase.

Conmie à Samos, il m'oppresse et m'écrase. ^^ Loin, loin de moi ce liquide Vulcain,

Qui brûle chaque veine où si terrible il coule .

Cette fîèvre de feu du lion africain ,

Qui, dévoré du sable, avec rage s'y roule;

C'est trop, c'est trop. Veux*lu de mon fragile corps .

Emportant Tâme évanouie.

Briser tous les frêles ressorts?

Une heure dévore une vie.

Que le calme est délicieux

Qui succède au brûlant orage ,

Qui des sens repose la rage, Qui, leurs flots apaisés, vous laisse dans les cieux ! L'âme en conserve encor l'énwtion immense ; Le sein est inondé, mais d'un air doux et pur; Le ciel échauffe encor, mais à travers l'azur; Le tourment est fini, la volupté commence.

Qu'ai-je senti? déjà voudrais-tu me quitter?

Muse , ô si rarement tu viens me visiter !

Faudra-t-il que sitôt finisse

Un bonheur si cher acheté?

Est-ce quelque nouveau caprice ?

Oh ! n'imite pas la beauté !

Serait-il cette heure première Qui souvent te fait fuir sa profane lumière?

laisse-moi longtemps savourer ton doux miel ; Laisse-moi séjourner dans la paix de ton ciel.

Contre mon sein demeure encore , Tu pars ! non, ce n'est pas l'aurore; Les sylphes sont en plaine, et j'entends Ariel.

Muse , sais-tu combien je t'aime !

Sais-tu depuis quel temps? l'aimeras-tu toujours Celui qui t'a donné les plus beaux de ses jours, Ses belles nuits, et tout lui-même?

Notre vie a fait un long cours, Depuis que je t'ai devinée Dans ce cher et doux Prytanée, Heureux berceau de nos amours.

Vivront-ils les enfants de ce long hyménée ?

Si peu nombreux et si faibles , hélas !

J'ai trop matin commencé ma journée ; Avant qu'ils soient fleuris j'ai cueilli mes lilas; Bien jeune encor! j'avais douze ans & peine.

Que la journée ouverte si matin Vous paraît longue ! il la vaudrait mieux pleine. Mais elle fut du moins pure et sereine ; Puisse un beau soir en couronner la fin 1

Te souviens-tu, Muse adorée , Du premier temps où je t'aimais ?

Beau de sa promesse dorée, Pourrais-je l'oublier jamais, Ce temps de ma brillante enfance , Ce soleiHevant d'espérance , Ce bel arc-en-ciel d'avenir; Et qui , de larmes bien amères , Si tes serments sont des chimères , Fera pleurer mon souvenir !

Contre mon sein demeure encore. ' Tu pars ! non, ce n'est pas Taurore; L'étoile de Vénus songe h peine à venir.

Te rappelles-tu les jacinthes De nos bois secrets de Saint-Cyr, Où de tes premières étreintes Presque enfant tu vins me saisir?

Et les châtaigniers de Racine , A Port-Royal , sur la colline ,

Où Tambroisie est dans Téther ?

Dans ces deux berceaux du génie.

Tu soupirais ton harmonie , Et moi, je t'appelais Esther.

Contre mon sein demeure encore.

Tu pars! non, ce n'est pas l'aurore ; Et près du cygne encor rayonne Jupiter.

Te souviens-tu de Tancarville?

Du vallon caché dans les bois Où , près de la source immobile , Tu m'as enivré tant de fois?

Dans ma tour, si loin de la terre, Comme Pétrarque solitaire , Que de bonheur tu m'as versé !

Moi, dans la voix Ëolienne Je croyais entendre la tienne , Et que ton souffle avait passé.

Contre mon sein demeure encore.

Tu pars! non, ce n'est pas l'aurore ; l^égase à l'orient est loin d'être effacé.

Te rappelles-tu Tltalie?

Dans Tibur avec toi j'errais.

Tu disais au mont Catilie Qu'à son Horace j'atteindrais !

Et notre Grèce? notre mère!

Et Chios, où, du roc d'Homère Parfumé comme un encensoir, Dans toutes leurs métamorphoses Nous suivions les nuages roses Que l'Archipel berce le soir?

Contre mon sein demeure encore ; Tu pars ! non , ce n'est pas l'aurore ; La lyre est au zénith , si belle encore à voir 1

Te souviens-tu de la soirée Oïl , près du tombeau de Fingal • Sur la bruyère si pourprée, Nous pensions au pays natal ?

Près de Kenmore! elle était belle!

Dans le lac encore étincelle La large lune au disque d'or.

Sous l'eau transparente et profonde Semblait dormir un autre monde , Ceint de cristal comme un trésor.

Contre mon sein demeure encore.

Tu pars! non, ce n'est pas l'aurore; Diane au beau chasseur n'a pas rendu son cor.

Elle est partie. Eh bien? Qu'est devenu mon rêve? De mon sein qui s'éteint avec elle il s'enfuit.

Oui , voilà le jour qui se lève ;

Et dans moi retombe la nuit.

Le jour, de sa clarté première.

Allume un ciel riant et beau ;

Mais de ma secrète lumière

Il vient d'éteindre le flambeau.

La muse est un divin mystère, Elle craint le monde et le jour; La lampe de Psyché , le regard de la terre , La fait enfuir comme l'amour.

Ah ! que le charme se prolonge !

Reviens multiplier les jours où je te plus!

Reviens demain encor m'enchanter d'un beau songe. Si rare en mon séjour, ne reviendrais-tu plus?

Comme toute autre maîtresse

La Muse aime la jeunesse ; Et mon front s'agrandit , et l'âge sérieux De cheveux grisonnants sème mes noirs cheveux.

to8 POEMES Bï POÉSIES.

Suis-je à cet âge qu'accompagne

Un triste et douloureux hélas?

Suis-je au somnnet de la niontiignc

Oii Ton s'arrête déjà las?

Ai-je donc gravi tout entière

La côte où le soleil reluit?

Me faut-il descendre * derrière ,

Celle qui penche vers la nuit?

Bient()t, hélas, deniain! adieu, belle jeunesse ! Adieu, Muses, plaisirs, voyages, vaste espoir!

Il faut vous dire un long bonsoir,

Et pour vous regretter sans cesse.

Me voilà sur la cime où , reportant les yeux

Vers cette Italie enchantée

Que tout à l'heure on a quittée, On prolonge longtemps le charme et les adieux.

On regarde ces belles plaines

D'ombrage et de soleil si pleines, Où brillent des yeux noirs, brûlants comme leurs cieux ; On revoit les beaux lacs, comme en un doux mirage. Aux vignes en festons les ormes enlacés ;

On songe aux plaisirs du voyage, Peut-être à des amis sur la route laissés !

On s'arrête, on regarde encore;

Dans son àme qui s'en colore

On voudrait emporter ces champs, ces cieux bénis; Les yeux un moment sont humides, Puis on suit les pentes rapides Vers les neiges du Mont-Cenis.

Mais , du sein des regrets , djtns notre âme attendrie . Un penser consolant par degrés est éclos.

Par delà cette neige et sa froide He^spérie .

On sent qu'il est une patrie

Et qu'en son sein est le repos.

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